L’effet Hibernatus

Thomas Lemaigre

Chemins de fer, enseignement, énergies, justice, mobilité urbaine, agriculture, fiscalité : des pans entiers de nos institutions ressemblent décidément à de gigantesques friches industrielles. On a beaucoup investi au départ, on a modernisé, on y croyait. Et puis on n’a plus eu assez de vision, d’énergie, de projets pour maintenir le rythme. Or le monde changeait, et il fallait avoir l’intelligence et le courage de reprendre les chantiers, de retrouver des sous, et — le plus dur — de changer d’approche ou de méthode. Souvent, on a préféré attendre, passer la main au suivant. Au mieux, on a colmaté, posé quelques rustines, fait un peu de façadisme. Trop souvent, c’était juste avant les élections, ça tiendrait le temps que ça tiendrait…

Or c’est depuis leurs fondations que vacillent nos édifices. Ces consensus trouvés en leur temps, tellement bons qu’ils sont indépassables. Un modèle social, des choix de société, une trajectoire de développement, un pacte scolaire, une paix fiscale… Du béton, vraiment ?

Toute l’énergie a été allouée aux débuts, à l’enchantement des moments fondateurs. Et puis psschitt ! Et le jour où la gendarmerie passe à côté de la cave qu’elle cherchait, où l’élu populiste remporte un mayorat, où les banques systémiques sont au bord du gouffre, où les demandeurs d’asile se présentent en nombre, où se microfissure la garniture du tunnel ou la cuve du réacteur, c’est la crise. Personne n’a rien vu venir, rien anticipé. On croit garder pied à coups de surenchères médiatiques, de buzz, de bashing, mais dans le monde réel, aucun levier décisif n’est activé, les citadelles assiégées se défendent de plus belle. Ce sont les chemins de dépendance qui réaffirment les voies de l’avenir. Le terrain est prêt pour la crise suivante.

À force, l’électeur-spectateur ne sait plus à quels représentants de l’autorité se vouer, entre ceux dont le franc n’est pas tombé et ne tombera jamais — ignorance, inculture, bêtise, manque d’imagination — et ceux qui sont plus lucides, mais ne se permettront jamais un pas de côté — cynisme, lâcheté, conformisme, fatalisme, peur de ses idéaux… Il y a aussi, en embuscade, ceux surtout qui flingueront le premier original qui aura le courage et la naïveté de poser les bonnes questions, de proposer d’autres finalités, de refaire — quoi ? — un peu de politique.

Pourtant, le reste du monde bouge. Un exemple au hasard ? À Copenhague en pas même deux décennies, la mobilité urbaine a été réorganisée autour des transports en commun, de la marche et du vélo, de façon à pouvoir se passer de voiture dans un rayon de plusieurs dizaines de kilomètres autour du centre-ville. Chez nous ? Le patronat pleure sur l’état des tunnels de la capitale. Des territoires entiers, sans pour autant vider les caisses de l’État, sont en train de mettre en place le revenu de citoyenneté et des monnaies alternatives, ou de progresser vers l’autonomie énergétique, le recyclage de la totalité des déchets, la pédagogie active pour tous, le minimum d’ainés en institution, de délinquants en prison, etc. La liste est longue, à travers le monde, des édiles qui entreprennent ou soutiennent des initiatives qui ouvrent l’avenir. Mais pas vraiment chez nous.

Vus de tous ces endroits, des pans entiers de nos institutions se donnent à voir pour ce qu’ils sont : de branlants vestiges d’un passé étonnamment distant. Comme empaquetés puis mal décongelés. Un effet Hibernatus, mais inversé [1] : notre histoire accélérant, c’est le décor qui nous apparait figé dans le passé alors que nous sommes sommés de vivre dans le présent en préparant demain. L’effet comique est garanti. Cela peut avoir du charme, celui d’un blockhaus bancal au bord d’une falaise normande ou d’un lavoir à charbon dans le Borinage. Du kitsch pour touristes blasés de tous les autres exotismes. Mais, dès que l’on veut y regarder de près, il faut affronter l’odeur. Le renfermé, le rance des petits arrangements entre amis, des renoncements successifs, de l’empilement d’accommodements, de mesurettes d’urgence. Chaussettes humides, rats crevés et tasses de café toujours rincées, jamais lavées. Comme une fin de l’Histoire un peu vite actée.

