L’autonomie en pratique

Nicolas Marquis

C’est un fait : l’autonomie a pris aujourd’hui une place sans précédent dans notre société. Encore faut-il voir où elle opère. Sommes-nous plus « autonomes » que nos ancêtres ? Il y a, pour répondre à cette question, autant d’arguments qui poussent à l’affirmative que l’inverse. Bien sûr, notre contrôle sur certains choix de vie (ce que l’on croit, qui l’on aime, ce que l’on choisit comme style vestimentaire, comme études ou comme trajectoire professionnelle par exemple) s’est considérablement accru.

Cependant, à l’inverse, force est de constater que nous sommes plus que jamais dépendants d’autres individus voire de systèmes-experts technologiques et impersonnels pour réaliser la plupart des actions de la vie quotidienne : obtenir de la nourriture, dormir en sécurité, se déplacer, avoir des enfants, se soigner, etc. Qui doute encore par ailleurs qu’il est très bien surveillé ? Les cookies, caméras de surveillance, followers sur Facebook ou Twitter n’étant sans doute pas moins efficace que le contrôle écologique exercé par le regard de nos pairs dans des environnements autrefois plus communautaires.

Enfin, on se tromperait lourdement en considérant que « nous les modernes » serions les seuls à pouvoir dire « moi, je », alors que les Azandé, Bororos, Grecs de l’Antiquité et autres peuples traditionnels ou prémodernes auraient ignoré le fait de se rapporter à soi comme sujet de pensées et d’actions.

Mais là où l’autonomie a très certainement acquis un statut nouveau dans les dernières décennies, c’est dans nos représentations. Plus que jamais, l’autonomie est devenue une catégorie prestigieuse, un but que chacun devrait poursuivre (nous aurions, par exemple, du mal à comprendre que quelqu’un ne cherche pas à se dégager d’interférences extérieures dans les choix qu’il opère pour lui-même). L’autonomie est le synonyme d’une vie réussie, d’une vie bonne : « être qui l’on est », « vivre sa vie », « ne pas faire ce que l’on attend de nous, mais ce que l’on désire vraiment », etc. sont certes des phrases qui semblent des clichés, mais qui ne manquent pourtant pas de résonner en nous. L’autonomie devient aussi un critère d’évaluation du bon citoyen : « se prendre en charge », « ne pas trop attendre d’autrui ou du ciel », « prendre part à la gestion des problèmes qui nous concernent », « bien se tenir », etc. sont des comportements valorisés et récompensés.

La question de l’autonomie est traversée par plusieurs ambigüités et paradoxes. Les chercheurs en sciences sociales qui s’inspirent du sociologue Émile Durkheim sont très concernés par ceux-ci : dans les sociétés contemporaines, que l’on appelle individualistes parce qu’elles accordent une attention sans précédent à l’individu et à son bien-être, l’autonomie individuelle est une valeur que nous avons probablement choisie de façon très peu autonome, puisque le fait de se conduire par soi-même est devenu une attente sociale. D’un point de vue individuel, acquérir son autonomie suppose de lutter contre certaines normes sociales (celles de sa famille trop conservatrice, de son milieu trop petit-bourgeois, etc.). D’un point de vue global, l’autonomie est cependant elle-même une norme sociale. On peut donc difficilement s’affranchir de l’affranchissement personnel, de même qu’il est difficile d’échapper à la question, que de nombreux dispositifs (psys, sociaux, économiques, culturels, etc.) nous renvoient, de savoir quelle vie nous voulons mener, en insistant sur notre responsabilité dans cette affaire.

Il ne faut pas chercher très loin pour trouver des indices de ce paradoxe : dans les ouvrages de développement personnel qui conjuguent la question de l’autonomie à l’impératif ; dans la façon dont les écoliers puis les étudiants sont aujourd’hui dressés à construire leur propre projet de formation, de profession, de vie ; dans le langage de la reprise en main de soi et du choix personnel qu’utilisent coaches et représentants des pouvoirs publics à destination de groupes de populations à la marge ou précarisés, etc.

