L’avènement de la démocratie. À l’épreuve des totalitarismes, 1914-1974, de Marcel Gauchet

Bernard De Backer

« Avant que je poursuive mon histoire, permettez-moi une observation générale : on reconnait une intelligence de premier ordre à son aptitude à faire coexister dans l’esprit deux idées contraires tout en continuant à fonctionner. Il faudrait par exemple pouvoir constater que la situation est désespérée sans pour autant renoncer à vouloir la changer. » Francis Scott Fitzgerald, The Crack-Up (1936)

Le troisième tome de la tétralogie que Marcel Gauchet consacre à l’avènement de la démocratie [1] est certainement le plus interpelant. Par son objet et la somme inouïe de souffrances physiques et morales qui lui sont liées, bien évidemment, mais aussi par l’analyse qu’il déploie et dont il ressort, in fine, que les hommes de cet âge des extrêmes, y compris ceux qui étaient aux postes de commandes, vivaient dans l’ignorance des forces profondes qui déterminaient la destinée dont ils furent les agents. Les qualificatifs désignant cette méconnaissance tragique reviennent de manière récurrente dans le corps du livre, consacré à la naissance, au déploiement et à la décomposition des trois régimes totalitaires européens qui constituèrent l’épreuve majeure à laquelle fut confrontée la démocratie sur notre continent. « Combat de dupes », « duel somnambulique », « camps aveugles à leur identité réelle », « principe voilé », « instance cachée », « illusion-source », « mirage », « processus souterrain », « forme inconsciente, voire impensable », « source des illusions les plus tragiques », telles sont quelques-unes des formules qui parsèment le texte pour désigner l’aveuglement des acteurs. Phénomène qui n’est certes pas nouveau dans l’histoire des hommes, mais qui revêt une connotation d’autant plus dramatique qu’il concerne une période et des acteurs qui prétendaient maitriser l’histoire et les sociétés au nom de la science.

La matrice de ce court XXe siècle serait en effet souterraine et secrète, et c’est à mettre ses ressorts au jour que va s’employer Gauchet, bénéficiant du recul du temps, des travaux de ses prédécesseurs (Levi-Strauss, Lefort, Castoriadis, Clastres, Furet…), et des outils d’analyse forgés antérieurement à leur contact. L’exhumation des forces cachées et des tensions fondatrices s’effectue en effet dans le cadre du principe d’intelligibilité globale qu’il avait mis en place avec Le désenchantement du monde, ouvrage princeps dont ces quatre livres constituent la suite et l’approfondissement contemporain. Pour le dire simplement — en ayant recours à une métaphore géographique utilisée au début du livre —, son objet est de reconstituer « le chemin tortueux et tragique de cette découverte du passage vers l’ordre autonome ». En d’autres mots, l’épreuve des totalitarismes constituerait pour l’avènement de la démocratie ce que le passage du Nord-Ouest ou le détroit de Magellan auront été pour les explorateurs en quête de voies nouvelles. Sans savoir que ces détroits faisaient partie intégrante de ce qu’ils cherchaient. Ou plus exactement, qu’ils étaient l’effet conjugué des rugosités du réel et des illusions des marins en route pour les iles fortunées.

L’instance cachée de la structuration religieuse

Sur le chemin qui mène d’une société « hétéronome », structurée par la religion, à ce nouveau monde autonome où les hommes « ambitionnent de se gouverner eux-mêmes » (et qui s’avèrera aussi redoutable que le vide du Pacifique, salué illusoirement par l’équipage de Magellan une fois le passage franchi), les sociétés européennes vont engendrer et affronter, dans la postérité de la Grande Guerre, des formes politiques d’un genre nouveau. Configurations du pouvoir étatique qui ne relèvent pas des ordres traditionnels appuyés sur les hiérarchies coutumières et les Églises qui combattent la démocratie émergente, ni des pathologies extrinsèques mais bien des excroissances révélant un désordre interne, des « productions politico-religieuses de la démocratie », si l’on peut risquer cette analogie avec les « productions religieuses de la modernité [2] ». Car le cœur de l’affaire est bien là. Il ne s’agit pas de « déviances » enfantées par des tyrans [3] auxquels les masses voueraient un culte dans un moment d’égarement collectif, mais bien de structures politiques inédites qui apparaissent comme des formes de compromis entre la poussée du gouvernement des hommes par eux-mêmes et la nostalgie de l’Un religieux, car « les sociétés sortent de l’hétéronomie à reculons [4] ». D’où le qualificatif de « religion séculière » que Gauchet va leur donner, parmi deux autres traits constitutifs de leur identité et de leurs ressorts profonds : « idéocratie » et « totalitarisme ». Nous verrons pourquoi.

