L’Éthiopie et le Kenya dans le bourbier somalien

Mohamed Abdillahi Bahdon • le 26 mai 2015

Jusqu’en 2011, l’Éthiopie avec sa puissance militaire et ses interventions armées en Somalie était assurée d’être le seul acteur politique capable d’imposer son hégémonie à la région. Avec son intervention en octobre 2011, le Kenya est entré en concurrence avec son puissant voisin sur la scène politique somalienne.

La lutte contre le terrorisme islamique, que mènent les États-Unis, l’Éthiopie et d’autres pays de la région, a également favorisé l’émergence de nouvelles forces et d’autres acteurs somaliens et a ravivé la divergence d’intérêts entre les grands pays de la région. La nouvelle configuration politique et économique de la Corne de l’Afrique depuis quelques années a conduit à l’affrontement entre des projets politiques et économiques de grands acteurs comme l’Éthiopie et le Kenya. Le territoire du sud somalien sert de lieu d’affrontement et d’opposition à leurs ambitions respectives.

Depuis le début de la crise en Somalie, les affrontements des différents clans et l’anarchie de la société ont focalisé l’attention. Or depuis 2005, et surtout 2006, le conflit a pris une autre dimension et est devenu le théâtre d’affrontements, d’abord entre l’Éthiopie et l’Érythrée [1] et ensuite entre l’Éthiopie et le Kenya.

Il ne faut pas perdre de vue l’évolution politique interne de la Somalie du Sud — partition de fait du Somaliland —, les intérêts que poursuivent les gouvernements éthiopien, érythréen, kényan, sans oublier la nouvelle configuration des relations politiques entre les États de l’Afrique de l’Est depuis l’indépendance du Sud-Soudan. Producteur de pétrole, il a des relations tendues avec le Soudan, dont il s’est séparé. Son enclavement constitue un handicap pour ses exportations, mais une opportunité pour ses voisins qui ont accès à la mer, comme la République de Djibouti et le Kenya.

La Corne de l’Afrique après 2001

La date est importante en raison de la réintégration de la région dans la politique étrangère et de défense américaine, et de l’installation progressive de groupes terroristes musulmans en Somalie.

Pour comprendre les politiques des gouvernements éthiopien et kényan, un rappel de la situation stratégique de cette sous-région et de sa recomposition politique s’impose. La Corne de l’Afrique fut une des régions où les États-Unis et l’ex-URSS se sont affrontés par acteurs régionaux interposés. Durant la guerre froide, les gouvernements des États-Unis ont mis en pratique l’endiguement (containment) pour lutter contre la progression du communisme, ce qui les a amenés à appuyer alternativement le régime féodal de l’empereur Hailé Selassié, le régime militaire du général Mohamed Syaad Barre, les rebelles du Front de libération du peuple du Tigré. Ils ont soutenu financièrement et militairement les dirigeants éthiopiens et somaliens dans leurs conflits nationalistes et territoriaux. Mais la fin de la guerre froide sonne le glas de la présence soviétique [2].

La Corne de l’Afrique perd alors tout intérêt politique pour l’unique superpuissance des années 1990, parce qu’il n’y a plus de concurrent sérieux après la disparition du bloc communiste. Les régimes autoritaires de Djibouti et de l’Éthiopie sont soutenus par l’Occident [3]. Le conflit somalien ne constituait pas une menace sérieuse pour la sécurité occidentale.

La Somalie est passée en peu de temps de l’effondrement à la désintégration et est devenue un terrain où se déploient de nouveaux acteurs de la scène internationale, les groupes terroristes, qui profitent non seulement du vide laissé par l’État, mais aussi de l’anarchie et de la recomposition des anciens réseaux religieux [4]. La région a été choisie par le gouvernement américain, après l’Afghanistan, comme terrain de lutte contre le terrorisme international, d’abord avec l’opération Liberté durable et ensuite par l’ouverture en 2002 d’une base militaire à Djibouti. Les attentats du 11 septembre 2001 et la lutte contre le terrorisme décidée par l’administration Bush ont redonné à la Corne de l’Afrique sa position stratégique de défense des intérêts de l’Occident [5]. Aussi l’apparition du dernier État africain, le Sud-Soudan a fait resurgir l’instabilité politique chronique de cette Corne du « sang », selon l’expression de l’écrivain djibouto-français, Abdourahman Waberi [6].