Voici cependant un autre paradoxe apparent à propos de l’autonomie. Il concerne les réactions que ce terme suscite. Dans le sens commun, c’est-à-dire dans nos représentations socialement partagées, l’autonomie est le plus souvent considérée un puissant moteur d’amélioration et de mieux-être individuel comme collectif. Nous portons encore pour nous-mêmes cet espoir suscité par les philosophes des Lumières que l’accession à l’autonomie (le refus de l’hétéronomie, la sortie de l’état de minorité) est ce qui nous permettra de mener une vie d’adulte accompli (aujourd’hui, on dirait aussi une vie authentique, conforme à notre intériorité, à qui nous sommes vraiment). On désire l’autonomie pour soi, mais également pour autrui. De nombreux corps professionnels ont pour mission de favoriser l’autonomie d’autres personnes. Les soins, par exemple psychiatriques, visent à rendre le malade à lui-même. Le travail social doit permettre de mettre en place les conditions possibles de l’action sur soi et sur le monde de ceux qui en bénéficient. L’enseignement doit produire des individus capables de se débrouiller dans la vie. Plus largement, l’autodétermination est revendiquée par les personnes comme par les groupes, suivant l’idée libérale selon laquelle mon autonomie s’arrête là où elle commence à concerner d’autres personnes. En bref, l’autonomie est, dans le sens commun, un bien, une valeur hautement prisée, qui dépasse de nombreux clivages (ceux-ci concernent plutôt la façon dont il faut amener les individus à l’autonomie).

Là où elle met d’accord le sens commun, l’autonomie suscite, dans le champ des sciences sociales, diverses positions, qui ont coutume de se déchirer. Il y a d’abord ceux qui, comme les tenants de la sociologie du sujet, se font les portevoix des revendications d’autonomie, en soulignant combien les individus, « acteurs de leur existence », sont « réflexifs », aspirant à une vie faite de liberté mâtinée de quelques contraintes qu’ils auraient volontairement acceptées. Il y a ensuite ceux, beaucoup plus nombreux, qui se méfient de l’autonomie (aussi parce qu’il faut se méfier de tout ce qui connait un certain succès) et accusent les premiers de tomber dans le panneau du fantasme de l’individu moderne qui pense tenir tout seul. Dans cette perspective, une première dénonciation revient très fréquemment : le discours de l’autonomie, qui parle si bien le langage de la liberté et des droits individuels, et s’acoquine trop souvent avec la psychologie à destination des masses, constitue en réalité le nouvel habit du pouvoir. « Sois autonome ! », « Prends-toi en charge ! », ces injonctions paradoxales trahissent l’exercice de la « gouvernementalité », pour reprendre le terme de Michel Foucault, cette façon de normaliser les individus en leur faisant croire qu’ils peuvent justement être uniques.

Une seconde dénonciation assez présente dans les sciences sociales insiste sur les maladies de l’autonomie, qui toucheraient à la fois l’individu (dépression, stress, burn-out, états limites, etc.) et la société (désinvestissement de la sphère publique, société du narcissisme, perte des repères, déclin des institutions, etc.).

Il y a enfin les tenants d’une troisième posture, plus nuancée, selon laquelle l’autonomie est une notion pleine de promesses, mais dont le contenu subversif aurait aujourd’hui été dévoyé, voire réintégré par le capitalisme, qui en fait un nouveau mode de management pesant lourdement sur ceux sur qui il s’exerce.

Alors, faut-il se réjouir ou s’inquiéter de la référence constante à l’autonomie ?