Mais avant d’emprunter les chemins tortueux et les contrecourants des détroits qui s’ouvriront dans l’effondrement de la Grande Guerre, deux remarques préliminaires s’imposent. La première concerne ce qui était en gestation dans les années qui précédèrent aout 1914, cette « crise du libéralisme [5] » qui constituait le sujet du volume précédent ; la seconde est relative à la Guerre elle-même, sa fonction incubatrice, la question de sa nécessité structurelle ou de sa contingence historique. Concernant le premier point, l’impasse à laquelle avait abouti la dynamique des libertés à la fin du XIXe siècle peut se résumer en un constat fondamental : l’incapacité du libéralisme à faire « tenir » le corps social par la seule vertu des libertés et de la politique des assemblées électives, même élues au suffrage universel masculin. Sur fond d’un univers social traditionnel qui s’effondre en surface, mais résiste en profondeur [6], de crises politiques qui se succèdent, le pouvoir de « la » politique à donner consistance à l’être-ensemble des hommes apparait impuissant. Dans des termes qui ressurgiront un siècle plus tard (anomie, incertitude, désaffiliation, accélération du temps, souffrance psychique…), le corps social se délite sous les coups de butoirs du libéralisme. Ce dernier se trouve dépassé par les forces qu’il délivre, sans pouvoir trouver les ressorts qui permettraient de redonner sens et consistance à la société, le garant de la « main invisible » guidant harmonieusement la conjonction des libertés économiques et sociales ayant failli. C’est l’État-nation et l’idéologie socialiste largo sensu qui constitueront dès lors, dans la seconde partie du XIXe siècle, le socle de l’appartenance collective et l’incarnation « du » politique, mais également l’instrument idéologique des expériences totalitaires, après l’abime de la guerre européenne que leurs rivalités nationalistes auront déclenché.

Le cratère de la Grande Guerre

Comme d’autres exégètes de l’émergence des régimes totalitaires au XXe siècle (tels George Mosse, François Furet, ou Nicolas Werth), Marcel Gauchet accorde une importance fondamentale à la Grande Guerre qui, selon ses propres termes, « a représenté, le mot n’est pas trop fort, une révélation » (souligné par l’auteur) [7]. L’introduction du livre est d’ailleurs intitulée « L’abime de l’histoire » et le premier chapitre « La matrice de la Grande Guerre ». Mais son rôle conjoncturel ne peut être compris qu’à travers les conditions structurelles qui expliquent à la fois sa survenance et son impact. Il ne s’agit pas seulement des effets de la brutalisation des rapports sociaux, consécutive à l’enfer des tranchées, comme a pu le développer l’historien anglais George Mosse [8], mais bien de la conjonction d’une crise profonde et d’un évènement historique qui comporte sa part de contingence. Et si le moment totalitaire n’est pas inéluctable, il constitue cependant, écrit Gauchet, « une virtualité hautement significative dans l’expérience collective ». Ici aussi, l’ignorance des acteurs sur ce qui se joue en profondeur est soulignée, d’où l’effet de surprise des sociétés devant le processus tragique qui s’enclenche en 1914 : « Les militaires ne savaient pas la guerre qu’ils avaient préparée ; les gouvernants ne connaissaient pas les sociétés qu’il leur revenait de conduire, pas plus que les peuples ne connaissaient les sociétés qu’ils formaient ; et, de manière plus générale encore, les acteurs ignoraient leurs véritables dispositions d’esprit. »