Après plus de vingt ans d’instabilité et d’anarchie dans le centre et le sud de l’ancienne République démocratique de Somalie, différentes tentatives infructueuses de réconciliation organisées par les pays voisins, les organisations régionales et internationales, la situation interne évolue peu. La constitution d’une assemblée nationale, siégeant dans un premier temps à Nairobi, l’élection par celle-ci de deux présidents en 2009 et en 2012 et la diminution des actes terroristes sont des signes de changements du paysage politique et social de ce pays défaillant. Mais il reste encore un long chemin à parcourir pour la normalisation de la situation intérieure et les relations avec la région autonome du Somaliland.

La rivalité entre l’Éthiopie et le Kenya pour le leadeurship régional

Les conflits de basse intensité se multiplient entre les États de la région. Dans le cas de l’Éthiopie et de l’Érythrée, la rivalité entre l’ex-Premier ministre Melez Zenawi, ancien rebelle tigréen, et l’actuel président erythréen, Issayas Afaworki, aussi un ex-rebelle, est publique. La Somalie est un lieu d’affrontement entre acteurs régionaux — l’Éthiopie, l’Érythrée, le Kenya et Djibouti — et internationaux — l’Europe, les États-Unis et les mouvements islamistes, qui poursuivent chacun des fins propres : contrôler les ressources (but officieux pour les pays occidentaux) et servir de base de survie et d’interventions pour les groupes islamistes.

Au XXIe siècle, sans parler de guerre de libération nationale, les conflits armés servent à contrôler les ressources et les positions stratégiques, comme le montre l’intervention de l’administration Bush en 2003 en Irak justifiée par les armes de destruction massive dont disposait Saddam Hussein, dont on n’a jamais trouvé trace.

Compte tenu des affrontements entre les États de la sous-région, nul doute que le conflit somalien a été régionalisé tant par les diverses tentatives de résolution de l’organisation régionale, l’Autorité intergouvernementale pour le développement [7]. Si l’opposition entre l’Éthiopie et l’Érythrée est manifeste depuis la guerre qui a les opposées entre 1998 et 2000, celle entre l’Éthiopie et le Kenya est peu médiatisée et inconnue du grand public.

Ils partagent une frontière de 681 kilomètres et des ressources en eau [8]. S’il n’y a pas eu de conflit frontalier entre les deux pays, leurs gouvernements défendent des intérêts nationaux, et leurs ambitieux projets économiques nationaux et régionaux les opposent. Depuis la chute du régime de Mengistu Haile Mariam en 1991, le gouvernement central, contrôlé par des ex-rebelles du Nord, a bénéficié d’appuis économiques et militaires des pays occidentaux, en particulier, les États-Unis et le Royaume Uni. L’Éthiopie a affiché un taux de croissance élevé [9], entre 2002 et 2007, il avoisinait 10%. C’est le plus grand pays de la sous-région en termes démographiques comme en superficie, et sa capitale accueille le siège de l’Union africaine et de la Commission économique africaine des Nations unies.

Le Kenya est le deuxième pays en termes démographiques et le troisième en superficie après l’Éthiopie et la Somalie. Il est plus stable et plus ouvert économiquement que l’Éthiopie. Les gouvernements postcoloniaux kényans depuis 1962 n’ont pas rompu avec le système économique hérité de la puissance coloniale, même si l’État contrôle une grande partie de l’économie nationale.

L’Éthiopie et le Kenya ont placé des régions de la Somalie sous leur contrôle. Ainsi le gouvernement éthiopien a apporté son soutien politique à Ahlu Sunna wal Jamaa et à la région autonome du Somaliland. D’ailleurs, le gouvernement éthiopien voit d’un mauvais œil une probable réunification des deux grandes régions de la Somalie.

Pour sa part, le Kenya a des vues sur une « zone tampon » à la frontière avec la région somalienne du Nord-Est, qui échappe à l’emprise de la milice Al-Shabab. Le porte-parole du gouvernement kényan, Alfred Mutua, a reconnu cet objectif en déclarant que « notre but est simplement de dégager la zone de la présence d’Al-Shabab et, en tant que pays, ce qui nous intéresse c’est que la Somalie soit stable… et cela ne nous dérange pas si après le gouvernement somalien a décidé de créer une région autonome ».

La défense des intérêts nationaux et l’alliance avec l’Occident

L’Éthiopie, l’Érythrée et le Kenya interviennent de manière directe dans le conflit somalien pour des raisons de politique interne, régionale et internationale. La crise interne de la Somalie a servi de lieu de confrontation entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Cette dernière s’est opposée au consensus politique élaboré par l’Autorité intergouvernementale pour le développement ; elle a été accusée de fournir des armes aux tribunaux islamiques et aux combattants d’Al-Shabab, et de ne pas respecter l’embargo sur les armes en Somalie du Conseil de sécurité de l’ONU. Le but de l’Érythrée est d’affaiblir l’armée éthiopienne [10].

