L’église orthodoxe et la crise en Grèce

Isabelle Dépret

Plongé depuis 2009 dans la tourmente financière, l’État grec se dotait le 11 novembre 2011 d’un nouveau gouvernement. Dirigé par l’économiste Loukas Papadimos, ce cabinet d’union nationale associe des cadres du parti socialiste, du parti conservateur et, phénomène inédit depuis 1974, de l’extrême droite. Son entrée en fonction a été marquée, selon l’usage, par la prestation de serment devant l’archevêque orthodoxe d’Athènes : cette présence symbolique du haut clergé — révélatrice de rapports particuliers entre Église et État — invite à considérer l’impact de la crise sur une institution incontournable en Grèce.

Une institution nationale et une force économique

Si, depuis 1974, le pays a évolué dans le sens d’une plus grande neutralité religieuse du pouvoir temporel, l’État ne s’est, néanmoins, jamais conçu comme laïc. Depuis la Constitution de 1844, l’Église orthodoxe a le statut de « religion dominante ». En 2011, environ 90% de la population du pays serait de culture orthodoxe.

Le processus de formation nationale, la politisation du lien entre grécité et orthodoxie, l’antériorité de l’Église au regard de l’État : ces éléments ont consolidé la thèse selon laquelle l’Église orthodoxe aurait « sauvegardé » l’hellénisme au fil de l’histoire. Cette argumentation a aussi constitué une source de légitimation pour l’institution.

En contrepartie de nombreuses confiscations de terres, de la subordination du clergé au pouvoir « temporel », l’Église orthodoxe de Grèce s’est intégrée à l’appareil étatique. En 2011, son clergé séculier, environ 8.500 popes et 80 évêques, est fonctionnaire. L’archevêque d’Athènes — primat d’une Église autocéphale depuis 1833 — représente un interlocuteur pour les pouvoirs publics : ministère de l’Éducation nationale et des Cultes, mais aussi ministère de la Culture ; de l’Environnement et des Travaux publics ; de l’Économie. Cette Église peut aussi, en effet, être envisagée comme une « entreprise », dotée, à ce titre, de préoccupations économiques.

Considérée comme le deuxième propriétaire foncier du pays, l’Église orthodoxe reste détentrice, en 2011, d’un patrimoine non négligeable. L’ampleur exacte de cette fortune — constituée depuis les périodes byzantine et ottomane — serait pourtant mal connue. En effet, le cadastre n’est pas encore achevé en 2011. Cette Église se présente, ensuite, comme une organisation décentralisée. L’institution se structure en plus de 6.700 organismes de droit public — églises, métropoles, environ quatre-cent-cinquante monastères, plus de sept-cents fondations, sans parler des instances administratives synodales. Enfin, la gestion des organismes ecclésiastiques se caractériserait encore par un manque de transparence, phénomène reconnu par le métropolite d’Hydra dans son allocution du 4 juin 2010.

Jadis principalement agraire, ce patrimoine est devenu davantage urbain et financier. À la fin du XXe siècle, le ministère de l’Agriculture évalue le patrimoine rural de l’Église à environ 130.000 hectares. Les institutions ecclésiastiques possèdent des centaines de biens immobiliers (bâtiments, appartements, magasins, hôtels), de terrains. Certains sont situés en zone urbaine ou littorale, à forte valeur locative. Pour les seuls services économiques centraux de l’Église (EKYO), la location de ces biens rapporterait chaque année plusieurs millions d’euros. En 2010, l’EKYO détient plus de 7 millions d’actions, principalement à la Banque nationale de Grèce. Selon le quotidien Kathimerini, la fortune de l’Église en 2008 s’élèverait à plus de 700 millions d’euros [1], chiffre sous-évalué selon certains [2].

Ce patrimoine est aussi pour partie contesté — ou non valorisable — en l’absence de titres de propriété en bonne et due forme. La question des biens ecclésiastiques constitue donc parfois une source de litige avec des agriculteurs, des promoteurs immobiliers, des ministères, des municipalités.

Une institution fragilisée, mais résistante

La menace de la faillite, la nécessité de satisfaire des créanciers inquiets, ces contraintes se sont traduites par une succession de plans d’austérité budgétaire très lourds au plan social. L’Église orthodoxe a, elle aussi, été secouée par cet environnement. En octobre 2010, la réunion annuelle du haut clergé avait pour thème : « l’Église face à la crise actuelle [3] ».

