L’acte de tuer, « docu-fiction » d’un massacre oublié

Roland Baumann

Montré le printemps dernier sur nos écrans et édité récemment en DVD avec le soutien d’Amnesty International et de la Ligue des droits de l’homme, L’acte de tuer (The Act of Killing) de Joshua Oppenheimer [1] est une oeuvre surprenante sur la mémoire des massacres de 1965-1966 en Indonésie. Un troublant « docu-fiction » dont les protagonistes reconstituent les scènes de meurtres de masse auxquels ils participèrent dans ce lointain passé, « rejouant » devant la caméra les rituels de torture et de mise à mort qu’ils faisaient alors subir aux « communistes » à Medan, grande ville du Nord de Sumatra. Le très influent parti communiste indonésien (PKI) était un des piliers du régime du président Sukarno, père de l’indépendance et champion des pays non alignés. Une soi-disant tentative de putsch militaire communiste le 30 septembre 1965, fut suivie d’une campagne de terreur « anti-PKI » dans tout l’archipel indonésien. En quelques mois, de cinq-cent-mille à un million de membres ou « sympathisants » du PKI et de Sino- Indonésiens furent victimes de meurtres de masse orchestrés par l’armée et les autorités de l’État sous la direction du général Suharto, qui, écartant vite Sukarno du pouvoir, s’installa à la tête d’une dictature militaire, instaurant un « Ordre nouveau », favorable à l’Occident et au capitalisme international.

Véritables protagonistes du film d’Oppenheimer, Anwar et Herman, sidérant duo de « gangsters à la retraite », tueurs « cinéphiles » et inconditionnels d’Hollywood, évoquent comment ils s’inspiraient de leurs stars, Elvis, Marlon Brando ou Charlton Heston lorsqu’ils « jouaient » leurs rôles de bourreaux durant « l’extermination des communistes ». Fiers de leurs crimes, commis à l’instigation de l’État, ils jouissent encore aujourd’hui de l’estime et du respect des autorités et de la société locale, et reproduisent pour la caméra leurs gestes de tueurs avec autant de précision que de « passion » ! Aujourd’hui, à Medan comme sur les plantations de Sumatra, les familles et proches des « communistes » disparus en 1965-1966 sont toujours discriminés et terrorisés au quotidien. Dominant la vie sociale de la nation émergente, les bourreaux et leurs enfants sont des « patriotes » honorés et parmi les principaux bénéficiaires des bienfaits du « miracle économique » indonésien.

[1ZED distribution,www.theactofkilling.fr.