L’économie rationnelle de la migration

John Common Jr. • le 31 janvier 2019
migration, économie, immigration.

Certains jours, quoi que l’on fasse, il s’avère impossible d’échapper à l’appel des journaux qui trainent dans les lobbys d’hôtel. Ce fut mon cas lors d’un passage éclair dans un hôtel parisien qui, outre ses quelques étoiles, affiche par son nom raffiné son attachement aux expériences d’ouverture au monde menées à grands coups de baïonnettes sous le Second Empire. Sirotant mon expresso macchiato matinal, je découvris avec délice l’annonce de la parution d’un opus du plus néoconservateur des politiques-médecins belges [1]. Alain Destexhe [2] propose donc une « analyse » de la question migratoire qui s’inscrit parfaitement dans la lignée du discours du reste de l’extrême droite européenne qui forme désormais un large groupe puisqu’elle a bénéficié de l’apport de la plupart des partis autrefois libéraux.

Bien sûr, cet intellectuel de haut vol aborde la question du « Grand Remplacement » qui, il faut le dire, reste la théorie la plus efficace lorsqu’il s’agit d’effrayer le ménage moyen, singulièrement s’il est âgé et réside dans les zones périurbaines et rurales où le taux de mixité d’origines est proche du zéro absolu. Mieux, il n’en reste pas là et propose une série de « contrôles stricts » sur l’immigration ainsi que l’adoption (officielle) du système de « push back » pratiqué en Australie. Il a en effet beaucoup appris de ce pays qui a si bien compris que, pour éviter que les noyades de migrants n’émeuvent trop l’opinion publique, il suffisait de les envoyer se faire tuer ailleurs, loin des zones géographiques fréquentées par les journalistes et les chercheurs. Il a bien raison : un cadavre de migrant en Libye ne sera jamais identifié par personne, alors qu’en Méditerranée, outre le risque d’un désagréable échouage sur une plage touristique, subsiste le risque d’une recension par une quelconque ONG. La mort en Libye est statistiquement invisible. Or, il n’est de problème qui ne se compte pas [3].

Un divorce idéologique ?

Faut-il le rappeler, Destexhe est membre du Mouvement réformateur (MR), un parti dont la réputation en Europe est largement due aux sorties en faveur des « droits humains » et autres engagements du même ordre du bouillant Louis Michel, eurodéputé et ancien commissaire européen à l’Aide internationale, à l’Aide humanitaire et à la Réaction aux crises. Dès lors, se pose forcément la question d’un divorce interne, d’une scission idéologique : comment concilier le parti pris dit « social-libéral » d’une immigration bien sûr régulée, mais de flux relativement importants vanté par des personnalités comme Michel (père) avec le positionnement de M. Destexhe, qui le place aux côtés de Théo Francken (N-VA) — lequel a activement doré le blason du néofascisme durant son passage au gouvernement belge ?

Pour l’économiste, la réponse est simple : l’effet conjoint de ces prises de position permet un excellent positionnement stratégique. Il n’y a donc aucun problème à adopter les deux de concert. Développons.

Notons d’emblée que l’afflux d’étrangers précarisés a un effet tout à fait positif pour l’économie : il permet d’exploiter à bas prix une main-d’œuvre relativement servile. Avec un flux assez intense, on peut même espérer déréguler en profondeur le marché du travail. Il suffira de continuer de feindre combattre le réchauffement climatique pour que des hordes de migrants prennent nos pays d’assaut. Il est cependant une évidence : si l’on donne ne fût-ce que l’espoir à ces miséreux d’obtenir un statut, le risque est réel qu’ils s’organisent en vue de l’obtenir. C’est pourquoi il faut d’emblée les décourager, les briser moralement et physiquement. L’expérience enseigne en effet que c’est la meilleure manière de se garantir une véritable emprise sur cette main-d’œuvre et de garantir sa servilité et sa flexibilité. Mieux encore, en la privant de toute protection et en la forçant à la clandestinité, on soulage les employeurs de la lourde bureaucratie des procédures d’embauche et de licenciement, ainsi du poids des cotisations sociales. Grâce au renfort de la diminution progressive des moyens de la lutte contre la fraude sociale (des patrons), on peut espérer améliorer le fonctionnement du marché et abaisser les minimas sociaux et les protections sociales de l’ensemble des travailleurs.