C’est — au-delà des péripéties militaires, économiques et politiques — sur ces « véritables dispositions d’esprit » que cette première partie du livre va se centrer, car ce sont elles qui, dans le creuset de la guerre totale, vont constituer « le terreau anthropologique à partir duquel pourront fleurir les phénomènes totalitaires ». L’exaltation mystique du collectif national auquel peu de pacifistes résisteront, la fusion de l’individu dans le corps social et la figure du sacrifice constitueront une « formidable école de servitude volontaire » qui engendrera un acteur historique « auquel l’âge totalitaire donnera un emploi ». Car, comme l’écrit un jeune intellectuel socialiste avant d’être tué sur le front, « C’est la gloire de notre époque d’avoir pu amener tant de millions de gens à se sacrifier complètement à une idée et, pour elle, à se soumettre à l’esclavage le plus rude et le plus exclusif qui soit ». Mais, fait capital, cette fusion « holiste » de l’individu dans le tout social ne se fait pas sur le mode des hiérarchies traditionnelles appuyées sur la religion. Il s’agit au contraire d’un phénomène qui associe les principes démocratiques d’individualité et de volonté (d’où l’image si prégnante des « masses », corps social composé d’individus et non de castes, d’ordres ou de lignages) avec la forme religieuse de l’Un qui migrera d’un garant transcendant de l’ordre établi à une référence immanente de la Révolution, incarnée dans le corps sacralisé du Guide. La puissance de l’appel des révolutions totalitaires ne peut se comprendre qu’en intégrant l’arrière-plan constitué par l’incapacité du libéralisme à faire tenir le corps social, l’impossibilité d’un « retour en arrière » vers l’Ancien régime, ses ordres et ses clercs, et la fusion mystique des masses dans la passion guerrière consécutive à aout 1914.

L’appel des extrêmes

C’est en lien avec cette expérience tératologique que ce volumineux ouvrage, puissant et extrêmement documenté, va analyser en détail la métamorphose des idéologies qui vont soutenir la montée des extrêmes et permettre l’avènement des régimes totalitaires, « monstres sur la route de la démocratie ». Car l’un ne va pas sans l’autre, la guerre n’aurait pu engendrer les expériences totalitaires si le ciel des idées n’y avait prêté son concours ; les idéologies extrêmes n’auraient pu produire les mêmes effets sans l’incubateur sacrificiel des tranchées. Il s’agit de « prendre les idéologies au sérieux », de saisir leur puissance mobilisatrice dans un moment historique où leurs discours investissaient l’espace du « pensable et du croyable », comme l’a souligné Gauchet lors d’une présentation de son livre à Bruxelles. La conjoncture historique précédant la Grande Guerre sera favorable à plusieurs processus associés : une diffusion large de l’idéologie au sein du corps social, une extension de sa grille de lecture à l’ensemble de la vie collective, la formation de projets de rupture radicaux aux extrêmes, et, comme nous l’avons vu, l’ascension du socialisme aux dépens du libéralisme.

La volonté de construction autonome de la société par elle-même, dégagée des reliquats de l’Ancien régime laminés par la guerre, va se traduire dans des idéologies totalisantes dont les versions radicales prendront le dessus dans trois pays européens, partageant d’importantes caractéristiques communes : la guerre vécue comme défaite et humiliation, une légitimité politique introuvable, la nostalgie de la forme impériale [9]. La dynamique d’instauration et d’extension des régimes totalitaires y prendra des voies spécifiques, mais elle réunira suffisamment de traits partagés pour les qualifier communément d’expérience totalitaire. Celle-ci, comme nous venons de le voir, réunit des caractéristiques intimement associées : idéocratie, totalitarisme et religion séculière. Mais, comme le souligne Gauchet, c’est la notion de religion séculière qui « permet d’aller le plus avant dans l’intelligence de ces phénomènes énigmatiques. Il éclaire les tenants et les aboutissants de l’idéocratie, laquelle précise l’articulation interne de ces régimes dont le totalitarisme circonscrit la morphologie générale ». Avant d’ajouter : « Religion séculière est le concept qui rend compte de la naissance et de la mort de l’inspiration qui a porté ces formations politiques sans précédent, de leur signification à l’échelle de l’histoire. » Car c’est bien dans cet oxymore que réside le ressort le plus profond, le plus secret et le plus puissant des totalitarismes européens, de leur émergence et de leur mouvement, de leur force mobilisatrice enflammant leurs adeptes, et de leur dynamique destructrice. L’ambition des totalitarismes est en effet de « produire un équivalent terrestre de l’altérité surnaturelle », de conduire au fondement transcendant à travers le lien immanent entre les hommes, tout en méconnaissant leur nature religieuse « dissimulée derrière un langage profane » et des promesses « toutes terrestres ».

