L’Inde et ses castes. Entre continuité et changements

Alexandra de Heering

Les castes sont une réalité indienne totalement étrangère à l’Occident. Pour des personnes éduquées dans une idéologie prônant l’égalité et la liberté, il est assez difficile de saisir l’essence du système de castes, sa raison d’être, son mode de fonctionnement ainsi que ses implications au quotidien. Les castes ne sont pas aussi rigides que d’aucun l’ont prétendu : des changements sont advenus et des stratégies de mobilités sociales ont été imposées par la nature spécifique du système fermé de stratification sociale.

Louis Dumont, référence majeure sur le système des castes depuis son ouvrage Homo Hierarchicus, disait que l’Inde est tout le contraire de ce que nous sommes et de ce que nous pensons (Dumont, 1966). Depuis lors, de nombreux sociologues et anthropologues indianistes ont contesté cette affirmation et, tout en soutenant le caractère différent et spécifique de la société indienne, ont néanmoins souligné l’existence de similarités avec d’autres sociétés. Ainsi, Robert Deliège, anthropologue belge, écrit « l’Inde n’est peut-être pas si mystérieuse et irréductible que d’aucuns l’ont trop longtemps prétendu » (Deliège, 2004). Elle semble en fait mettre en exergue des tendances que l’on retrouve ailleurs comme le repli sur soi. Cela nous fournit des points d’ancrage nécessaires pour l’analyser.

La conception de Dumont du système hiérarchique des castes caractérisé par l’opposition du pur et de l’impur a influencé plusieurs générations de sociologues. Pourtant après l’engouement général, sa théorie a assez rapidement suscité de vives réactions et critiques, tant en Inde qu’en Occident. Ses suppositions théoriques majeures mettant l’accent sur la hiérarchie, la stabilité et l’idéologie religieuse du système, ne se sont pas toujours vérifiées empiriquement. On lui a notamment reproché d’avoir reproduit l’idéologie brahmanique dans sa sociologie sans avoir perçu la nature évolutive et adaptative des castes. Dumont envisageait en effet les castes hors du temps comme une institution a-historique. Or, loin de constituer une unité stable synchronique comme l’approche « structuralisante » et idéaliste de Dumont le prétend, la société indienne globalement et les castes plus particulièrement surprennent par leur adaptabilité et leur malléabilité face aux contingences historiques et sociétales. M.N. Srinivas, un sociologue indien reconnu pour ses travaux sur les castes, déjà le reconnaissait en encourageant l’analyse des changements et de la dynamique des castes en Inde contemporaine (Béteille, 2003).

Les origines

Les indianistes, anthropologues, sociologues ou historiens, se sont attelés, depuis le XIXe siècle, à comprendre les castes et à en révéler les principes fondamentaux. Cette question, par sa spécificité, a suscité un grand engouement et des débats multiples… qui ne sont toujours pas clos. Le lecteur s’apercevra rapidement que l’élucidation du système des castes n’est pas encore totale. Les théoriciens ont beau énoncer des théories fondées sur des bases empiriques et/ou textuelles, il n’en reste pas moins qu’invariablement des exceptions invalident leurs règles. Nous chercherons ici, à présenter schématiquement les traits distinctifs de la société de castes.

Cette institution millénaire complexe est l’aboutissement d’une longue histoire, de multiples transformations et d’une complexification croissante de la stratification sociale. Ses origines précises sont encore débattues. C’est dans les lois de Manou (le monument éthique et législatif de l’ordre social hindou) que l’on retrouve le modèle de la quadripartition de la société indienne en quatre varnas, c’est-à-dire quatre états : les brahmanes (hommes de lettres et des rites), les kshatriya (hommes de force et du pouvoir), les vaishya (hommes de la production des biens et des échanges) et les shudras (hommes aux services des précédents, les deux-fois nés) (Assayag, 2006). Très distinctement, les intouchables, appelés tantôt Scheduled Castes tantôt dalit, se retrouvent en dehors de ce système à quatre niveaux assignant un rôle à chacun des groupes. Sans varna et hors-système, ils font l’objet d’une grande stigmatisation. En réalité, ce sont cependant les innombrables jatis (littéralement « type » ou « espèce ») qui constituent les « vraies » castes, les catégories de Manou ne faisant que les englober. En « réduisant » les castes aux varnas, on échoue à rendre compte du morcellement de l’Inde « en une myriade de groupes endogames et hiérarchisés » (Deliège, 2004).

