L’antisystémisme est un nombrilisme

Christophe Mincke

Ainsi donc s’est achevée la campagne électorale qui passionne traditionnellement les Belges : l’élection présidentielle française. Celle-ci semble aux élections belges ce que la télévision française est à son homologue belge francophone : un spectacle chatoyant, disposant de moyens considérables et mettant en scène les frasques et turpitudes de vedettes prestigieuses. Nos spectacles familiaux, généralement gentillets et tout en demi-teinte, semblent bien falots en comparaison, comme pouvait l’être Tour de Chance, le dimanche soir, il y a trente ans, par comparaison avec Sacrée Soirée… [1]

Les campagnes françaises nous fascinent également sans doute parce qu’elles sont l’occasion d’assister à des joutes structurées autour de concepts et d’antagonismes brandis comme autant d’étendards. Mitterrand voulait encore abattre le capitalisme alors que les rêves de révolution prenaient la poussière depuis des décennies sur les étagères de la gauche belge. Le Pen éructait son amour de la nation et sa haine de l’autre sur toutes les chaines françaises quand nos propres extrémistes se réunissaient dans des arrière-salles de cafés, privés de relai médiatique. Comme il est fascinant, ce peuple qui semble pouvoir en venir aux mains pour un concept ! Entendez-vous, dans leurs campagnes, mugir ces féroces candidats ?

Des décennies durant, les campagnes françaises furent clivées par l’opposition de la gauche et de la droite. Aujourd’hui, la situation s’est considérablement complexifiée. De Lionel Jospin annonçant une campagne non socialiste à Emmanuel Macron, tour à tour socialiste, puis non socialiste, puis ni de gauche ni de droite, en passant par Manuel Valls, socialiste (hésitant sur le nom de son parti) menant inflexiblement des politiques de droite, la gauche « non radicale » semble avoir des difficultés à user du clivage tant il est devenu patent qu’elle a glissé vers le centre… voire au-delà.

Il reste, certes, une gauche assumée, celle de Jean-Luc Mélenchon et de Philippe Poutou, par exemple. À l’inverse, la droite « décomplexée » use du clivage pour dénoncer les dérives de « la gauche »… Bref, l’opposition gauche droite n’est pas morte, mais son usage a fortement évolué.

C’est dans ce contexte qu’un clivage concurrent a pris une nouvelle importance : celui qui oppose les « antisystèmes » aux tenants du « système ». Longtemps apanage de certaines composantes de la gauche radicale (comme on dit aujourd’hui pour désigner la gauche de gauche) et soutenue par une analyse marxiste des systèmes à combattre, cette rhétorique a été abondamment utilisée par l’ensemble des candidats à la récente présidentielle, en ce compris ceux de droite. Marine Le Pen a bien entendu continué de se positionner en championne de la lutte contre l’establishment politico-médiatique. Plus surprenant, François Fillon, à mesure que son dossier répressif s’épaississait, a développé une posture de rebelle. On ne s’attendait pas à ce que cet énarque catholique conservateur ayant exercé le pouvoir à de multiples reprises se dépeigne en « combattant balafré » ou en « rebelle que le système n’arrêtera pas ». Antisystème, Emmanuel Macron l’est aussi, bien entendu, malgré son profil d’énarque, de banquier d’affaire et d’ancien ministre. N’a-t-il pas d’ailleurs intitulé son livre Révolution ? Bien entendu, Jean-Luc Mélenchon est également antisystème, notamment en s’opposant à celui des partis — et du Front de gauche — pour mieux servir sa candidature personnelle. Dans sa posture de tribun, il fustige en permanence un « système » autour duquel il gravite depuis longtemps, lui qui fut ministre sous Jospin et secrétaire du Sénat.

Ne parlons pas des petits candidats qui, peu ou prou, ont presque tous participé à ce vent de révolution, de Philippe Poutou le « seul vrai candidat antisystème [2] » à Nicolas Dupont-Aignant qui estime que « le système est anti-[lui] ».