À la hausse des dépenses liées à un contexte difficile — paiement d’intérêts issus d’emprunts récents, accroissement de la demande d’assistance sociale — a correspondu une chute des recettes : baisse des dons, stagnation des revenus tirés des loyers, biens immobiliers ne trouvant plus preneurs, chute des subventions étatiques et diminution drastique de la valeur des titres boursiers détenus. Pour la première fois en 2010, l’EKYO présente un bilan déficitaire, l’archevêque d’Athènes, qui évoque des « problèmes de liquidités », annonçant la réalisation de « gros sacrifices » pour « surmonter l’écueil ». Depuis 2009, les réductions salariales, sensibles dans la fonction publique, la baisse du montant des retraites, la multiplication des impôts touchent aussi les prêtres orthodoxes.

L’Église dominante est, par ailleurs, appelée à contribuer à l’effort national. En 2009, l’institution est concernée par une nouvelle taxe de solidarité visant la grande fortune immobilière. Après de vives protestations [4], l’Église accepte cette imposition, conçue comme « exceptionnelle [5] ». En 2010 le gouvernement impose les revenus ecclésiastiques : 20% sur les revenus d’exploitation, 10% sur les dons en biens fonciers et 5% sur les dons d’argent.

Si les difficultés rapprochent certains fidèles de leur paroisse, elles exacerbent aussi les critiques adressées à l’institution. Celles-ci s’expriment dans la presse, sur des forums, des blogs [6]. Sont spécialement visés les nombreuses exonérations fiscales et les « privilèges » dont jouirait l’Église, l’opacité de ses comptes, la prise en charge par l’État du traitement des prêtres. Dans un pays caractérisé par son taux élevé d’évasion fiscale, l’Église orthodoxe n’est pratiquement pas imposée en 2009.

Révélé par la presse, le bilan des services économiques centraux de l’Église pour l’année 2008 vient alimenter le débat : l’ekyo aurait dégagé un profit de plus de 7 millions d’euros, acheté 1,6 million d’actions, perçu 2 millions d’euros en dons et subventions. La polémique prend un tour virulent en septembre 2011, après l’annonce d’un nouvel impôt immobilier : l’exemption prévue des lieux de cultes et de l’Église « à l’exception des biens exploités commercialement » déclenche une avalanche de réactions [7]. Pour les plus critiques, la mission caritative de l’Église orthodoxe en Grèce serait récente et très insuffisante [8]. Aussi, à l’automne 2011, des sympathisants du Parti communiste (KKE) ou de la Gauche démocratique (Syriza) se posent-ils en fer de lance du mouvement « Taxez l’Église [9] ».

Sur la défensive, la direction ecclésiastique précise qu’elle ne refuse pas de participer au redressement du pays [10]. Selon l’archevêque, la thèse de la fortune fabuleuse de l’Église, devenue un thème de « propagande populiste et opportuniste », relèverait de la « légende » : la réalité serait, en effet, sans commune mesure avec le patrimoine du Vatican ou de l’Église catholique espagnole. En 2010, l’Église aurait acquitté 2,5 millions d’impôts. Le haut clergé souligne aussi la nécessité, pour l’institution, de s’assurer des ressources nécessaires à son œuvre sociale.

Contrairement à son prédécesseur — enclin aux diatribes — l’archevêque actuel cultive une plus grande discrétion. Misant sur une attitude conciliante, sur une collaboration « étroite » avec le gouvernement, il cherche à promouvoir l’image d’une Église engagée au plan philan­thropique. Ainsi, est-il souligné, dix-mille repas sont offerts quotidiennement par l’archevêché. L’Église dépenserait chaque année 100 millions d’euros pour ses œuvres charitables. En 2010, le Synode annonce la création de deux fondations de bienfaisance à Salonique. Outre les actions menées à l’échelle des paroisses, l’Église de Grèce a fondé depuis 2002 deux organisations non gouvernementales — soutenues par l’État et subventionnées par l’Union européenne. Face à l’ONG Allileggyi (Solidarité) — ternie par une gestion malheureuse — une deuxième ONG est présentée par l’archevêque à l’Ancien Parlement d’Athènes le 10 juillet 2010.