Selon Pierre Prier, l’intervention éthiopienne de décembre 2006 [11] poursuivait d’autres objectifs que ceux officiellement affirmés et bénéficiait d’appuis extérieurs : empêcher la constitution d’un gouvernement islamiste et la présence de mouvements séparatistes armés sur sa frontière sud, ce qui a donné une autre dimension au conflit.

L’année 2011 est marquée par l’intervention militaire kényane dans le sud de la Somalie, baptisée « Linda Chi » (protéger le pays, en swahili). Réagissant à l’enlèvement de deux travailleuses humanitaires sur le territoire kényan par le groupe islamiste actif dans le centre et le sud de la Somalie, Al-Shabab, le ministre kényan de la Sécurité interne, George Saitoti, a affirmé que la « sécurité nationale est compromise par les menaces de terrorisme, nous ne pouvons pas tolérer cela. Cela signifie que nous allons poursuivre l’ennemi, Al-Shabab où qu’il se trouve ».

Les interventions de l’Éthiopie et du Kenya, en 2006 et 2011 ont soulevé beaucoup de questions : pourquoi interviennent-ils à ce moment-là ? Quelles sont leurs capacités militaires pour lutter contre une milice qui est soutenue par certains secteurs de la population somalienne ?

L’armée éthiopienne, elle-même constituée d’anciens rebelles, est plus préparée à affronter des guérillas, ce qui n’est pas le cas de l’armée kényane. Ces deux pays ont forgé des alliances avec l’Occident, et compte tenu du nouveau contexte géopolitique mondial en 2001 et de la menace terroriste qui pèse sur les intérêts occidentaux, ces alliances se sont renforcées. L’armée éthiopienne a bénéficié de formations d’experts américains. D’ailleurs, depuis l’arrivée au pouvoir des ex-rebelles tigréens, les gouvernements des États-Unis ont toujours apporté leur soutien, même lorsqu’il y avait violation flagrante des droits de l’homme ou violences policières contre les opposants lors des élections. Quant au Kenya, les gouvernements successifs ont toujours été pro-occidentaux. Avec le tourisme comme principal ressource du pays, les intérêts économiques des pays occidentaux ont augmenté ces dernières décennies.

Les interventions armées éthiopienne et kényane ont reçu le soutien non seulement des États-Unis, mais aussi d’autres pays comme la France [12]. Au lieu d’intervenir militairement, les États-Unis « sous-traitent » les armées de certains pays de la région, comme l’Éthiopie et le Kenya, en leur offrant de l’aide en termes d’informations satellitaires, de position des rebelles somaliens, d’armes modernes. Avant l’installation d’une base militaire américaine à Djibouti en 2002, à la fin des années 1990, on notait déjà la présence de formateurs militaires pour moderniser et améliorer les capacités de réponse de l’armée éthiopienne aux évènements terroristes. Et comme la petite république voisine, l’Éthiopie est un des pays où les États-Unis ont une base d’où décollent des drones.

L’autre élément à prendre en considération dans la nouvelle configuration politique de la région est l’indépendance du Soudan du Sud en juillet 2011. Son accès à la souveraineté et ses relations difficiles avec le Soudan ont augmenté le nombre de conflits politiques et sociaux tant nationaux que régionaux. L’indépendance a été négociée en 2005, mais des questions importantes ont été laissées de côté par les négociateurs nationaux et étrangers (ONU) : la répartition des ressources du pétrole et la démarcation des frontières entre les deux pays. Il y a à peu près un an, les deux armées se sont retirées d’une zone non délimitée. L’Éthiopie, le Soudan du Sud et Djibouti ont créé une commission tripartite dont l’un des objectifs est la construction d’un pipeline pour transporter le pétrole sud-soudanais jusqu’au port pétrolier de Doraleh (Djibouti).

Pour sa part, le Kenya poursuit un ambitieux projet de développement appelé Kenya Vision 2030. L’indépendance et les ressources pétrolières du Sud-Soudan en font partie avec l’intention de construire de nouvelles infrastructures : routes, chemins de fer qui partiraient du port de Lamu et desserviraient un hinterland étendu passant par l’Éthiopie, le Sud-Soudan et allant jusqu’aux pays du golfe de Guinée. Selon le gouvernement kényan, la stabilité de cette région est indispensable pour assurer les objectifs économiques de ce plan.

Analyser les interventions militaires éthiopiennes et kényanes en Somalie, c’est étudier la défense de leurs intérêts nationaux. Pour Roland Marchal, l’un des spécialistes de la Corne de l’Afrique, il y a une stratégie de la peur des gouvernements de ces pays pour bénéficier d’un appui militaire et politique de l’Occident.