Le système des castes est exhaustif au sens où il concerne tous les Indiens, même les non-hindous. Aux quelques caractéristiques spécifiques s’ajoutent des traits communs à d’autres sociétés.

Une personne naît et meurt dans une seule et même caste. Tout au long de sa vie, on insiste sur l’équivalence des individus d’un même groupe alors même que les différences avec les autres castes sont suscitées et mises en exergue. Endogamie, commensalité, spécialisation professionnelle sont autant de pratiques instaurées pour que les « substances » de chaque caste ne s’entremêlent pas. Car les différences « naturelles » entre les castes, c’est-à-dire repérables par les sens, n’existent pas (à l’inverse des traits physiques qui ont pu renforcer l’idée d’une catégorisation du genre humain en races). Ainsi, on ne « reconnaît » pas physiquement un intouchable (bien que son attitude, sa soumission puisse le révéler). « La caste doit donc pallier le fait qu’elle se pense comme différente alors qu’elle ne dispose que de très peu d’éléments pour soutenir cette différence. Les marqueurs de celle-ci sont donc imaginés et il existe un certain nombre de règles qui permettent de la maintenir » (Deliège, 2004). De manière assez significative, les différences tendent à y être mises en exergue plutôt que dissimulées.

Caractéristiques

Les pratiques matrimoniales endogames imposent à chaque individu de se marier au sein de sa propre caste. Les exceptions appelées par volonté de démarcation love mariage sont rares et peuvent aboutir à l’exclusion des transgresseurs. Les règles de commensalité et de ségrégation résidentielle sont d’autres manières de maintenir une distance sociale entre les castes ; de continuer à distinguer le « nous » du « eux ». Il n’est pas question de manger, de boire et de vivre où que ce soit ni avec qui que ce soit. Ces réglementations tendent néanmoins à davantage de flexibilité, surtout en zone urbaine. À l’origine, l’appartenance de caste se caractérise aussi par une spécialisation professionnelle héréditaire. On retrouve des castes de blanchisseurs, de barbiers, de prêtres, de charpentiers… Auparavant déjà, toute personne appartenant à la caste des charpentiers ne se consacrait pas à ce métier, mais l’apparition des professions modernes a participé à réduire encore l’adéquation entre caste et profession. Cette spécialisation des métiers a engendré une forte interdépendance, chaque groupe reposant sur les autres pour se procurer les services et les produits dont il avait besoin pour vivre. Dumont parlait à ce titre de système et dans sa perception holistique de la société indienne estimait que chacun jouissait d’une position (haute ou basse) dans la hiérarchie et servait l’intérêt collectif, ou le système. Pourtant, quoique « la référence à un système pour expliquer la caste est en fait un dispositif heuristique et théorique important, […] son actualisation est plus problématique » (Deliège, 1994).

Il en est de même pour la question controversée de la hiérarchie comme caractéristique constitutive du système des castes. Dumont, dans son effort de synthétiser toutes les valeurs de l’Inde hindoue en une structure analytique unique, a présenté les castes comme un système hiérarchique fermé ordonné par une gradation du pur à l’impur. Ce faisant, il a placé la hiérarchie, « principe de gradation des éléments d’un ensemble par référence à l’ensemble », au centre de « l’idéologie » de castes (Deliège, 1995). Dipankar Gupta récuse fermement cette théorie d’un ordre hiérarchique unique auquel chaque caste, du brahmane à l’intouchable, acquiesce idéologiquement. Selon lui, penser que toutes les catégories sociales partagent universellement l’« idéologie brahmane » est une « interprétation erronée des réalités de terrain » (Gupta, 2000). Il nous dit qu’une hiérarchie, pour être continue, nécessite des catégories objectivement quantifiables. Les castes n’en sont pas. Elles sont des catégories bien distinctes séparées par des critères incommensurables et qualitatifs. C’est pourquoi, le sociologue indien préfère mettre l’accent sur les différences et les spécificités locales et régionales des castes, avant de parler de hiérarchie. « En fait, il est plus réaliste de dire qu’il y a probablement autant de hiérarchies qu’il n’y a de castes en Inde » (Gupta, 2006). Les castes et les sous-castes qui peuplent le sous-continent ne partagent pas les mêmes idéologies et valeurs, et ne s’accordent pas forcément sur un ordre précis.