Mais l’arrivée massive des migrants ne garantit pas cette évolution favorable. Il suffirait que des solidarités se tissent entre les locaux et les migrants pour que ressurgissent des revendications déraisonnables comme la redistribution des richesses et autres élucubrations socialistes. En effet, les travaux sur les mécanismes de collaboration, notamment ceux de Mancur Olson, montrent que, parfois, une solidarité spontanée peut surgir, singulièrement face à l’adversité, même dans un contexte qui est défavorable. Pire encore, la globalisation digitale a mené, notamment via les réseaux sociaux et les applications de rencontre, à un resserrement des liens sociaux sur des échelles jusque-là inédites qui favorise des rapprochements entre « migrants » et « résidents » [4].

Dès lors, plutôt qu’une masse, il vaut sans doute mieux procéder doucement avec des petits groupes plus facilement stigmatisables : là où une caravane de familles émeut, un petit groupe de survivants plutôt masculins assemblés dans un parc fait peur. Évidemment, comme le fait parfaitement M. Destexhe, pour stigmatiser ce petit groupe, on pourra (peu importe sa taille) agiter le spectre des invasions barbares ; ce dernier a maintes fois montré son efficacité et fait florès en Europe depuis longtemps. Nous le rappelions d’emblée : la perception d’un « danger migratoire » est bien plus forte dans les zones géographiques où il n’existe aucune mixité. L’entre-soi favorise la peur de l’autre, et il faut jouer au maximum de cet effet tant qu’il peut se produire.

On l’aura compris, le succès économique, passant forcément par la dérégulation du marché du travail et l’absence de conscience des travailleurs, tient donc à la fois dans un certain flux de migrants, dont l’accroissement se fera naturellement, et, en parallèle, dans le maintien d’une politique d’oppression assurant que, dans un premier temps au moins, les contingents de migrants soient réduits et par là aisément stigmatisables.

Combiner les discours

Ne nous voilons cependant pas la face, l’entreprise ne sera pas forcément un succès pour autant. En effet, des critiques s’élèveront fatalement des rangs des Bisounours qui font profession de s’émouvoir du sort cruel de n’importe quel étranger. Face à eux, il n’est pas question de mollir… au contraire : plus les politiques menées seront violentes, voire cruelles, plus les effets bénéfiques s’en feront sentir, notamment par la banalisation de la déshumanisation aux yeux de la très malléable opinion publique. Mais avant d’atteindre cet objectif, les critiques peuvent s’avérer un obstacle, tant on sait que le droit-de-l’hommisme a fait des émules en Europe. C’est pour cette raison qu’il est indispensable pour tout parti souhaitant mener cette politique économiquement rationnelle de continuer de faire assaut de déclarations concernées sur son attachement aux droits humains et à la dignité des personnes, peu importe le décalage entre ces déclarations et la réalité de sa politique. Enfermer des enfants tout en clamant son dévouement aux droits de l’enfant est extrêmement efficace : cela permet de crier au procès d’intentions lorsque le gauchiste dénoncera une « atteinte aux droits fondamentaux », puis d’ergoter des heures sur les règles du débat démocratique, les qualités du discours d’un élu, etc., pendant que l’on continue à mener la même politique, jusqu’à ce que le désintérêt médiatique et la force de l’habitude gagnent, permettant que de plus en plus d’enfants soient envoyés dans les centres [5].

Mieux encore, l’affirmation de l’attachement aux droits humains permet de se placer dans une position morale supérieure et à jouer sur les surenchères : « quoi, la politique d’asile et migration en Belgique vous déplait ? Allez voir les esclaves dans les pays du Golfe si vous croyez que nous sommes violents ! ». Ceux qui se voudraient les gardiens de la morale locale auront fort à faire pour se disculper de l’accusation d’indifférence pour les violations de droits fondamentaux lointaines, contre lesquelles ils seront accusés de ne pas assez lutter. Autant de temps perdu pour ces empêcheurs d’expulser en rond et autant de temps gagné pour persister dans la meilleure des options, la seule qui fait sens pour l’économiste.