Il est fort intéressant, ce nouveau clivage, notamment parce qu’il indique bien en quoi notre monde change. En premier lieu, la séduction de l’antisystémisme semble liée à ce qui est devenu aujourd’hui l’antienne des dominants : la volonté de détruire les organisations (étatiques et de sécurité sociale de préférence) et les structures établies, les routines, les habitudes, les fixités, les acquis. C’est ainsi que l’injonction contemporaine à l’autonomie, au refus de l’assistanat, à la flexibilité et à l’agilité forment un terreau qui fait apparaitre les « systèmes » comme nécessairement problématiques. « It’s a revolution », nous chantait Steve Jobs à chaque sortie d’un iPhone… ce mantra est devenu général : rien n’est aujourd’hui moins convenu que la révolution.

La posture de l’antisystémisme est aussi commode en ce qu’elle n’engage à rien. Là où le marxisme, le libéralisme, le nationalisme ou le gaullisme obligent à se référer à des textes et figures historiques, à en assumer l’héritage, à s’interdire certains retournements ou à s’imposer des alliances, à sélectionner les institutions que l’on souhaite déployer ou au contraire réduire, l’antisystémisme, du fait même de son flou, laisse entièrement libre de voguer au gré des courants. Le révolutionnaire Macron ne fut-il pas soutenu tout à la fois par Robert Hue, Alain Minc, Bernard Kouchner, Daniel Cohn-Bendit et Manuel Valls ?

Si l’antisystémisme n’engage à rien, c’est parce qu’il est un clivage non orienté. Il ne sert qu’à distinguer un candidat de tout le reste. « Il y a moi contre les autres » semblent dire les antisystémistes. Certes, l’engagement de chacun peut recéler des traces de lutte contre un système identifiable (capitaliste, démocratique, de sécurité sociale, de financement public des partis politiques, etc.), mais l’antisystémisme n’implique pas que l’on s’étende sur les systèmes que l’on combat. Le « système » ce n’est pas un concept issu d’une analyse structuraliste ou libertarienne, il se définit uniquement par le rejet qu’il impose. Alors même que la progressive déstructuration des structures partisanes traditionnelles a pu amener des hybridations idéologiques et l’émergence de mouvements proposant des grilles d’analyses complexes des réalités, le coming out antisystème agit, lui, comme un acte magique de rupture qui permet de retrouver une réalité binaire, donc de nier toute complexité — et l’on peut sans doute trouver dans le confort permis par cette « simplification » une raison du succès de « l’antisystémisme ». Le même mécanisme se trouve à l’œuvre dans les complotismes, tentatives de dévoiler un monde réel sans cesse caché par un ennemi invisible qui tire les ficelles du système. Bien entendu, nous sommes manipulés par les Illuminatis, menacés par les reptiliens, trompés par la Nasa (qui nous cache que la Terre est plate), abusés par les climatologues… autant d’opérateurs invisibles, d’alliés objectifs ou d’idiots utiles d’un système dont la seule caractéristique tangible est d’être opposé au complotiste.

L’antisystémisme est donc avant tout une posture. Il ne s’agit pas de choisir son camp, d’endosser un rôle et de le tenir fermement face à une adversité identifiée, mais bien de prodiguer des signes adaptés aux circonstances, d’invoquer le système à chaque fois que se fait jour un argument ou une donnée contrariante. L’antisystémisme est un ajustement permanent. Il en découle deux conséquences.

D’une part, l’antisystémisme est un égocentrisme : il n’y a plus ni Nord ni Sud à indiquer, ni grande lueur à l’Est ni atlantisme passionné. Il n’y a plus que le candidat contre le reste du monde, l’éveillé contre les trompeurs, le clairvoyant contre les chiffres qui mentent. Toute attaque, toute critique, toute mise en examen, tout fait contrariant ne peut être que le produit du système. Nicolas Sarkozy ne peut être candidat car il est mis en examen, François Fillon peut le demeurer parce que lui est attaqué par le système. L’inflation consécutive à l’introduction de l’euro est nécessaire à Marine Le Pen pour réclamer le retour au franc, les chiffres qui la nient mentent donc. Emmanuel Macron est socialiste, puis plus, il est d’accord avec tout le monde, il n’a pas de programme, mais il est lui. Être antisystème peut donc visiblement consister à être opposé à tout système de pensée tant l’essentiel est d’être. Voilà tout ce qui compte, être soi, incarner, et donc se distinguer du reste, du système.