Ambitions du définitif

Le corps du livre va s’atteler à décrire et analyser sur plus de trois-cents pages chacune des trois expériences totalitaires européennes (non sans examiner la problématique de la montée des extrêmes en France, ainsi que les raisons de son échec). Il le fera en se centrant de manière privilégiée sur leurs trajectoires et leurs dynamiques propres, après avoir détaillé les prémisses et le contexte particulier qui a présidé à leur naissance. Nous ne pouvons, bien entendu, résumer la richesse de ces analyses dans une courte recension. Centrons notre propos, d’un côté sur les éléments communs et structurants de la dynamique totalitaire et, de l’autre, sur quelques aspects spécifiques qui nous ont semblé particulièrement révélateurs dans le livre de Marcel Gauchet.

Sur le premier point, c’est l’attention portée à la dynamique, aux trajectoires, au mouvement qui paraît le plus instructif. Loin d’une vision des régimes totalitaires comme des masses immobiles qui, une fois instaurés, ne pourraient être détruits que par une défaite militaire ou des rapports de force géopolitiques, Gauchet insiste particulièrement sur leur instabilité foncière et leur nécessaire « fuite en avant » apocalyptique (au sens littéral et figuré du mot), consubstantielles de leur essence. Le ressort profond de cette instabilité se situe précisément dans leur religiosité séculière. En effet, celle-ci ne s’appuyant pas sur un garant métasocial transcendant, mais, bien au contraire, sur la croyance de l’avènement de l’Un qui sourd de l’immanence, l’expérience et l’épreuve du réel qui déçoit sans cesse cette promesse débouchent sur un emballement des trajectoires : « Quand ultimement l’objectif est de recréer la conjonction religieuse avec soi par des moyens séculiers, il ne peut y avoir d’autre limite à la projection vers cet impossible que la catastrophe. Le concept de totalitarisme se doit d’intégrer cette dynamique irrépressible à côté de l’ambition du définitif. » L’analyse de Gauchet rejoint ici celle de Ian Kershaw sur la fuite en avant nazie [10], sauf que ce n’est pas la logique du charisme qui est première, mais bien celle de la religiosité séculière qui commande en arrière-plan — dont l’incarnation de la communauté humaine dans la personne et le corps du leadeur [11] n’est qu’un effet associé à d’autres. Parmi les pages les plus saisissantes du livre, il y a celles où l’auteur décrit et analyse dans ce cadre interprétatif la plongée apocalyptique des régimes bolchevique, fasciste et nazi, « uniques mais comparables » : le Grand Tournant de 1929 débouchant sur les famines de 1932-1933 et la Terreur de 1937 pour le bolchevisme, la radicalisation impériale du fascisme mussolinien à partir de 1934, la fuite en avant guerrière du Troisième Reich, aboutissant à la Shoah.

Expériences et trajectoires

Les chapitres consacrés à chacune des trajectoires singulières s’emboitent de manière chronologique, ce qui permet de repérer les impacts et les interactions entre les trois régimes. De ce point de vue, « L’empire des bolcheviks » est évidemment premier, son avènement (1917) précédant l’accès au pouvoir de Mussolini (1922) et de Hitler (1933). Gauchet y décrit l’enchainement des deux révolutions, celle de Lénine et celle de Staline, commandées par l’« inconscient impérial » et la nécessité d’assurer l’emprise du pouvoir sur une société paysanne qui lui échappe complètement. Car c’est bien là la spécificité du bolchevisme : il n’est pas issu d’un régime parlementaire libéral en crise [12] dans une société industrielle et relativement urbanisée, comme en Italie et en Allemagne, mais bien imposé « d’en haut » par une poignée de révolutionnaires professionnels sur un territoire rural immense. L’appareil de pouvoir soviétique devra livrer une véritable guerre civile contre la masse de la société, après que l’empire en gestation ait sacralisé la figure de son fondateur au lendemain de son décès par sa momification en 1924, renouant de manière emblématique avec la royauté sacrée : « Lénine est mort, mais le léninisme est vivant. » En 1929, à l’occasion de son cinquantième anniversaire, son successeur sera qualifié en toute logique de « nouveau Lénine [13] ». À rebours de l’interprétation classique de la « déviation stalinienne », Marcel Gauchet avance que « la seconde révolution bolchevique apparait comme plus authentiquement léniniste que la première, qui était portée par des convulsions sociales absentes de la seconde ».

