L’attente

Thibauld Moulaert
Enseignement-enfance.

Plus que quelques heures, plus que quelques jours, demain peut-être, dans deux jours, la semaine ou le mois prochain, qui sait  ?

Ils sont ces parents qui portent en eux l’« enfant du désir », ces parents qui, comme tant d’autres futurs nouveaux pères et mères espèrent, galèrent et attendent de voir récompensé, un jour ou l’autre, le résultat de leurs discrètes mais assidues rencontres gynécologiques. Comment parler à leurs amis, à leurs familles de ce temps qui se déroule en autant d’épreuves  ? Bien sûr, il leur arrive de tomber sur un ami ou une amie particulièrement averti, voire quelquefois sur un couple qui comme eux « a des difficultés » à avoir un enfant comme on dit pudiquement. Bien sûr, ils se disent qu’ils ne sont pas les seuls dans le cas et qu’ils traversent un moment plus difficile, comme d’autres couples avant eux. Reste qu’aujourd’hui, les promesses de la science les engagent de plus en plus à croire que c’est possible, que « cette fois c’est moi  ! ». Mais la science n’apporte pas de solution à l’attente qu’elle fait naître.

Les parcours de couples ne s’épuisent pas dans ces quelques lignes. Il s’agit plutôt d’aborder par la bande cette expérience contemporaine de l’attente face au désir d’enfant, croisant ce qui peut être perçu comme une attente renvoyant chacun à son expérience certes, mais une attente produite par notre société.

Bien sûr, ces parents ne sont pas ces êtres trop pressés par la course contre la montre de leur vie trépidante, ni même ces femmes angoissées par leur cadran interne. Non, ces parents du désir sont ceux qui espèrent puis, au fil des mois, se demandent si tout fonctionne normalement et qui, quand les mois laissent la place aux années, s’interrogent peu à peu sur « ce qui ne va pas », comme s’ils étaient irrémédiablement attirés vers cette question, bien vite rattrapés par le monde de la technique.

Ce sont simplement des êtres qui s’ignorent et se découvrent si démunis face à la vie, des êtres qui s’interrogent. Comment parler de ces épreuves physiques, de ces espoirs déçus au long des mois qui filent parce qu’ils s’inscrivent au plus profond d’eux (deux) tout en étant, paradoxalement, amplifiés par le pouvoir médical  ? Techniques médicales de plus en plus efficaces certes, mais seulement pour ceux qui ont la chance, si l’on ose dire, qu’elles trouvent une solution à leur problème. Et pour ceux chez qui, au-delà de l’attente, « ça ne marche pas », le silence, la solitude ou la négation enfouie peuvent s’inviter sans qu’ils s’en aperçoivent.

Ce sont des êtres qui apprennent bien vite à manipuler les signaux que leur envoie le monde médical  : les premiers caps symboliques passés qu’ils devinent après huit à douze mois d’« essais » sans conversion  ; l’enrôlement dans un statut qu’ils ne s’attendaient pas à endosser et pour lequel aucun casting n’est prévu  ; la prise de conscience que décidément, ils ne peuvent se réduire à leur corps technicisé par la médecine dont ils exigent, en retour, des chiffres, des pourcentages de chance pour faire passer leur attente. Alors la réception de ces messages produit, à leur corps défendant, des questions lancinantes, des interrogations qui s’installent peu à peu, sans qu’elles ne soient convoquées. D’amants, ils risquent de glisser insidieusement sur la pente savonneuse de reproducteurs humains. C’est probablement ce à quoi ils pensent, secrètement sans doute, lorsque l’attente se poursuit.

Au fur et à mesure que le temps passe, les questions s’ancrent un peu plus, l’attente fait place au doute parce qu’ils ne trouvent que des réponses partielles. Ces hommes et ces femmes s’interrogent  : est-ce finalement si « raisonnable » de vouloir un enfant si « ça ne fonctionne pas »  ? Sans tomber dans l’acharnement thérapeutique que ne peuvent se permettre que quelques malheureux fortunés ou quelque présentatrice de TV prise au piège de sa propre émission, ils se demandent où poser la limite, leur limite  ; ils se demandent pourquoi / pour quoi faire un enfant  ? Sans oublier l’impitoyable question de l’égoïsme parental à laquelle certains osent répondre aujourd’hui en refusant de perpétuer la lignée humaine. Ceux-là sont-ils égoïstes où l’égoïste est-il celui qui n’accepte pas de voir se profiler l’impossible  ?

Chacun répond à ces questions, qui sont aussi les siennes, à sa manière  ; des couples se déchirent, d’autres se referment sur eux-mêmes au risque de s’étouffer dans le silence sans que personne ne se rende compte de l’origine de la situation, ni ne puisse leur venir en aide. D’autres en parlent autour d’eux pour faire vivre leur désir d’enfants, pour conjurer l’attente. Ils choisissent la parole, celle des mots et des gestes, celle des silences quand ils s’imposent, quand l’espoir porté par la science, construit patiemment au cours des semaines, s’effondre d’un simple geste, d’un simple test de grossesse négatif. L’efficacité technique rime bien mal avec son impitoyable expérience vécue.

Selon les cas et les trajectoires, et en fonction des traitements successifs - surtout féminins et quelquefois masculins -, certains de ces couples se dirigent vers le « tout à l’hôpital » pour parler de l’insémination artificielle comme l’ultime étape que proposerait la science. D’autres passent directement à l’adoption, dont le cheminement n’est pas plus simple. Et l’attente continue, nourrie tant bien que mal d’espoirs incertains.
Bien sûr, l’attente peut s’éterniser. Pourtant dans les histoires que l’on échange, dans les vécus que l’on partage, on ne peut s’empêcher d’apprendre que finalement l’attente finit par s’achever. Dans ces histoires qu’on se raconte entre jeunes couples, entre hommes-garçons peut-être, entre filles-femmes sans doute (ou est-ce l’inverse  ?), la confiance dans la science laisse la place au dépit puis, comme par miracle, au hasard qui, cette fois, tourne en faveur du couple, de l’amie dont on récite la quête, de l’ami dont on se remémore l’attente patiente. Les autres, pour qui l’attente se poursuit, écoutent, en silence.

Il arrive encore que le couple, transformé en trio par la figure du gynécologue, obtienne une réponse positive de la science, mais une réponse si technique qu’elle s’évanouit dans la nature ou ne passe pas le cap des amis proches. Alors, quand l’enfant arrivera, on ne cessera de leur rappeler que « c’était dans leurs têtes », ou mieux encore « qu’ils étaient trop stressés », voire que « c’est le bon air des vacances qui est la cause de leur bonheur »... Plus tragicomiquement, que finalement « il ne fallait pas être si impatient »...

Ces hommes, ces femmes, nous les croisons du regard sans même nous en apercevoir. Ces hommes, ces femmes, c’est nous, c’est lui, c’est toi, c’est elle, c’est moi. Et l’attente, orpheline de l’espoir, reste leur seule manière de vivre l’incertitude. Jusqu’à quand, jusqu’où, jusqu’à qui  ?