Ce que l’antisystémisme porte, c’est donc sans doute la nouvelle matrice de l’homme providentiel. Le sauveur n’est plus celui qui s’est sacrifié pour nous ni celui qui a fondé l’ordre nouveau qui remplacera l’ordre ancien. Il est celui qui s’oppose au système, sans autre orientation que d’appeler à regarder vers lui, à témoigner de ce qu’il devient lui-même, seul, hors de tout système, déployant son irréductible singularité. L’antisystémisme n’est pas un horizon pour l’action, il ne nécessite pas de programme, il n’exige que d’être incarné. Il est un nombrilisme. Emmanuel Macron, dans son discours au Louvre le résume par une phrase : « Cette audace, nous la poursuivrons ».

La tolérance au vide de l’antisystémisme est telle qu’il peut faire fond sur la récupération des concepts les plus consensuels, des formules les plus creuses portées par l’idéologie dominante. Finalement être parfaitement antisystème, c’est s’affirmer absolument conforme. La « plume de Macron », Quentin Lafay, indique « piocher » dans une base de données où figurent deux recueils publiés chez Flammarion, « les grands textes de la gauche » et les « grands textes de la droite », peu importe le fil du texte, ce qui importe, c’est que le texte soit « grand ». Macron devant la pyramide du Louvre, c’est un amalgame de symboles de « grandeur » : la marche solennelle empruntée à l’investiture de Mitterrand, l’allusion aux rois de France par le choix du lieu, la mise en scène de sa femme évoquant les shows des élections présidentielles américaines… Qu’importe qu’ils soient issus de traditions absolument antagoniques tant qu’ils sont reconnus comme autant de signes de grandeur.

D’autre part, l’antisystémisme a pour particularité de n’avoir pas d’ennemi revendiqué. Les fascistes avaient leurs communistes, les progressistes, leurs conservateurs, les républicains, leurs royalistes. Face aux antisystémistes, pourtant, nul ne se proclame partisan du système. L’antisystémiste n’a pour ennemi que des surenchérisseurs. « À antisystémiste, antisystémiste et demi » est le nouveau « à fasciste, antifasciste ». Chacun accuse l’autre d’être la chose, l’allié ou l’idiot utile du système, à l’image d’une Marine Le Pen répétant à l’envi que Manuel Macron est un banquier.

Ces deux traits de l’antisystémisme sont ceux qui lui permettent d’être si peu contraignant : rien dans son discours n’est de nature à choquer — du moins ceux que le vide n’effraie pas — et rien dans sa structuration n’est propre à exclure quiconque. En cela, il est un mécanisme d’indistinction.

Sans doute faut-il voir dans l’antisystémisme une résurgence de plus du prurit libéral de la destruction créatrice. Il s’agit peut-être d’une des raisons de la si soudaine et presque naturelle adoption de l’antisystémisme par la droite la plus décomplexée. Comme souvent, on distingue mal ce qui pourrait être construit, mais la nécessité de la destruction semble acquise. Que construire, du reste, sur un nombrilisme politique ? La concurrence des centres du monde revendiqués ne mène pas à une systématisation, à une structuration susceptible de porter un projet politique à long terme. On peut au contraire penser qu’elle va continuer d’œuvrer à la dépréciation de l’idée selon laquelle les communautés politiques doivent prendre leur destin en main et ne peuvent le faire qu’en bâtissant des « systèmes » à même de satisfaire leurs besoins, de consolider leurs droits et de réaliser leurs rêves.

[1De toute évidence, cette phrase s’adresse aux quadragénaires.

[2Même si le même Philippe Poutou a déclaré sur LCI : « Nous, au NPA, on ne se vante pas d’être antisystème, même si on essaie de combattre cette société, ce système capitaliste. Encore une fois, on est dans la critique, mais on essaie de s’en sortir. C’est difficile parce que l’ambiance est à la résignation, les gens en ont marre. Nous, on essaie de créer de l’espoir, de trouver des perspectives pour changer ce monde-là. »