Les pages relatives au « Fascisme en quête de lui-même » sont particulièrement éclairantes. Souvent oublié ou négligé parce que n’ayant pas culminé dans le même registre de l’horreur que le nazisme ou le bolchevisme, le régime mussolinien nous apprend d’abord que totalitarisme et génocide, voire même terreur de masse, ne vont pas nécessairement de pair. Il est par ailleurs paradigmatique, l’adjectif « totalitaire » ayant été pour la première fois utilisé à son sujet en 1923 et revendiqué ensuite par le régime lui-même, sous la plume d’un de ses idéologues majeurs, Giovanni Gentile. La reconstitution très serrée effectuée par Gauchet, des premières étapes de son développement autonome à l’issue de la Grande Guerre jusqu’à la captation de plus en plus forte de sa trajectoire par le nazisme, est impressionnante. Cela notamment par une lecture minutieuse de l’article « Fascisme » paru dans l’Enciclopedia italiana en 1932 et signé par Mussolini lui-même (bien qu’écrit en partie par Gentile). Car, souligne Gauchet, il s’agit d’un « document de premier ordre » et probablement « de tous les textes dont nous disposons, celui où la religion séculière est la plus proche de son explication — explication impossible en dernier ressort, puisque l’entreprise est vouée par nature à l’ignorance ultime de ce qu’elle est… ».

Quant à la trajectoire terrifiante du régime nazi, très longuement exposée, elle se distingue par le fait, d’un côté, d’être la dernière venue, exploitant les leçons de ses devanciers et réagissant à celles-ci, ainsi que, de l’autre, par une identité idéologique particulièrement « ferme », fondée sur le noyau doctrinal du racialisme antisémite, présent dès l’origine (discours de Hitler du 13 aout 1920). Caractéristiques conjuguées qui expliquent, selon Gauchet, la rapidité et la trajectoire linéaire de « L’escalade nazie » après 1933.

D’où l’importance du décryptage approfondi du « mythe antisémite » auquel l’auteur s’était livré — sur la base d’une reconstitution de la Weltanschauung nazie à partir de la philosophie raciale de Houston Stewart Chamberlain — dans la partie antérieure consacrée à la montée des idéologies extrêmes. La puissance du mythe antisémite sera considérablement renforcée par l’assimilation du bolchevisme au judaïsme, mais également de ce dernier à l’« internationale dorée » du capitalisme mondial menaçant de dissoudre la Volksgemeinschaft allemande. La cristallisation de l’ennemi à abattre et, en miroir, de l’identité à conquérir sur « le mieux défini des peuples » qu’est le peuple juif est au cœur de la trajectoire nazie. Le mot de « Juif » constitue dès lors le symbole répulsif et le ressort mobilisateur du national-socialisme : « Toute l’énigme nazie est dans ce que recouvre ce terme. » La dimension de religion séculière, habillée et masquée par une rhétorique « scientifique » à laquelle biologistes et médecins apporteront leur concours, est fondée sur cette reconstruction d’un ordre hétéronome ancestral, à l’âge de la science et des masses. Et, tout comme les deux autres totalitarismes européens, il s’incarnera dans la personne du Guide issu du peuple et non des élites traditionnelles, de surcroit plébiscité démocratiquement : « Le Führer lui-même et lui seul est la réalité allemande d’aujourd’hui et du futur, ainsi que sa loi », proclamera Heidegger dans son Appel aux étudiants du 3 novembre 1933.

Le régime mixte des Modernes

Le livre ne s’arrête pas en 1945, comme l’indique son titre. On serait même tenté de dire qu’une de ses leçons essentielles se situe dans sa dernière partie, « La démocratie réinventée ». Celle-ci, renouant avec les prémisses d’avant aout 1914, soit la crise du libéralisme et la montée du socialisme pour pallier la carence « du » politique, reconstitue d’abord le chemin qui conduit « du socialisme à la démocratie ». L’essentiel n’est pas tant le miracle économique des Trente Glorieuses que le miracle politique qui a permis à l’Europe de « s’extirper des abimes de l’histoire où elle a failli sombrer », de « dompter les forces suicidaires » et de « réinventer le régime de la liberté ». La clé de l’interprétation, en deçà du cheminement socioéconomique des sociétés européennes occidentales d’après-guerre, se situe dans la question centrale d’une conjonction du régime des libertés et du maintien de la cohésion collective. Cela sans passer par l’« écrasement fusionnel de l’Un religieux ». Le récit de cette découverte d’un passage inédit vers l’ordre autonome mériterait un long développement en soi, mais le chemin que nous avons parcouru est déjà assez considérable que pour encore abuser du lecteur. Nous n’en tracerons dès lors que quelques lignes de force, la question devant être reprise avec le dernier tome de la tétralogie, Le Nouveau Monde.