L’Église orthodoxe est donc mobilisée dans une entreprise de communication, de négociation. Ainsi, en juillet 2010, l’archevêque rencontre le président de la Commission européenne : l’accent porte sur le rôle de l’Église de Grèce dans la « lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale », Mgr Ieronymos sollicitant l’appui financier des instances communautaires. En avril 2010, dans un mémorandum adressé aux principaux partis, le Synode requiert une baisse de la fiscalité frappant les biens ecclésiastiques [11]. La haute hiérarchie combat aussi pour que l’Église obtienne sa part des fonds d’aide européenne [12]. Orientation rationalisée depuis la fin des années nonante, les services synodaux mettent en œuvre une stratégie de valorisation des ressources ecclésiastiques, garantie pour l’institution d’une « autonomie » maximale.

L’Église orthodoxe souligne, enfin, ses liens privilégiés avec le « peuple ». Dans son encyclique de novembre 2010, diffusée dans toutes les églises paroissiales du pays, le Synode se pose en caisse de résonance d’opinions diffuses en Grèce : les dirigeants politiques, qui seraient « les mêmes depuis des décennies », n’auraient pas « été responsables devant le peuple », cultivant « des modèles erronés et des relations clientélistes pour des raisons de pouvoir ». Le pays serait aujourd’hui « sous occupation [13] », les bailleurs de fonds en étant devenus les véritables dirigeants [14]. Selon l’encyclique, les revers financiers seraient la « partie émergée » d’une profonde crise morale et spirituelle. Celle-ci, associée à un enlisement dans le consumérisme, l’individualisme, le culte de l’argent facile appellerait au repentir, à l’ascèse.

Le haut clergé parvient-il pourtant à produire des figures de référence ? Face au discours ultra-conservateur et nationaliste de l’évêque de Thessalonique, le métropolite de Mésogée Nikolaos s’affirme comme un évêque en ascension. Docteur en physique, ancien chercheur associé à Harvard et à la Nasa, il représente une personnalité encore atypique au sein de la hiérarchie. Cet évêque a accru sa popularité en proposant, en 2010, de faire don de son salaire à l’État, une « contribution symbolique » à l’effort national [15].

La récession, occasion, par conséquent, d’efforts de relégitimation, met finalement au jour des contrastes au sein de l’institution : d’un côté, nombre de paroisses, le bas clergé sont vulnérabilisés ; de l’autre, certaines métropoles — celles de Ioannina, d’Athènes, de Salonique —, certains monastères — Vatopédi sur le mont Athos — résistent bien mieux, tandis que les instances centrales semblent habilement défendre des intérêts matériels et institutionnels. Ayant survécu à l’Empire ottoman, à la « catastrophe » de 1923, à l’occupation nazie, l’institution ecclésiastique n’a-t-elle pas l’expérience — mieux que d’autres instances — de la préservation dans l’adversité ?

6 décembre 2011

[1Kathimerini, 30 aout 2009. To Vima, 7 octobre 2011.

[2To Vima, 7 octobre 2011. Le Point, 23 septembre 2011.

[3Ekklissia (2010), p. 243-245, p. 458-562, p. 728-746, p. 837-39.

[4Ekklissia 10 (2010), p. 676-680.

[5To Vima, 18 mars 2010.

[6Entre autres, To Vima, 7 octobre 2011. Elevtherotypia, 20 septembre 2011 ; Ta Nea 15 septembre 2011.

[7Kathimerini, 15 septembre 2011. Avgi, 11 octobre 2011.

[8Le Monde, 10 novembre 2011.

[9Aygi, 15 septembre, 11 octobre 2011. O Rizospastis, 15 septembre 2011.

[10Déclaration du bureau de presse du Saint Synode, 15 septembre 2011.

[11Elevtherotypia, 13 avril 2010.

[12Elevtherotypia, 4 juillet 2010. Newsbest.gr, 16 octobre 2011. Lettres du Synode à J.-M. Barroso, 21 janvier 2011 et 14 octobre 2011.

[13Ekklissia11 (2010), p. 837-839 et Ekklissia 10 (2010), p. 733-746.

[14Ta Nea, 21 novembre 2011.

[15Agioreitiko Vima, 17 mars 2010.