KunstenFESTIVALdesarts

Joëlle Kwaschin

Créé en 1994 par Frie Leysen, le KunstenFESTIVALdesarts, dès son intitulé, brouille les genres : mêlant minuscules et majuscules, le néerlandais et le français, obligeant à prendre sa respiration pour le prononcer d’un seul tenant…, image d’une volonté ambitieuse de dépassement des frontières des communautés à Bruxelles et des disciplines artistiques. Abrégé en Kunsten, chaque année, pendant le mois de mai, il offre un champ d’expérimentation à tous les genres artistiques contemporains. Conçu comme un festival bilingue, ce qui en Belgique n’est pas anodin, il est soutenu à la fois par la Fédération Wallonie-Bruxelles et la Communauté flamande. En ces temps de crise, où la culture est accusée de couter de l’argent alors qu’il faudrait en faire, son directeur Christophe Slagmuylder réaffirme, à l’occasion de cette vingtième édition que « la création artistique est une chose précieuse » et indispensable. Cette nécessité se concrétise par une série de rencontres et d’ateliers destinés à inscrire le projet artistique du Kunsten au cœur de la ville, ce qui débouche notamment sur la collaboration entre le festival et la maison des jeunes Chicago.

Cet anniversaire est l’occasion d’une publication, Le temps que nous partageons, qui part d’une question : « Dans cent ans, quelles questions identifieront les deux dernières décennies ? » et s’interroge sur le rôle que l’art peut jouer [1]. « L’histoire du KunstenFESTIVALdesarts est devenue un prisme à travers lequel nous avons tenté de créer une perspective à la fois sur les arts et sur le monde, et les imbrications réciproques qui font que l’un fait toujours partie de l’autre, et vice-versa. »

Le rôle essentiel du spectateur

C’est la loi du genre des festivals, il n’est jamais possible de voir la totalité des propositions, un choix s’impose donc dans le riche programme. On doit à Frie Leysen la découverte en 1997 de Romeo Castellucci et de sa Socìetas Raffaello Sanzio. Depuis, Castellucci est régulièrement présent au Kunsten avec ses spectacles où, souvent, le texte s’efface au profit de l’image et du son, concrétisant ainsi son ambition : « La mission de l’artiste ne consiste pas à livrer “sa” vision ou “son” message mais à susciter le pouvoir de création du spectateur. » Usage humain d’êtres humains, un exercice en langue généralissime fait-il partie d’un théâtre aride, où le spectateur peut être rebuté parce qu’il ne comprend pas tout ou suffit-il de se laisser porter par les images fortes qui irriguent toujours le travail de la Sociètas ? Depuis 1985, celle-ci élabore une langue artificielle, qui, à force de condensations successives, finit par réduire le langage à quatre mots avec lesquels on peut communiquer. On peut ne pas partager ce vieux fantasme, il n’empêche qu’assis par terre dans des bâtiments humides et abandonnés de RTL, la résurrection de Lazare, qui refuse de ressusciter, réduite à quatre mots et bercée par un chœur tibétain, prend un relief inattendu.

D’autres images fortes sont produites par l’univers de la Cap-Verdienne Marlene Monteiro Freitas dans De Marfim e Carne (D’ivoire et de chair), sous-titré Les statues souffrent aussi. Ici aussi, les figures grotesques qui dansent accompagnées de trois musiciens font appel à l’imagination du spectateur. Métaphores de la pétrification des humains, elles lui ont été inspirées par le film d’Alain Resnais et Chris Marker, Les statues meurent aussi, longtemps interdit en raison de sa dénonciation du colonialisme : « Pourquoi l’art nègre se trouve-t-il au musée de l’Homme alors que l’art grec ou égyptien se trouve au Louvre ? », se demandait Marker. Les mythes de Pygmalion et d’Orphée inspirent également l’œuvre : un homme transgresse les limites de ce qui est vivant et de ce qui est mort, créant ainsi une créature hybride. Dans un bal frénétique, les danseurs donnent corps à d’étranges créatures, pour ce qui a été un moment fort du festival.