Pas de hiérarchie universelle donc, mais une tendance très nette à la catégorisation des groupes sociaux. Le morcellement prévaut sur l’homogénéité, même chez les intouchables. Ainsi, les castes, entre elles, se disputent la primauté hiérarchique. Mais, plus étonnamment, ce langage de supériorité et d’infériorité (de pureté et de pollution) des hautes castes qui exprime les différences est reproduit au sein des basses castes et sous-castes, elles-mêmes « victimes » de la hiérarchisation. Deliège estime toutefois qu’il est délicat de parler « d’une hiérarchie au sein des castes intouchables car celles-ci ne forment pas un véritable ensemble » (Deliège, 1995).

Les implications quotidiennes

Quelles sont les implications concrètes de la caste dans la vie de tous les jours ? Pour un étranger peu informé, les signes et comportements liés à la caste seront imperceptibles. Certains seront même tentés de penser que « la caste n’existe plus en Inde ». Pourtant, dans une localité « tout le monde connaît la caste de chacun, ce qui révèle le fait que la caste fait toujours partie intégrante de l’identité sociale et individuelle de chaque personne », même dans les agglomérations plus importantes (Fuller, 2003). Un système de valeurs est développé dans chaque caste et les règles sociales sont intériorisées dès le plus jeune âge. L’appartenance de caste se décline en des expressions multiples de la naissance à la mort (par des signes de déférence ou de supériorité, par la formation d’associations de caste, par la formulation d’exigences liées au mariage). Ainsi, sous l’effet d’une soumission sociale intériorisée, les intouchables ont tendance à se comporter avec déférence et distance à l’égard des castes supérieures. Les castes génèrent des inégalités sociales qui « profitent » aux castes dominantes au détriment des basses castes. Les premières exercent un contrôle prépondérant sur l’économie agraire et les systèmes politiques locaux, en s’accaparant les terres et les représentations politiques.

La proposition de définition a minima de Deliège nous paraît utile afin de synthétiser cette description de la caste dans sa version contemporaine. Il la définit comme « un groupe héréditaire et endogame qui se considère comme nettement distinct des groupes semblables qui vivent au sein d’une population donnée » (Deliège, 2004). Le caractère épuré de la définition permet de ne pas ignorer le temps et les changements. Or ceux-ci sont nombreux tant en ce qui concerne les traits généraux (transformation de l’endogamie, évanescence des relations d’interdépendance…) que la place occupée par chacune des castes en raison d’une certaine mobilité sociale.

Le rôle de la colonisation

Certains allèguent que ce sont les Britanniques et la colonisation qui ont créé le système des castes. En fait, ils n’ont fait que modifier une institution millénaire en y apportant une centralité et une inflexibilité qui n’existait pas auparavant. Soucieux de comprendre l’Inde pour mieux la gouverner, les officiers coloniaux ont dispensé de nombreux efforts de classification et d’énumération. En 1871, lors d’un recensement, ils ont fixé par écrit le classement et le rang des castes, jusque-là relativement souple et moins hiérarchique, la caste devenant une clé de voûte institutionnelle de la société indienne. Cet inventaire colonial a figé le système, mais pas totalement. L’idée s’est en effet propagée, tant auprès de l’administration que des Indiens eux-mêmes, que les castes constituaient désormais la structure de base de la société (Fuller, 2003). Les logiques de mobilisations s’en sont trouvées influencées. Certaines castes ont pris conscience du levier d’action et de pression que constituait l’organisation segmentaire clanique et lignagère. Des associations de castes sont alors créées au début du XXe siècle, afin de protéger leurs membres et d’œuvrer pour leur ascension sociale.

Afin de mieux discerner les spécificités de la société indienne de castes, nous introduirons les théories du sociologue indien D. Gupta sur les stratifications et les mobilités sociales. Car, « correctement comprise, la stratification sociale fournit une base analytique pour comprendre à la fois l’ordre social et la mobilité sociale. […] En ce sens, elle offre une ouverture unique pour saisir la vivacité de la réalité sociale » (Gupta, 2006). Sa théorie insiste sur l’importance de prendre en compte la hiérarchie, la différence et l’interaction de l’une avec l’autre pour mieux comprendre les différentes stratifications sociales ainsi que leurs stratégies de mobilité et de transformation. Cette thèse fournit des éclairages intéressants quant au fonctionnement des castes.