Ce dossier est l’œuvre de sociologues qui cherchent à poser un regard neuf sur cette question. Il poursuit deux objectifs interconnectés. Le premier est de montrer que l’autonomie est tout à la fois une norme (qui impose) et une valeur (qui est chérie et revendiquée) ; une contrainte pesant sur le comportement et une ressource de sens et d’action ; un discours qui met en avant certaines façons d’être au monde et une pratique qui implique certains comportements par rapport à soi et à autrui ; un concept multiforme pour les sciences humaines et sociales et une catégorie profane que tout un chacun peut mobiliser pour exprimer ce qu’il désire ou ce qu’il craint, ce qu’il trouve juste et bon, ou injuste et indésirable ; un puissant moteur éthique et un producteur d’inégalités sociales d’une forme nouvelle.

Le second objectif est de montrer ce qu’une perspective sociologique — et non seulement morale — peut apporter à la compréhension des implications d’un environnement normatif saturé par la notion d’autonomie. Les domaines de la culture (Cynthia Dal et Jean-Pierre Delchambre), de l’environnement professionnel des travailleurs sociaux (Véronique Degraef), des soins et de la santé mentale (Nathalie Zaccaï-Reyners, Robin Susswein et Nicolas Marquis), des façons d’habiter en partageant ou non son logement (François Demonty) seront ainsi investigués.

Chaque article pose, à sa façon, la question de savoir ce que change concrètement la référence plus ou moins fréquente à l’autonomie que font ou que subissent les individus, et montre que la critique gagne à être subordonnée à une perspective descriptive (qui n’implique pas forcément d’abandonner la première). Comme le dit Alain Ehrenberg dans son article sur « la société de l’autonomie comme condition », la mise au pinacle de l’autonomie requiert non pas tant des dénonciations massives (qui nous en apprennent généralement plus sur les craintes de ceux qui les claironnent que sur le sujet sur lequel ils se penchent) que des diagnostics descriptifs et différentiels : qui est concerné par l’autonomie et dans quel contexte ? Pour qui est-elle plutôt un style de vie apparemment choisi et pour qui est-elle une contrainte imposée de l’extérieur — bien que les deux aspects soient souvent concomitants ? De quoi parlent les revendications d’autonomie individuelle, dans les domaines des pratiques culturelles, des façons d’habiter ou des environnements professionnels ? Que signifie le fait de travailler sur l’autonomie d’autrui, dans le champ des soins ou de la santé mentale ?

L’enjeu est de comprendre ce qui se trame pour mieux saisir les façons dont, dans ce contexte social particulier, les individus mobilisent le vocabulaire de l’autonomie pour donner du sens à leur existence et remettre le pied à l’étrier. Mais il faut aussi rendre visibles les nouveaux types de capitaux, de distinctions et d’inégalités que ces pratiques peuvent induire, les façons dont sont redessinés les rapports sociaux et revisitées les manières de faire société.

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Les ouvrages de développement personnel, qui prétendent nous aider à « cessez d’être gentil pour être vrai », à « changer pour devenir la personne que l’on devrait être », à « vaincre la dépression » ou encore à « communiquer de façon saine », sont aujourd’hui les promoteurs très visibles (et par ailleurs souvent critiqués) de l’autonomie personnelle. Aussi caricaturaux que soient les propos tenus par certains de ces livres, ce serait une erreur de passer à côté du discours des lecteurs qui disent que ces ouvrages ont « changé leur vie ».

Du bien-être au marché du malaise prend au sérieux cette expérience de lecture, en décortiquant l’interaction concrète entre un livre qui recèle de nombreuses promesses, et un lecteur qui attend, de façon parfois urgente, que quelque chose change dans son existence. Loin de dire si le succès de ces ouvrages est une bonne ou une mauvaise chose, loin d’affirmer que les lecteurs ont tort ou raison de s’y plonger pour surmonter les contingences de leur existence, cette première enquête sur les lecteurs permet de comprendre en quoi le développement personnel est l’une des institutions les plus frappantes des sociétés individualistes, qui ont mis l’autonomie et l’action de soi sur soi-même au pinacle de leurs valeurs.

Marquis Nicolas, Du bien-être au marché du malaise. La société du développement personnel, PUF, 2014.

Voir aussi le dossier « Le travail sur soi », La Revue nouvelle, octobre 2007.