À ce stade, le lecteur sera évidemment convaincu : M. Destexhe et M. Michel constituent les deux faces indissociables de la même politique. Mais ne nous arrêtons pas en si bon chemin, car ce serait sous-estimer un élément central qui joue pour beaucoup dans la politique australienne : l’effet d’aubaine industrielle que représente « la lutte » contre les flux migratoires. Construire des murs, mettre du personnel armé sur ces murs, faire voler des drones pour vérifier que personne ne s’en approche, tout cela ouvre de larges débouchés pour les secteurs phares du dynamisme économique occidental que sont les secteurs de la sécurité, de la surveillance et de l’armement ! Le mieux, c’est que vu l’évolution climatique déjà évoquée et l’inexorabilité des flux migratoires, on peut garantir que ces secteurs trouvent dans cette occupation un débouché permanent pour des dizaines d’années voire des siècles…

Évidemment, pour que cette lutte puisse être financée, il faut — quand même — qu’il y ait flux dès aujourd’hui. On le sait, la transformation progressive de l’aide au développement en partenariats économiques permettant non seulement d’écouler les produits européens sur des nouveaux marchés et faire concurrence à la Chine, mais également de fragiliser le tissu économique local en accroissant sa dépendance à la production « designed in Europe and probably made in China ». Fort heureusement, ceci pousse les travailleurs locaux à l’exil.

Le bénéfice en est triple : le gros du contingent va déstabiliser un peu plus l’économie et la politique des pays limitrophes, assurant le maintien de ceux-ci sous la coupe des grandes puissances, une part non négligeable va légitimer les contrats de l’industrie de la sécurité, de l’armement et de la surveillance pour veiller à l’étanchéité des frontières, et la part résiduelle qui se trainera jusqu’à nos villes sera tellement brisée qu’on pourra en faire ce que bon nous semblera, comme nous l’évoquions plus haut.

Ce schéma ne peut toutefois fonctionner sans le « trigger » vers l’exil qui, combiné à un maximum d’obstacles, permet d’obtenir un effet optimal. Une fois de plus, combiner un discours humanitaire sur l’aide au développement et un discours parfaitement répressif sur l’immigration fait pleinement sens.

Vive les frontières !

On a souvent écrit que l’économie que certains gauchistes appellent « néolibérale » alors qu’elle n’est que simplement libérale voulait l’abolition des frontières. C’est bien évidemment ignorer les travaux fondateurs de Hayek, par exemple, qui rappelle l’importance du renforcement de la fonction régalienne des États. Or il ne peut y avoir de fonction régalienne sans Nation et de Nation sans frontières. Le laisser-faire n’est pas une fin en soi : la fin est l’augmentation maximale de la concurrence, qui permet d’arriver à l’équilibre parfait du marché. Il est nombre de champs dans lesquels nous sommes obligés d’installer des guides, des repères, d’encadrer les choses. Les frontières sont un exemple évident, car elles sont bien utiles pour le jeu concurrentiel : elles permettent de mobiliser les travailleurs d’un pays contre ceux d’un autre, par exemple en faisant planer l’angoisse de la délocalisation. Partout dans le monde, les gens sont à ce point idiots qu’ils finissent par se définir sur la base de découpages de territoire parfois quelque peu arbitraires et à en tirer une fierté suffisante pour accepter les indispensables sacrifices défendus au nom de l’intérêt économique national. Ce n’est pas pour rien que nombre de mes collègues ont défendu avec vigueur le projet d’Europe des régions, qui a permis de réactualiser et de renforcer les revendications indépendantistes un peu partout en Europe ! Plus il y a de petites entités territoriales, ce qu’une multiplication des frontières garantit, plus il y a de possibilités en termes de concurrence entre ces territoires…

Mais dans le cadre de l’immigration aussi, on le voit, les frontières sont un outil de déploiement économique extrêmement efficace ! Il nous faut des frontières, si possible cernées de murs et de miradors, que tentent d’escalader des loqueteux affamés : c’est à cela, pour l’économiste pragmatique, que doit ressembler l’avenir. Pour le plus grand bien de tous.

[1On sait que la double affiliation à la Faculté et à la Gestion de la Chose publique est, dans ce petit pays conservateur où le corporatisme est encore bien vif, largement plus répandue que dans les Grandes Nations aux élites plus voire trop cosmopolites

[2citons-le car il le mérite, lui qui est friand de l’établissement de listes de gauchistes et d’écologistes infréquentables.

[3Notons que cette logique imparable marche aussi pour les exclusions du CPAS : une fois exclue, la personne disparait de la banque carrefour de la sécurité sociale, elle cesse dès lors d’exister et ne cause donc plus aucun souci à personne.

[4Heureusement, les firmes possédant les plateformes les plus populaires ont depuis peu compris ce problème et ont installé progressivement des algorithmes enfermant à nouveau les utilisateurs dans leur groupe social d’origine.

[5L’erreur de M. Trump, en la matière, a été de vouloir procéder trop vite : il aurait dû commencer par quelques familles.