Si l’heure du socialisme semble encore avoir sonné en 1945, il prendra les voies de l’économie mixte et des réformes du Welfare State à la suite, notamment, des rapports Beveridge de 1942. Réformes qui « donneront corps à la partie de la socialisation dont la démocratie avait besoin pour être adéquate à sa définition et même, si curieux que cela puisse paraitre, pour se montrer d’autre part authentiquement libérale ». Cela d’autant que « le fantôme de l’Un sacral s’est évanoui à tout jamais dans les décombres de Berlin — non sans que cette dissipation sans reste affecte par ricochet l’ennemi total contre lequel et sur le patron duquel le nazisme s’est forgé ». La défaite de Hitler contient en germe la déconfiture progressive du régime soviétique, dans la mesure où ce qui lui avait donné sens et mouvement « s’enfonce dans la nuit de l’inintelligible », et que « l’archaïsme du socle inconscient soutenant le futurisme communiste est devenu en quelque sorte manifeste ». Il s’agira dès lors de constituer un pouvoir qui combine la représentation libérale des parties et l’incarnation du tout, ceci par la disjonction entre l’État et le gouvernement, à mi-chemin entre « la vacuité libérale et le trop-plein totalitaire ».

Cette situation d’entredeux constitue ce que Gauchet appelle le régime mixte des Modernes — dont les implications vont bien au-delà de la conduite de l’économie et de la sécurité sociale. Modalité du pouvoir qui suppose, à l’opposé de l’idéocratie, de faire le deuil d’un « savoir final sur l’essence de la société et les buts de l’histoire », de promouvoir un État-régulateur à mi-chemin de l’État-parti totalitaire ou du « veilleur de nuit » libéral cantonné dans ses attributs régaliens, de garantir les libertés fondamentales des citoyens. Son génie, dit Gauchet, est de « distinguer et d’articuler le politique et la politique ». Et c’est grâce à ces réformes d’après-guerre que la démocratie a trouvé « le passage praticable entre l’impotence libérale et l’illusoire volonté de puissance totalitaire ». Une réflexion à méditer à l’heure où d’autres parties du monde vivent leur « transition vers la démocratie ». Qu’il s’agisse de la Russie où la décomposition du communisme a débouché sur un déferlement marchand, un nationalisme xénophobe et une verticale du pouvoir, ou dans les soubresauts imprévisibles du « Printemps arabe ».

L’affaire, on s’en doute, est loin d’être devenue un fleuve tranquille dans les vieilles démocraties, et ce sont d’ailleurs les nouveaux défis qu’elles affrontent [14] depuis 1974 qui ont motivé l’écriture de cette tétralogie. Cela dans la mesure où une connaissance précise du chemin parcouru permet de mieux situer les enjeux auxquels nous sommes confrontés dans une nouvelle phase de l’avènement démocratique. Le milieu des années septante verra en effet se conjuguer un choc économique conjoncturel, un processus d’individualisation accéléré (soutenu par le Welfare State), une mondialisation d’un genre nouveau, et une remise en cause de l’État régulateur par le néolibéralisme. Nous ne sommes évidemment pas sortis de l’auberge, car comme l’a confié Marcel Gauchet dans un livre d’entretiens [15], « Encore une fois, l’autonomie est, non pas une solution ou une issue, quelque chose comme une réconciliation générale, mais un problème, un problème qui croît en acuité avec l’affermissement de son principe. »

[1Marcel Gauchet, L’avènement de la démocratie, III. À l’épreuve des totalitarismes. 1914-1974, Gallimard, « Bibliothèque des sciences humaines », 2010. Les deux tomes précédents sont La révolution moderne et La crise du libéralisme, tous deux publiés en 2007 chez le même éditeur. Le quatrième et dernier tome, à paraitre, sera intitulé Le Nouveau Monde. Le second tome sur La crise du libéralisme a fait l’objet d’une recension par Paul Géradin dans La Revue nouvelle, mars 2009.

