L’autorité des psychanalystes, de Samuel Lézé

Bernard De Backer

Le regard du lecteur est d’abord intrigué par la surprenante image en couverture du livre, opérant à première vue comme un contrepoint ironique à son titre. On y voit un homme d’âge mur portant barbichette et lunettes rondes, la main gauche dans la poche de son pantalon et le corps suspendu dans le vide. Quelques mètres à sa droite, parallèlement à la ligne de ses jambes tendues comme fil à plomb, la façade d’une maison qui rappelle vaguement l’Europe centrale. Reliant ces deux figures, une poutre posée à plat sur le toit de la maison et au bout de laquelle l’homme s’agrippe de sa main libre, sans trop d’efforts apparents. À l’arrière-plan de ce curieux attelage, un espace blanc évacué de toute présence. Sigmund Freud — c’est lui, l’homme au-dessus du vide — ne semble guère préoccupé par cette situation périlleuse. Il nous regarde d’un air vaguement goguenard en plissant les yeux, comme s’il nous attendait au tournant.

Le dessin qui figure sur l’ouvrage [1] du jeune anthropologue Samuel Lézé a une origine bien précise. Il s’agit d’une sculpture, « Man hanging out » de David Cerny, installée en 1996 sur la place de Stare Mesto à Prague. Comme le dit le commentateur du site web référencé par Lézé, « Sigmund Freud, le fameux psychanalyste né à Freiberg, Moravie, qui est maintenant en République tchèque, est dépeint dans cette forme de statue comme exprimant la condition humaine liée à notre nécessité de décider consciemment de vivre sa vie ou de la laisser filer [2] ». Samuel Lézé, quant à lui, précise que « Freud est suspendu dans le vide, comme l’autorité des psychanalystes que j’analyse dans cet ouvrage. »

Fait social énigmatique

Une fois ouverte la porte intrigante de ce petit livre dense, nous entrons dans les méandres parfois touffus de la thèse de doctorat dont il est issu et qui nous mène bien loin des « Freud’s Wars ». Sa thématique centrale est la place de la psychanalyse dans l’espace politique de la santé mentale en France et, plus particulièrement, la nature et l’évolution de son autorité dans un champ traversé depuis quelques années par de vives tensions et luttes de pouvoir. Inutile de rappeler le tohubohu qui agite en France un « marché des biens de salut psychique » en pleine croissance. Ceci depuis les différents états généraux (de la psychanalyse, de la psychologie, de la psychothérapie et de la psychiatrie) qui se sont succédé entre 2000 et 2003, jusqu’au récent Crépuscule d’une idole, de Michel Onfray, en passant par le Livre noir de la psychanalyse, les thématiques brulantes de la règlementation professionnelle et de l’évaluation des psychothérapies, avec notamment les études de l’Inserm.

C’est que, comme le souligne Richard Rechtman dans sa préface, la question psychique serait devenue aux yeux des gouvernants aussi essentielle que la question sociale. Il était donc pertinent que la psychanalyse (sa pratique, son histoire, son organisation, son statut, son autorité…) soit abordée comme un phénomène social parmi d’autres, avec le positionnement d’extériorité et la suspension de tout jugement, si l’on ose dire, que présuppose la démarche anthropologique. L’originalité du travail de Lézé est dès lors d’avoir traité le thème de l’autorité de la psychanalyse du point de vue des sciences sociales, notamment sur la base d’une enquête de terrain à Paris. Entreprise ardue, étant donné le côté paradoxal et insaisissable de l’objet d’étude, comme le souligne l’auteur en introduction : un univers opaque et difficile d’accès, aux frontières professionnelles mal définies, traitant d’une « expérience incommensurable » qui échappe à l’objectivation rationnelle. Bref, un « objet socialement non identifié », à la fois « étrange et familier », « ésotérique et exotérique », suscitant « séduction et répulsion », et qui, de surcroit, traite des « troubles » de la psyché humaine. Freud aurait apprécié cette définition très unheimlich de son invention, lui qui avait consacré un essai fameux à l’inquiétante étrangeté [3].