Des survivances, des produits de nos conservatismes. Voilà avec quoi se retrouve le plus souvent aux prises qui veut attaquer les nouveaux défis collectifs. La tentation est alors forte de se dire que tout cela n’est plus réformable, que les fenêtres de tir se sont refermées, que les syndicats ont trop d’emprise, que les lobbys maillent tout le terrain, que les Flamands, que l’Europe, que… L’establishment contamine les acteurs porteurs de changement, tous se réfugient derrière la passivité des citoyens, la médiocrité des médias, l’utilitarisme borné des experts et l’érosion de la puissance d’action du politique. Les tentations de l’impuissance sont si fortes qu’ils vont bientôt crier avec les « déclinistes » : faute de révolution, il ne reste qu’à attendre que le « système » s’écroule pour faire du neuf.

Chemins de fer en désorganisation avancée, dépendance de moins en moins réversible au nucléaire, tax shift de façade, enseignement qualifiant toujours pas revalorisé. Le syndrome n’est pas particulièrement belge : frontières en voie de fermeture, euro affranchi de toute gouvernance politique, l’Union européenne sait aussi montrer l’exemple. What’s next ? Que faire pour sortir de l’effet Hibernatus et de l’effarement dans lequel il va de plus en plus souvent nous replonger ? Pourquoi personne ne semble-t-il capable de « mettre un frein à l’immobilisme » ?

Pour arriver à dompter nos inerties, l’un des défis consiste à sans cesse être attentifs à nous émanciper individuellement et collectivement du désir de ne pas voir et de ne pas savoir. Ce désir, de nombreux observateurs l’ont montré, est notamment le fruit de la peur de l’avenir, qui fonctionne comme une prime au réflexe de déni et sape les bases de l’action adéquate. Au niveau des individus et des collectifs, la chaine de conséquences est bien connue [2] : fuite des responsabilités, incapacité à remettre en cause les coordonnées de sa compréhension de la réalité et sursaut du « bon sens », mise en doute des signaux et des témoignages. L’incertain et le nouveau sont maintenus hors champ ou réduits à des termes appréhendables à l’identique par les hommes et les institutions, par les idéologies et les algorithmes. Il s’agit donc de traquer le réel et de toujours montrer comment il vient bousculer les cadres établis et, derrière eux, les rapports de force installés.

Sans quoi l’on rate les tournants successifs. En Wallonie et à Bruxelles, nous avons, par exemple, notoirement raté celui de la modernisation de l’appareil d’État à l’anglo-saxonne, celle qui a valu au fédéral son plan Copernic et à la Flandre son Beter bestuurlijk decreet, celle encore qu’est en train d’engendrer le Pacte pour un enseignement d’excellence. Certes, c’est un virage dont on s’est volontiers passé, mais la route est encore longue et il y en a d’autres.

Le grand tournant à négocier aujourd’hui, sans plus attendre, c’est celui de l’entrée dans l’anthropocène, cette ère géologique où l’activité humaine n’est plus un facteur parmi d’autres des évolutions de l’écosystème Terre, mais son principal déterminant. Volonté politique, responsabilité, courage, précaution, initiative, engagement, anticipation : ce basculement va nous obliger à revoir toutes les balises de l’action de la société sur elle-même. Face au pâle bilan dont nous ébauchions ici le tableau, ce qui point, c’est l’urgence de rien moins que la réinvention des institutions démocratiques et de l’action collective, du local au fédéral. Tirage au sort pour choisir une partie de nos représentants ? Chambre législative composée d’acteurs de la société civile ? Réinvention des grands consensus par les acteurs sociaux ? Tout autre chose ? G1000 ? Le champ de l’expérimentation démocratique est vaste, et il y souffle un vent revigorant.

En attendant, nous ne sommes pas au bout de nos mauvaises surprises. Plan incliné de Ronquières ? Tour du Midi ? Gare Calatrava ? Ministère des Finances ? Sécurité sociale ? Nouveau départ de feu dans la crise des dettes souveraines ? Les prochaines salves de microfissures arrivent. Sans sursaut, il ne reste que la question posée par Pierre Coopman dans notre dernière édition : comment s’engager et militer quand les catastrophes ont déjà eu lieu ?

[1Hibernatus (1969), c’est ce film mémorable avec Louis de Funès où, émergeant des glaces de l’Arctique après soixante-cinq ans, un homme se retrouve dans un monde dont tout lui échappe et auquel certains feront tout pour éviter de le confronter.

[2Voir par exemple un texte court et parfaitement actuel où Anne-Marie Roviello reprend sur cette thématique Bettelheim, Leys, Lefort, Arendt, Catsoriadis : « L’aveuglement au réel », Esprit, aout-septembre 1986, p. 176-182.