[2La formule est de Danièle Hervieu-Léger, forgée dans La religion pour mémoire (Cerf, 1993) pour désigner de « nouvelles formes du croire religieux » surgies dans l’espace social de la modernité. Nous avons développé cette notion de formation de compromis paradoxal entre revendication d’autonomie individuelle radicale et nostalgie de l’Un, notamment dans « New Age : entre monade mystique et neurone planétaire », La Revue nouvelle, novembre 1996.

[3Voir, par exemple, le portrait que dresse Simon Sebag Montefiore de Staline et de son entourage dans Staline, la cour du tsar rouge, Perrin, 2010. Il écrit notamment ceci : « Après sa mort, il était de bon ton de le considérer comme une aberration, mais c’était récrire l’histoire aussi grossièrement que l’avait fait Staline. Le succès de Staline ne fut pas un accident. […] Il est difficile de trouver une meilleure synthèse d’un homme et d’un mouvement que l’alliance idéale de Staline et du bolchevisme : il fut le miroir de ses vertus et de ses défauts. »

[4Image très éclairante, utilisée par Gauchet dans La condition historique, Stock, 2003.

[5Le concept de libéralisme est entendu au sens large de l’entrée des libertés dans l’organisation des sociétés et de la croyance en leur conjonction spontanée et harmonieuse (Géradin, 2009).

[6Comment ne pas penser au splendide Ruban blanc du cinéaste autrichien Michael Haneke (2009), décrivant un village allemand à la veille de la Grande Guerre et dont les autorités morales, religieuses et sociales, profondément ancrées dans la tradition, sont mystérieusement subverties par un groupe d’enfants ? Les dernières images nous montrent un champ de blé mûr en aout 1914.

[7C’est le sens étymologique d’« apocalypse » (du verbe grec apokaluptein, « soulever le voile »).

[8Dans De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, Hachette, 1999.

[9Un pays industrialisé non européen partage certains de ces traits à la même époque, le Japon. L’absence d’une analyse ou, pour le moins, d’une référence au régime nationaliste japonais des années trente est surprenante, d’autant que l’auteur consacre de nombreuses pages aux États-Unis dans ce livre relatif à l’Europe. Comme il l’écrit lui-même dans le premier tome de sa tétralogie, La révolution moderne : « Aussi s’efforcera-t-on de garder un œil en permanence sur l’exemple américain et d’exploiter les parallèles qu’il autorise. Rien de plus expressif que les convergences à distance. » Or le « distant » régime japonais présente de nombreux traits d’un régime totalitaire. Comme l’écrit un spécialiste de l’histoire du pays du Soleil Levant : « L’évocation du passé, l’exhumation de l’ancienne mystique impériale et l’exaltation des vertus de l’ère Tokugawa semblent avoir été les composantes essentielles de l’idéologie des années trente. Il ne pouvait être question de restaurer pour autant l’ancienne société, ni même de restaurer les institutions de l’époque Meiji […] Le Japon militariste avait donc davantage de traits communs avec les États totalitaires européens, les totalitarismes de droite en particulier, qu’avec l’ancien Japon […] Dans le Japon des années trente, une autocratie de type prémoderne ne semble guère plus concevable qu’en Occident. Le totalitarisme est devenu le seul substitut possible du régime démocratique » Edwin Reischauer dans Histoire du Japon et des Japonais, 1970.

[10Voir notamment, Ian Kershaw, Hitler. Essai sur le charisme en politique, Gallimard, 1995.

[11L’expression est à prendre au sens littéral, comme l’ont montré par exemple l’embaumement du corps de Lénine en 1924, sans oublier l’examen de son cerveau après sa mort. Le précieux organe de Vladimir Ilitch fut en effet prélevé et le gouvernement soviétique demanda à un neurologue de l’étudier afin de localiser les cellules responsables de son génie. On ne peut s’empêcher de penser au « cerveau parfait » de Kim Il Sung et au « biologisme » de régime communiste nord-coréen. Voir Bernard De Backer, « Floralies à Pyongyang », La Revue nouvelle, novembre 2010.

[12Le bref et tumultueux intervalle de 1917 est bien trop court pour constituer ce précédent.

[13Sur ce point également, le parallélisme avec la Corée du Nord est édifiant.

[14Voir notamment à ce sujet Marcel Gauchet, La démocratie contre elle-même, Gallimard 2002.

[15Dans Le religieux et le politique. Douze réponses de Marcel Gauchet, Desclée de Brouwer, 2010.