C’est dès lors le fruit d’une patiente et longue recherche que nous livre l’auteur, le travail s’étant déployé sur huit années, de 1999 à 2007. Période pendant laquelle les évènements que nous avons évoqués ont bouleversé le paysage politique de la santé mentale en France et les paramètres de l’objet d’étude, mais également servi de révélateur à celui-ci. Comme l’écrit Samuel Lézé dans sa conclusion, « Lorsque j’ai débuté mon travail de terrain en 1999, la souveraineté de la psychanalyse allait de soi […] Au fur et à mesure que se déroulait mon travail de terrain, la situation de la psychanalyse s’est globalement transformée […] En l’espace de moins de dix ans, l’évidence de la souveraineté de la psychanalyse a donc disparu. » La conjonction d’une recherche de terrain (parcours d’analysants, interviews de psychanalystes), d’une mise en perspective historique du mouvement freudien et d’une analyse de l’actualité en cours donne à cette étude son caractère intriqué et complexe. Ceci d’autant que l’exposé de l’enquête est accompagné d’un retour réflexif sur celle-ci, ce qui débouche sur une mise en abyme bien en phase avec le sujet. L’étude de la nature de l’autorité des psychanalystes auprès des principaux intéressés, du fauteuil au divan, se déroule en effet dans le contexte d’une remise en question progressive de la même autorité dans le champ de la santé mentale.

Cette tension chronologique et épistémologique structure le déroulé du livre. Les deux premiers chapitres sont relatifs à la difficile étude de terrain (parisien) ; le troisième trace les particularités militantes de l’histoire du mouvement freudien depuis ses origines ; le quatrième se penche sur la « souveraineté freudienne » mise à mal par les états généraux du début du XXIe siècle ; le cinquième se centre sur la tentative de dégradation de la psychanalyse. Enfin, le dernier chapitre dégage les particularités du « devenir freudien », au double sens du mot : comment l’on devient freudien et ce que le freudisme pourrait devenir.

Un Persan au pays des divans

Les premiers chapitres nous valent des pages pointues, mais aussi cocasses sur la démarche de l’anthropologue ingénu dans le monde feutré et opaque de la psychanalyse parisienne, de ses différentes écoles, inquiétudes et rivalités. Assumant sans complexes apparents son statut de « Persan » (on imagine les jeux de mots lacaniens, auxquels invite également son patronyme), l’auteur tente de prendre la psychanalyse « avec des pincettes anthropologiques », ce qui ne va pas vraiment de soi. D’un côté, les analysants qu’il rencontre lui signifient que l’expérience est « incommensurable et indicible » pour qui ne l’a pas vécue soi-même ; de l’autre, les praticiens réinterprètent sa demande d’interview en quête de soins et reçoivent l’anthropologue comme un patient potentiel entre deux clients, pendant la durée exacte d’une séance standard. Il y a en effet toujours « anguille sous roche », lui dit-on, et sa curiosité à l’égard de la psychanalyse cache sans doute un désir d’analyse. Les entretiens de recherche sont recodés comme des entretiens préliminaires à une cure en bonne et due forme, la question de recherche est transformée en « question personnelle ».

L’anthropologue se fait sans cesse « remettre à sa place », quand il ne rencontre pas un praticien qui se pose en directeur de recherche et lui signifie sans ambages, après lui avoir conseillé quelques lectures de son cru : « Le sociologue c’est moi, je travaille au fondement du lien social. » D’autres, pris de panique, considèrent que son travail est un vrai danger pour la cause : « J’ai très peur de l’objectivation que vous êtes en train de proposer […] Mais en aucun cas il faut que ça paraisse sur la place publique […] Je crains l’usage social qui en sera fait, car il peut y avoir des interprétations qui pourraient être extrêmement mauvaises. » La répétition chronique de ces refus et difficultés, le sentiment qu’a Lézé de devoir « comparaitre devant le tribunal psychanalytique » pour avoir approché un sanctuaire inviolable, lui indiquent que les analystes ne sont pas disposés à voir surgir dans le réel le « tiers impartial » imaginaire que Freud avait introduit dans son article sur l’analyse profane en 1925.