Un système fermé

Gupta distingue deux systèmes de stratification sociale (le système ouvert et le système fermé) selon les statuts qu’y ont les notions de hiérarchie et de différences. « Dans un système ouvert de stratification, la hiérarchie est centrale tandis que dans un système fermé, les différences dominent » (Gupta, 2000). Une hiérarchie est un ordonnancement de catégories, celles-ci étant établies sur la base de critères distinctifs, appelés différences.

Dans la société nord-américaine (simplifiée pour les besoins de l’argumentation), paradigmatique du système ouvert de stratification, la hiérarchisation est basée sur une catégorisation quantitative unique : les différences sont quantifiables et objectivement vérifiables. La richesse y constitue l’étalon quantitatif sur la base duquel la population est différenciée et catégorisée. « Naturellement » et « logiquement », eu égard au système hiérarchique choisi (échelle de richesse), un individu gagnant 2000 dollars est placé plus haut sur l’échelle hiérarchique que celui qui en gagne 1000. Pour arbitraire que soit le choix du système hiérarchique (pourquoi la richesse ?), une fois choisi, les critères de classification (la somme d’argent) utilisés ne sont pas arbitraires. Dans un tel système de stratification sociale, la hiérarchie est première et les critères de différences sont directement dérivés du système hiérarchique : ils lui sont « internes ».

Le système indien des castes est un bon exemple du système fermé de stratification. Il s’appuie sur des différences qualitatives (comme la religion ou le sexe), non quantifiables, qu’il est donc difficile de classer sur la base de raisons objectives. Les castes présentent des caractères distincts non hiérarchisables a priori, qui se matérialisent en toute une série de pratiques et de comportements spécifiques. Il est arbitraire de placer un individu d’un tel groupe à un échelon supérieur que celui né dans un autre en l’absence de différences naturelles tangibles. Pourtant, l’institution des castes est ordonnée en castes supérieures et inférieures. L’ordonnancement reconnu entre les catégories n’a rien de « naturel », mais découle de la valeur qui a été accordée aux différences « naturelles » a posteriori. La hiérarchie découle des différences et non l’inverse. Gupta insiste sur ce rapport entre différences et hiérarchie pour comprendre l’essence de la société de castes car, selon lui, ce sont précisément ces particularités qui sont essentielles pour comprendre les conflits, la politique et les mobilisations de castes.

Les castes en mouvement

Les modalités de changements varient selon le type de stratification sociale. L’adoption de critères « naturels », objectifs et quantifiables (premier système) permet la mobilité sociale individuelle : vous gagnez plus, vous passez à un échelon plus haut dans la hiérarchie ; le système est « ouvert ». Par contre, le système de stratification fondée sur des critères qualitatifs et arbitraires eu égard à l’échelle hiérarchique (second système) ne permet pas l’émancipation sociale individuelle : quoi qu’il fasse, un intouchable restera toujours un membre de la communauté intouchable ; le système est « fermé ».

Un autre type d’émancipation peut cependant avoir lieu, une élévation sociale collective, quand les catégories en tant que catégories se mobilisent pour évoluer. L’histoire indienne est parsemée d’exemples de mobilité de castes. L’Indépendance et sa Constitution libérale, l’industrialisation, l’irruption de la modernité, les mesures de discrimination positive, l’infiltration de valeurs plus égalitaires, la multiplication des mouvements sociaux, n’ont fait qu’accroître cette tendance. Chaque individu étant « assigné » à une caste, la mobilité individuelle est impossible, ce sont donc les groupes qui, pour « monter », doivent avancer à l’unisson. On parle de mobilité sociale collective. En effet, seules leur organisation et leur force politique peuvent leur permettre d’accéder à des victoires sociales. Pour « aller plus haut », la base qui justifiait précédemment le rang inférieur doit être délégitimée. Une catégorie « jusqu’ici classée inférieure doit nécessairement sortir de son rang dans la hiérarchie ordonnée et créer une idéologie de la différence afin de justifier et de légitimer sa quête de mobilité ascendante » (Gupta, 2003).

