L’affaire Chebeya, tout à l’image du Congo

Philippe Dansaert

Le film de Thierry Michel sur le procès des commanditaires et assassins de Floribert Chebeya a tout d’abord le très grand mérite d’exister. Si le réalisateur belge ne s’était pas lancé dans cette périlleuse aventure, le meurtre du président de l’ONG « La voix des sans-voix » (VSV, défense des droits de l’homme) se serait très vite égaré dans les oubliettes de l’Histoire.

L’élimination physique de Chebeya est intervenue dans la nuit du 1er au 2 juin 2010, moins d’un mois avant la fête du Cinquantenaire de l’indépendance. Et quelques jours après avoir annoncé qu’il allait révéler des choses embarrassantes pour Kabila et son entourage.

Grâce à ce film tourné durant toute la durée du procès devant la cour militaire de Kinshasa, de novembre 2010 à début 2011, les Congolais n’oublieront pas Floribert Chebeya ; comme ils n’ont pas oublié l’assassinat de Patrice Emery Lumumba il y a cinquante-deux ans. Et la communauté internationale ne pourra pas dire qu’elle « ne savait pas ». Car même si le ou les commanditaire(s) de cet assassinat politique, grossièrement déguisé en affaire de mœurs, n’ont jamais été clairement identifiés ni inquiétés, il n’y avait que des hommes en uniforme bleu devant les juges.

Tout au long des nonante minutes du film, les preuves récoltées par la justice militaire démontrent clairement que la thèse de départ avancée dès les premières heures suivant la disparition de Floribert Chebeya par le chef de la police kinoise n’a aucune consistance.

Quand on voit, face à la caméra, le général Jean de Dieu Oleko, le chef de la police provinciale de Kinshasa, se dépatouiller pour tenter de convaincre juges et avocats que son communiqué de presse dans lequel il certifiait qu’il n’y « avait pas de traces visibles de violences » sur le corps de Floribert Chebeya est bien de sa main, mais qu’il a signé le texte « dans son ensemble » (sous-entendu, il n’est pas responsable des détails qu’il y a dedans), on reste sans voix face à un tel déni. Les photos prises lors de la découverte du corps et les résultats de l’autopsie démontrent en effet tout le contraire.

Quand la cour militaire se déplace pour une reconstitution sur la route de Matadi, à une trentaine de kilomètres de Kinshasa, là où la voiture et le corps de Floribert Chebeya ont été retrouvés (mais pas celui de son chauffeur qui s’est volatilisé), on reste également sans voix devant une vérité si grossièrement niée en bloc.

Devant le président de la cour, des caméras de télévision et une foule de témoins, le chef du village raconte la scène avec force détails, mais ajoute que les habitants ne veulent pas témoigner directement par peur de représailles. « Oui, trois voitures se sont arrêtées au bord de la route », explique-t-il. L’une était la Mazda gris clair de l’ONG VSV. Les deux autres étaient des véhicules de la Police nationale congolaise (PNC). « Après quelques minutes, les deux voitures de police sont reparties vers Kinshasa », ajoute le chef de village.

Et qu’est-ce que les curieux villageois ont découvert à l’intérieur de la voiture ? Le corps inanimé de Floribert Chebeya sur la banquette arrière. Son pantalon était légèrement dégrafé, un préservatif (usagé) trainait à ses côtés. Or, quelques heures auparavant, le président des sans-voix s’était rendu avec son chauffeur chez John Numbi, le très redouté inspecteur principal de la police nationale. Il n’en est jamais revenu.

Comme le montre le film, l’enquête de la cour militaire a pu retracer avec précision le parcours des GSM des principaux inculpés. Repris sur une carte, ces GSM sont partis du siège de la police nationale vers l’endroit où l’on a retrouvé la voiture et le corps de Floribert Chebeya. Puis, les mêmes téléphones se sont retrouvés comme par enchantement devant la maison de certains hauts gradés de la police, dans les quartiers chics de Kin. Mais quand les juges de la cour militaire demandent si tel et tel numéro correspondent bien à tel et tel accusé, ceux-ci ne se souviennent plus ou affirment — sans vraiment convaincre — que ce n’est pas leur numéro. Tout le procès est à l’avenant.

Autre détail troublant, celui qui est considéré comme l’organisateur du meurtre de Chebeya, le général John Numbi, un proche du président Joseph Kabila, n’a pas été traduit devant la cour militaire. Vu son grade, il aurait dû l’être par la Haute Cour militaire. Mais pour une raison inexpliquée, le parquet en a jugé autrement… Suspendu de ses fonctions, le général Numbi fait toujours office de haut responsable de la police et n’a été cité à comparaitre qu’en qualité de « témoin ».

Finalement, la cour militaire a prononcé quelques peines contre les petites mains de ce « crime d’État ». Parmi eux, le colonel Mukulay, l’adjoint du général Numbi. Ils ont payé pour les intouchables. Quant au meurtrier présumé (dont le nom est connu), il est officiellement en fuite à l’étranger.

Pour ceux qui ne connaissent pas ou très peu le Congo « démocratique », ce film est aussi un avertissement. Avant d’introduire une demande de visa pour la RDC, allez voir ce film, juste pour savoir dans quel genre de pays vous mettez les pieds ; un pays où la justice n’est que parodie ; un pays où l’impunité règne en maitre ; un pays où rien ne fonctionne normalement.

Lors de l’avant-première mondiale, au kvs à Bruxelles en novembre dernier, des spectateurs n’ont pas pu s’empêcher de rire devant ces scènes complètement surréalistes. « Cela vous fait rire ? », ont fait remarquer des Congolais présents dans la salle. Eux, ils avaient plutôt envie de pleurer.