Mais qu’à cela ne tienne, ces obstacles sont instructifs et doivent être introduits comme tels dans l’objet d’investigation. Les ratages sont heuristiques dans la mesure où ils enseignent sur le statut particulier de la parole en psychanalyse, et informent sur la stratégie de défense d’un « monopole cognitif » de la part de ceux dont la fonction est de « faire silence et faire parler ». La perception du régime d’exception de la psychanalyse, de son « extraterritorialité » qui la fait exister comme un territoire étrange et mystérieux, est corroborée par les avatars de l’enquête parisienne et — en bonne logique de recherche — intégrée comme composante essentielle de l’objet d’étude. Il s’agira dès lors de réduire cette altérité apparente du freudisme, d’en montrer la rationalité sociale, « quoi qu’on puisse penser par ailleurs de sa scientificité et de son efficacité ».

Par ailleurs, Lézé se garde d’une approche de la psychanalyse comme « magie contemporaine » ou comme « avatar du chamanisme », dans la filiation de la sociologie des religions et des groupes sectaires. C’est que le mouvement freudien, depuis ses origines, développerait une forme d’autorité qui n’est ni religieuse, ni scientifique, ni même « professionnelle ». Il s’agit avant tout d’une organisation militante en marge du monde académique, qui ne fonctionne pas vraiment comme structure religieuse, même si le charisme des fondateurs et sa routinisation ou « antiroutinisation » dans les écoles freudiennes n’en sont pas absents. C’est dès lors la constitution et le développement de cette organisation de militants de la « cause freudienne » que l’anthropologue va reconstituer et analyser, parallèlement à son enquête de terrain.

Hors de portée

Son projet sur ce point est de dégager une dynamique générale du mouvement freudien, à bonne distance de l’historiographie « officielle », écrite par les psychanalystes-historiens (comme Ernest Jones ou Elisabeth Roudinesco) avec un objectif plus ou moins explicite de légitimation, et de celle des antifreudiens, visant au contraire à délégitimer la psychanalyse. Son point de départ, après les débuts viennois, est la création de l’IPA (International Psychoanalytical Association), sur proposition de Sandor Ferenczi, au deuxième congrès de psychanalyse de Nuremberg en 1911, qui signe le renoncement aux ambitions académiques en « faisant de nécessité vertu » par le biais d’une « automarginalisation ». Le mouvement se développe dès lors autour d’une société savante [4] (avec ses colloques, congrès, instituts de formation, revues, livres) en marge des lieux de légitimité du savoir médical, à laquelle vont s’affilier les différentes sociétés nationales ou locales. Il sera d’autant plus marginal que l’accès à l’exercice légitime de la fonction de psychanalyste ne nécessite pas, selon son fondateur lui-même, de disposer du titre de médecin, voire de psychologue (lorsque ce diplôme existera).

La formation des psychanalystes et leur habilitation à porter ce titre seront par conséquent du ressort exclusif des sociétés psychanalytiques, même si la majorité des analystes sont par ailleurs médecins ou, pour le moins, universitaires. Cette particularité sera lourde de conséquences, non seulement pour l’histoire du mouvement freudien dont les principales scissions (dont celle de 1953, entamée par Dolto, Lagache et Lacan) seront motivées par des questions relatives à la formation des analystes, mais également pour le débat contemporain de la règlementation de la profession de psychothérapeute.