À l’éclairage de la théorie de Gupta, nous pouvons conclure que la société indienne des castes peut se caractériser à la fois par sa continuité et son changement ; continuité parce que les individus naissent dans une caste et y sont « coincés » à vie, et changement, car les catégories peuvent évoluer socialement.

L’ascension sociale des nadars

L’Inde a connu plusieurs mouvements de mobilisation de caste revendiquant l’amélioration de leur statut. La colonisation britannique, ses nouveaux métiers et son importation idéologique ont ébranlé le droit naturel local. La sujétion des intouchables devenait progressivement moins « naturelle » et normale. Leurs mobilisations et leurs stratégies se sont alors multipliées sans pour autant impliquer et toucher tout le monde avec la même force. Elles ont néanmoins produit du mouvement dans les rangs et dans les esprits si bien qu’aujourd’hui, « tous dénoncent l’injustice de leur état et aspirent à une vie meilleure pour leurs enfants » (Deliège, 1995). Nous référant à l’ouvrage de Deliège, Les Intouchables en Inde. Des castes d’exclus, nous illustrons notre argumentation en nous intéressant au parcours des Nadars. Cette caste endogame du Tamil Nadu fait partie du groupe hétérogène des intouchables. Elle s’est distinguée depuis la moitié du XIXe siècle par un mouvement social formé afin de lutter, collectivement, pour l’accession à un meilleur statut et la reconnaissance de ses droits.

Plusieurs événements majeurs et stratégies jalonnent l’histoire de leur ascension. Vers 1840, les Nadars se sont lancés dans un mouvement de conversion massive au protestantisme. L’action prosélyte des missionnaires s’articulait à une mission d’éducation. Ils reçurent ainsi une formation qui leur permit d’accéder à des professions plus rémunératrices, jusque-là inaccessibles. Parallèlement, ils s’engagèrent dans un processus de sanskritisation (terme popularisé par Srinivas pour qualifier la tendance à imiter les hautes castes dans leur comportement et leur régime alimentaire — végétarien et sans alcool). Assez logiquement, dans un système de stratification fermé, lorsqu’un groupe cherche à s’élever socialement, il menace le statu quo et s’accapare une position supérieure au détriment d’autres groupes qui se retrouvent alors nécessairement relégués à un statut inférieur (Gupta, 2003). Invariablement, cette quête de mobilité sociale suscite un grand mécontentement et de la résistance parmi les castes supérieures, assises sur leurs privilèges. Ainsi, lorsque les Nadars s’organisèrent pour le changement, ils rencontrèrent de la résistance de la part des hautes castes. L’accès à certains temples leur fut interdit et des milliers de maisons détruites. Globalement, l’action et l’aspiration au changement mènent à l’exacerbation de l’hostilité des hindous de caste ainsi qu’au renforcement de la caste et de sa structure hiérarchique.

Les Nadars, désormais constitués en organisation de caste, se sont toujours gardés de se mélanger aux autres intouchables et sont parvenus à acquérir une position respectable au Tamil Nadu. Ils n’ont pas cherché à s’attaquer au système de caste, mais bien à y grimper en améliorant leur position et leur condition. Deliège nous apprend que « lorsque [les mouvements] ont une vocation universelle, ils n’ont guère d’audience, ils se contentent donc, le plus souvent, de se limiter à une seule caste » (Deliège, 1995).

Aujourd’hui, en Inde, le discours sur les castes s’est formellement assoupli (sous l’impulsion notamment de la Constitution indienne qui abolit dans l’article 17 l’intouchabilité et sa pratique, et des pratiques de discriminations positives mises en œuvre par l’État), mais l’identité de caste garde son importance et continue à structurer les relations entre les gens… quoique différemment. Une polarisation croissante des catégories est en cours. Si les démarcations entre les hautes castes sont moins fermes que précédemment, la « barrière de l’intouchabilité » persiste vigoureusement (Herrenschmidt, 2006). Les discriminations et les exactions à leur égard se perpétuent. Certes, nous voulions insister sur le caractère plus flexible de la caste qu’on ne l’imagine généralement, mais nous devons souligner le fait que les changements ne sont ni répandus ni aisés. L’énergie, la conviction et l’endurance nécessaires pour mener ce genre de combat expliquent le fait que Gupta n’hésite pas à dire que la mobilité dans ces systèmes a toujours constitué un événement historique majeur. Entre changements et continuité…

Bibliographie

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