Avec le Kunsten, le spectateur est toujours surpris par des démarches inattendues : ainsi, transposer la guerre de Troie aux États-Unis et faire jouer Cry, Trojans ! d’après Troïlus et Cressida, de Shakespeare, par des comédiens déguisés en Amérindiens, les Troyens étant une tribu envahie par le colonisateur britannique… Au départ, le Wooster Group avait travaillé avec la Royal Shakespeare Company, dont les comédiens incarnaient les Grecs. Une fois les représentations communes achevées, le Wooster Group a transformé le spectacle en une production autonome, chaque acteur assumant soit un Grec (avec masque et accent anglais) soit un Troyen (en costume indien d’opérette). C’était la première fois que cette prestigieuse troupe new-yorkaise d’avant-garde, fondée en 1975, était en Belgique. Le résultat était un mélange assez drôle de kitsch et du texte de Shakespeare.

À la Biennale de Venise, Anne Teresa de Keersmaeker vient de voir l’ensemble de sa carrière couronnée par un Lion d’or. Cette artiste d’exception est pourtant victime des restrictions budgétaires qui frappent la Monnaie (qui ne cesse pourtant d’être primée…). Seize emplois et presque la totalité de la programmation de danse passent notamment à la trappe, laissant ATDK et Sidi Larbi Charkaoui sans maison pour les accueillir. Au Wiels, la chorégraphe présentait My breathing is my dancing. Dans une salle quelconque, à la lumière naturelle, ATDK danse seule ou en dialogue, fragilités s’additionnant, avec la flutiste Chryssi Dimitriou. On ne pouvait évidemment pas renouer avec la magie des deux spectacles de Rosas, la compagnie d’ATDK, dans les ruines de Villers-la-Ville en 2012, l’un se jouant à l’heure incertaine où la nuit s’efface devant le jour, l’autre à la tombée de la nuit, tous deux sans éclairage où le spectacle se trouvait par moment réduit au glissement du sable sous les pas des danseurs et où l’essentiel résidait dans l’imagination du spectateur.

Un théâtre de ville imaginaire

La Needcompany, fondée en 1986 par Grace Ellen Barkey et Jan Lauwers, avait émerveillé avec La Chambre d’Isabella, jouée par la magnifique Viviane De Muynck. Avec The blind poet, sous-titré Sept portraits, Lauwers, en collaboration avec le compositieur Maarten Seghers, s’inspire de l’œuvre d’un poète arabe aveugle des X et XIes siècles, Abu al ‘ala al Ma’arri, et de Wallada bint al Mustakfi, une poétesse andalouse du XIe siècle. Leurs œuvres dialoguent avec une interrogation contemporaine née de la confrontation des biographies des sept comédiens. Chacun, tour à tour, vient présenter sa « carte d’identité », « Je suis… », l’un concluant « C’est pourquoi je suis tout le monde et tout le monde est moi ». Qu’est-ce l’identité dans une Europe multiculturelle ? L’énergie des comédiens, par moments, s’apparente à celle de meneurs de revue et leur palette de talents font de ce spectacle l’un des meilleurs du Kunsten.

Le Koninklijke Vlaamse Schouwburg (KVS) et le Théâtre national présentent pour la prochaine saison un programme commun. Les deux directeurs, Jan Goosens et Jean-Louis Colinet, qui collaborent depuis de nombreuses années, veulent créer un « théâtre de ville imaginaire ». Ce projet est né du constat de la séparation des mondes culturels, alors qu’en réalité, sur le terrain, les communautés se mélangent. Démontrant que l’avenir de la ville serait le multilinguisme, la programmation commune concrétise cette ville rêvée.

S’il fallait trouver un fil à tirer à travers la trame de cette riche édition, nul doute que ce serait cette « trêve de l’incrédulité » (Yves Lavandier), propre notamment au théâtre qui permet de faire du commun. « Les dispositifs de la représentation théâtrale occidentale sont là pour nous isoler les uns des autres, l’obscurité et l’ordre de silence en sont les garanties nécessaires. Mais nous partageons l’obscurité et c’est nous tous, ensemble, qui produisons le silence… Quel paradoxe que cette réunion qui nous sépare, ou plutôt cette séparation qui nous réunit, car c’est la puissance et le projet de ce théâtre-là : nous diviser pour nous unir mieux » (Jérôme Bel, « Je me sens toujours incroyablement bien dans un fauteuil de théâtre… » dans Le temps que nous partageons).

[1Daniel Blanga-Gubbay et Lars Kwakkenbos (dir.), Le temps que nous partageons. Réflexions à travers le spectacle vivant, Fonds Mercator et KustenFESTIVALdesarts, 2015.