La position de marginalité et la fragmentation progressive du mouvement n’empêcheront cependant pas la psychanalyse de s’implanter dans différents secteurs de la santé mentale et, plus largement, du champ intellectuel (philosophie, littérature, sciences humaines). Ce qui lui permettra d’occuper une position surplombante — avec des variations nationales — dans la « juridiction des problèmes personnels », l’apogée se situant pour la France dans les années soixante-septante. Le ressort de son autorité, de la « souveraineté freudienne » dans l’espace du « travail sur soi », se situerait précisément dans cette position de marginalité et d’extraterritorialité, d’élitisme intellectuel et médical (que Lacan incarnera à merveille dans ses séminaires para-universitaires), « globalement insaisissable » comme son invention, l’inconscient. En effet, si la force du freudisme tient à ses capacités d’organisation (à la fois internationale et « frontière », ni académique ni professionnelle, se situant à l’intersection de multiples mondes sociaux), elle trouve également sa source, selon Lézé, dans sa dimension isolationniste et militante qui maintient « une part de lui-même hors de portée », et qu’incarnent « le charisme des leadeurs [5] et le charisme distribué des psychanalystes ». Sur ce point, l’analyse historique de la dynamique du mouvement freudien recoupe les résultats de l’enquête de terrain.

Mao et la paille de fer

Le début du siècle verra cependant, en France notamment, une remise en question progressive de la souveraineté freudienne sous les coups de la rationalisation du champ médical, de l’extension considérable des dénominations et des pratiques psychothérapeutiques, de la crainte des « dérives sectaires », de la montée en puissance des valeurs de démocratie et de transparence dans le champ de la santé mentale, qui s’oppose à l’aristocratie et à l’opacité des freudiens. La radicalité subversive de la psychanalyse, revendiquée entre autres choses par diverses écoles lacaniennes, semble se muer en défense réactionnaire de l’ordre moral et « symbolique », en expression hautaine des « sujets supposés savoir [6] ». Une brèche semble ouverte dans la domination culturelle de la psychanalyse, ceci dans un premier temps autour du « foyer évènementiel » que constitue la succession des quatre états-généraux — convoqués dans la foulée des propositions de loi visant à règlementer la profession de psychothérapeute, après le rapport de la Mission interministérielle de lutte contre les sectes (remis au gouvernement français en février 2000) [7].

Samuel Lézé retrace en détail les motifs, les acteurs, l’organisation concrète, le contenu des débats et des résolutions de ces réunions de masse qui se succèderont à Paris entre 2000 et 2003. Si la souveraineté freudienne parvient à tirer son épingle du jeu, « l’évidence de sa position a presque totalement disparu », conclut l’anthropologue, un « déplacement du regard s’est opéré », notamment par sa mise en équivalence avec de « simples psychothérapies ».

À ce grand remue-ménage succèdent divers évènements [8] qui viseront, de manière beaucoup plus directe, à « dégrader la psychanalyse » et à déloger les freudiens de leur position dominante. Il s’agit de l’évaluation et de la règlementation des psychothérapies entre 2003 et 2005 et, bien entendu, de la publication du Livre noir de la psychanalyse. Vivre, penser et aller mieux sans Freud, en septembre 2005, « révélation publique de la concurrence froide et invisible entre freudiens et comportementalistes ». Pour l’auteur, l’ouverture de ces différents fronts de mise à l’épreuve de l’autorité énonciative de la psychanalyse est une occasion exceptionnelle d’observation de la capacité de résistance des freudiens. Comme le confiait l’ancien maoïste et leadeur effectif de l’École de la Cause freudienne, Jacques-Alain Miller, dans une interview au Point en 2005 : « Ça fait le plus grand bien aux psychanalystes d’être régulièrement étrillés, passés au crin ou à la paille de fer. Le président Mao disait : “Être attaqué par l’ennemi est une bonne et non une mauvaise chose”. »

Lézé dégage trois postures de défense des « représentants » de la psychanalyse face aux vives critiques dont ils font l’objet : le registre du mépris (les ouvrages des adversaires sont incohérents, mal écrits, médiocres voire ignobles) ; celui du triomphe avec la « mise en énigme de la psychanalyse » (ils n’ont rien compris, c’est une expérience irréductible) ; et celui, très ancien, de « la preuve par la résistance » (les auteurs ont « un problème narcissique avec Freud » qui se manifeste dans la « haine » qu’ils lui portent) [9].