[1L’Erythrée, indépendante depuis 1993, et l’Éthiopie se sont affrontées militairement entre 1998 et 2000. L’accord de paix signé à Alger n’a pas supprimé les tensions

[2Le régime éthiopien du colonel Mengistu Haile Mariam a perdu l’appui financier et militaire de l’URSS en 1985. L’Allemagne de l’Est et Cuba, qui lui avaient fourni des conseillers militaires, ont mis fin à leur coopération. Pendant ce temps, les États-Unis ont intensifié leur aide militaire aux rebelles tigréens de l’ancien Premier ministre Meles Zenawi. Dans une tentative de survie de son gouvernement, le colonel Mengistu avait proposé, en vain, son aide à la coalition dirigée par les États-Unis contre l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990.

[3La République de Djibouti a toujours été un allié de l’Occident. Son premier président après l’indépendance en 1977, Hassan Gouled Aptidon, fut formé dans les conflits politiques des IVe et Ve République française. Pratiquement coopté par la puissance coloniale, il a été conservateur sur le plan politique. Les relations avec la France se sont renforcées avec l’installation d’une base militaire, qui a permis le maintien de la souveraineté du pays dans une Corne en conflit interrégional dans les années 1970.

[4Il ne faut pas oublier que l’activisme musulman en Somalie est ancien. Dans une société clanique, la religion transcende les différences. Dans les années 1920, un leadeur religieux avait organisé la résistance contre l’occupation britannique et italienne. Pour la première fois, le Royaume-Uni avait utilisé l’aviation pour faire face à une rébellion bien organisée et armée, mais surtout qui maitrisait le terrain.

[5Dans cette lutte, les États-Unis ont besoin de soutiens politiques et matériels comme l’installation d’une base d’observation des mouvements terroristes islamiques non seulement pour poursuivre les terroristes, fuyant les attaques de la force internationale, mais aussi pour arrêter ou tuer les responsables des attaques contre les ambassades américaines de Dar es Salam (en Tanzanie) et Nairobi (au Kenya) en aout 1998. Depuis le début de la décennie 1990, la diplomatie américaine s’est appuyée sur deux pays de la région : l’Éthiopie et Djibouti. L’Éthiopie est alliée des États-Unis depuis les années 1940.

[6Écrivain djibouto-français très critique du régime politique de Djibouti, il a publié plusieurs nouvelles et romans comme Cahier du nomade (1996), Balbala (1997)… La Corne du « sang » reflète bien les réalités que vivent les peuples de cette région : conflits armés, guerres civiles, famines, déplacements des populations, présence des bases militaires étrangères, primauté de la sécurité de l’Occident sur celle des populations de la sous-région, violence terroriste…

[7L’organisation régionale n’a jamais eu de politique commune sur la crise en Somalie. Les discours annoncent toujours un accord. Mais dans les faits, chaque pays, et surtout les trois grands (Ethiopie, Kenya et Ouganda), défendent leurs intérêts. La mesure la plus notable adoptée par cette organisation est la création d’une force armée en 2005, la première à se déployer sur le terrain avant sa transformation en Amisom (avec la collaboration de l’ONU et de l’Union européenne).

[8Le lac Turkana, avec 6.405 kilomètres carrés d’eau douce, est le plus grand lac du Kenya et est situé à la frontière entre les deux pays.

[9Cette croissance ne se traduit pas par une forte création d’emplois dans les villes ou les zones urbaines, même si l’agriculture occupe un grand nombre de travailleurs. L’agriculture est contrôlée par le pouvoir central et, ces dernières années, le gouvernement central vend les terres arables à des groupes agroalimentaires.

[10Si les deux pays ont signé un accord en 2000, après les affrontements armés de 1998, la tension a subsisté entre les deux dirigeants, Meles Zenawi, décédé en 2012, et Issayas Afeworki, deux anciens opposants au gouvernement du colonel Mengistu Hailé Mariam.

[11Au moment où l’Éthiopie est intervenue militairement, le Conseil de sécurité avait adopté une résolution invitant « toutes les parties en Somalie et tous les autres États à s’abstenir de toute action de nature à provoquer ou perpétuer la violence […] à mettre en péril le cessez-le-feu et le processus politique ». Comme d’autres, elle est restée lettre morte, puisque même si l’armée s’est retirée, le gouvernement a continué d’aider des groupes armés et des chefs de milices claniques pour perpétuer l’instabilité politique dans ce pays.

[12Les pays occidentaux sont engagés dans des opérations de lutte contre le terrorisme et contre la piraterie dans le sud de la mer Rouge, dans le golfe d’Aden et l’océan Indien.