Quadruple opacité

L’ouvrage se termine par un chapitre sensible et aigu sur le « devenir freudien », en reprenant la thématique centrale de l’opacité, pointée au début du livre, ceci par le biais d’autres données issues de l’enquête. Cette opacité concerne le « trouble » qui conduit un individu à entreprendre une cure, elle caractérise l’offre analytique qui peut conduire le « patient potentiel » à errer longtemps avant de trouver « son » analyste (ou à en changer), et elle est au cœur de l’autorité de l’analyste mais aussi de son engagement personnel dans « la cause », quand il passe du divan au fauteuil.

Selon les témoignages des analysants de l’enquête, la difficulté de définir le trouble à la source du travail analytique est récurrente. Si divers symptômes peuvent être nommés, ils semblent s’enraciner dans un malêtre de nature plus indéfinie, un « trouble sourd ». Aux prises avec ces difficultés innommables, aux deux sens du mot, les individus rencontrés n’ont pas eu un accès facile au travail de la cure, étant donné le caractère relativement fermé de l’offre et la diversité des variables en jeu (qualité de l’analyste, confiance qu’il inspire, cout et fréquence des séances). Vient ensuite la nature de l’autorité qui fait que l’on « accroche » et que l’on poursuit une cure, parfois pendant de très longues années, avant de pouvoir « décrocher » (et destituer l’analyste de son autorité).

De manière symptomatique, c’est la plupart du temps la singularité [10] presque physique de l’analyste, « la psychanalyse faite corps », qui est évoquée par les personnes interviewées. Son autorité ne tient pas tant au « contenu de son discours qu’à la pertinence de ses actes de parole » et à la densité de sa « présence [11] ». Il n’est pas jugé sur ses connaissances ou sur son statut, mais sur les effets de ces actes et de cette présence, soutenant le discours d’un individu sur une longue durée, en étant plus sensible au « temps logique » qu’au temps chronologique du travail sur soi. C’est « un roc » qui sait tenir debout et tenir bon. C’est sur fond de ce poids accordé à la présence et à la pertinence des actes d’une personne singulière que l’anthropologue identifie une « relation d’autorité charismatique », qui ne fonctionne que si le patient attribue un charisme au praticien. Par conséquent, dit Lézé, l’analyste ne peut avoir d’autorité par position ou par statut. Ce sont des « êtres de puissance et d’impuissance » qui incarnent la psychanalyse en acte et sans garantie, toujours en tension.

Ces éléments se retrouvent dans l’engagement militant du futur praticien, chargé d’incarner à son tour la psychanalyse en acte et non « derrière un paravent théorique », afin de « protéger et promouvoir une expérience exceptionnelle ». Il poursuivra dès lors « son travail sur soi à travers le travail sur soi de son patient ». Dignité et fragilité de la psychanalyse qui, conclut provisoirement Lézé, tiennent « à des individus qui tiennent… à un fil ».

Charisme et transfert

On ne peut que saluer ce travail visant à étudier la psychanalyse comme un fait social, aussi énigmatique soit-il, et dont la publication sous forme de livre vient à point nommé. Dans les polémiques intenses et récurrentes qui alimentent les médias sur la crise de la psychanalyse — mettant aux prises adversaires implacables et défenseurs farouches de la cause freudienne dans un dialogue de sourds où chacun impute à l’autre les pires intentions (avec l’inévitable « réductio ad hitlerum » et autres imputations massives) — l’anthropologue comme « tiers impartial » a toute sa place. D’autant que son sujet n’est pas de savoir si Freud a tort ou raison, mais bien de rendre compte d’une pratique et d’une organisation avec la méthode et les techniques de l’anthropologie, de décrire et d’analyser la « fabrique sociale de la psychanalyse ». Ceci en évitant de vouloir « jouer au plus malin », comme écrit Lézé, « pour démontrer combien le sociologue est bien plus conscient que les psychanalystes en leur montrant

leur inconscient social qui fonde leur pouvoir » (souligné par l’auteur).

Dans cette optique, le travail de longue haleine du chercheur — le temps d’une cure, souligneront malicieusement ceux qui lui avaient prédit à l’orée de son travail : « Soit c’est l’analyse, soit c’est la thèse » — lui aura permis de déplier et de rendre compte de bien des aspects singuliers du monde analytique, notamment sa dimension militante et son « extraterritorialité ». L’usage de la notion de charisme comme composante essentielle de l’autorité des freudiens laissera cependant le lecteur sur sa faim, d’autant que Samuel Lézé ne l’explicite pas vraiment et se refuse à établir un lien avec le concept, jugé « vague et étriqué », de transfert. Par ailleurs, l’ouvrage, malgré sa petite taille, est particulièrement touffu, sinueux et réflexif dans son exposé. La transformation d’une thèse de doctorat en livre n’est sans doute pas un exercice facile, et ce dernier en porte quelques traces dans sa structure et son style. Défauts compensés par l’acuité de la réflexion, condensée comme dans un rêve par l’image de Freud nous observant accroché à une poutre [12]. Quant à savoir de quelle nature est cette prise minimale à laquelle l’autorité de chaque analyste serait suspendue, c’est sans doute une autre histoire.

[1Samuel Lézé, L’autorité des psychanalystes, PUF, avril 2010. La thèse de doctorat à l’origine du livre, soutenue en juin 2008 à l’École des hautes études en science sociales (EHESS, Paris), est titrée L’autorité des psychanalystes. L’espace politique de la santé mentale en France (1997-2007).

[3« L’inquiétante étrangeté » (« Das Unheimliche »), texte publié dans la revue freudienne Imago (revue d’application de la psychanalyse aux sciences humaines) en 1919. Traduction française sous ce titre par Marie Bonaparte dans Essais de psychanalyse appliquée, Gallimard 1933.

[4Ce qui n’empêchera pas l’existence d’un « comité secret » (déjà), de 1913 à 1927, ayant pour but de défendre la psychanalyse, notamment contre les visées de Jung.

[5Débouchant sur un culte de la personnalité dans le cas des pères fondateurs, avec la présence récurrente de leurs portraits et icônes dans les diverses publications du mouvement.

[6Le débat entre Jacques-Alain Miller et Michel Onfray, organisé par Philosophie Magazine dans la foulée du livre d’Onfray, Le crépuscule d’une idole (Grasset, 2010), est révélateur sur ce point.

[7Voir à ce sujet l’ouvrage collectif dirigé par Françoise Champion, Psychothérapie et société, Armand Colin, 2008. Et notamment son texte introductif « Pourquoi tant de déchirements ? »

[8La thèse et le livre de Samuel Lézé sont antérieurs à la publication du livre de Michel Onfray, qui constitue sans doute un quatrième « foyer évènementiel » selon la terminologie de l’auteur. Le crépuscule d’une idole a été écrit à une époque où le socle de la psychanalyse avait déjà bien vacillé.

[9Élisabeth Roudinesco est sans doute le parangon de l’imputation d’une haine aux adversaires du freudisme, avec ces deux ouvrages successifs qui témoignent d’une certaine compulsion de répétition : Pourquoi tant de haine ? : anatomie du Livre noir de la psychanalyse (Navarin, 2005) et Mais pourquoi tant de haine ? L’affabulation d’Onfray (Seuil, 2010).

[10Car il s’agit bien de l’autorité des psychanalystes pris un à un et non de la psychanalyse, même s’il y a bien évidemment un rapport entre les deux.

[11Ce que soulignait déjà Lacan en 1958 : « … l’analyste guérit moins par ce qu’il dit et fait que par ce qu’il est », dans « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, p. 587.

[12Image qui évoque le dessin du rêve de « l’homme aux loups » (le seul à illustrer les Cinq psychanalyses), donné à Freud par son célèbre patient, Serguëi Constatinovitch Pankejeff. Des loups posés en équilibre sur les branches d’un arbre y regardent fixement le rêveur. Selon l’interprétation du psychanalyste, le loup serait un substitut du père dont le patient avait extrêmement peur.