Jouir et en finir

Anathème • le 7 septembre 2017

La Belgique est à la pointe de la réflexion sur la fin de vie. Elle a logiquement consacré, dès 2002, le droit à mourir dans la dignité en permettant l’euthanasie des malades incurables endurant une souffrance constante, insupportable et inapaisable. Cette législation se fonde sur l’idée que la dégradation physique et psychologique, ainsi que les souffrances terribles provoquées par la maladie portent gravement atteinte à la dignité humaine, ce qui justifie que l’on fasse droit à une demande de hâter une fin de toute façon inéluctable.

Il faut cependant regretter que la conception de la dignité qui sous-tend la règlementation actuelle reste largement imprégnée d’un humanisme ringard voyant dans le geste de donner la mort un acte gravissime qui ne se justifie qu’en dernière extrémité, lorsqu’il s’agit d’épargner le pire à son prochain : le martyre d’une abominable agonie.

Pour être cohérent avec les options fondamentales de notre société, il ne suffit pas de permettre l’euthanasie, il faut aller plus loin et permettre à chacun de disposer librement de sa vie, y compris via la conclusion de contrats d’assassinat. On les appellera « contrats de suicide assisté », bien entendu, mais on perçoit bien la différence de nature, et le considérable progrès, par rapport à l’euthanasie.

Or, ce progrès est en marche, avec la proposition du député Open-VLD Jean-Jacques De Gucht, d’autoriser la mise à mort des personnes ne souhaitant pas « aller plus loin » parce qu’elles ont fait le tour de la vie. Foin de la tatillonne exigence d’une maladie incurable ou de souffrances impossibles à soulager ! Si mamy en a assez, si elle s’ennuie dans une couteuse structure d’accueil, pourquoi ne pas lui rendre le service d’une dernière injection ?

Une fois de plus, il faut savoir gré aux libéraux de comprendre si pleinement nos valeurs et d’en endosser si parfaitement les conséquences. La question fondamentale est en effet ici celle du sens de la vie. Ayant conscience de sa brièveté, l’homme n’a pu, de toute éternité, s’empêcher d’en questionner le sens et d’apporter des réponses remarquablement diverses. L’existence est, pour les uns, la traversée d’une vallée de larmes en attendant un au-delà heureux (où rira bien celui qui rira le dernier), pour les autres, l’occasion d’accomplir un destin terrestre et de marquer l’Histoire, pour d’autres encore, un intervalle de temps entre deux réincarnations menant, si tout va bien, au Nirvana, ou bien, pourquoi pas, l’occasion d’extraire un maximum de charbon des entrailles de la terre pour engraisser un patron, avant de mourir à quarante-cinq ans de la silicose.

On le voit, à l’éternité de la question, répond la diversité des interprétations.

Notre société, elle, a clairement marqué une avancée considérable sur ce plan en se vouant à l’immanent plaisir sublunaire. Constatant qu’il n’est d’investissement qui vaille sans garantie de rentrer dans ses frais et inversant le pari de Pascal, elle a décidé de consacrer son énergie à la recherche de la jouissance en ce bas monde. Le plaisir, fort bien, mais pas celui des mystiques ni des contemplatifs ! Celui des sens, de la possession, de la consommation. De préférence un plaisir qui s’achète ou se loue ; car rien n’est plus sûr qu’un contrat en bonne et due forme.

La vie n’a donc de sens que tant que durent le plaisir et notre fortune. Sitôt que surviennent la lassitude ou la ruine, disparait toute raison d’être.

Or, aujourd’hui, nous sommes confrontés au terrible défi du vieillissement de nos populations. Rien de grave à première vue : l’âge n’empêche pas de s’acheter tout et n’importe quoi et le nombre de vieillards bavant dans les mers chaudes, au volant de voitures de luxe ou à la table des plus grands restaurants a tout pour nous rassurer. Il ne faut cependant pas se voiler la face : avec l’âge, le plaisir enchérit. L’homme qui fut si heureux de sa Ford Escort d’occasion en 1972 ne ressent plus de frisson qu’avec une grosse berline allemande. Une jeune femme, jadis, lui coutait une bière au bar du Macumba Night, quand, aujourd’hui, seules des agences acceptant les cartes de crédit lui offrent un tel service. Sa voisine, qui se sentait pousser des ailes sur la plage de Bredene, ne jure aujourd’hui que par quelque ile perdue dans le Pacifique. Malheur à qui n’a pas épargné pour s’acheter une raison de vivre une fois ses vieux jours venus !

Songeons ainsi à notre vieille tante qui aime tant siroter une tasse de café accompagnée d’un carré de chocolat. Depuis qu’elle perd la tête, elle ne peut profiter de ce doux plaisir — son dernier, peut-être — que dans le cadre sécurisé d’une maison de retraite, un établissement de qualité qui ne sert pas un vilain café tiède deux fois par jour, mais offre le confort d’un expresso à toute heure. Le carré de chocolat lui est bien ruineux !

Grignoter des friandises et couler des jours heureux implique dès lors d’entamer largement l’héritage. Vendue et dépecée en mensualités, la maison de famille n’ira pas grossir l’héritage des enfants — qui, de toute façon, ont déjà la soixantaine bien sonnée —, mais fera le bonheur d’une famille aisée quittant un centre-ville pollué et celui des actionnaires de la maison de repos.

Cependant, un tel pactole n’est pas éternel et viendra un moment où la source se tarira. À quoi bon vivre, dès lors, dans les sombres chambrettes d’un home de troisième catégorie, sans rien consommer, que le minimum vital ? S’il est une souffrance impossible à soulager et un mal sans perspective d’apaisement, c’est bien celui-là. Y a-t-il alors geste plus humain, plus compatissant, plus solidaire que d’abréger les souffrances d’un martyr cacochyme ?

L’ultime injection est, sans aucun doute, la parfaite preuve de notre humanité, pour nous, hédonistes qui avons placé notre foi dans l’individu et notre espérance dans le plaisir ici-bas. Quel soulagement que la perspective d’être parfaitement libérés de la douleur, de la question du sens et de l’obligation d’égayer les longues journées de mamy !


Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s’est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd’hui le regard lucide d’un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes.
Son expérience du pouvoir l’incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d’ordre dans ce monde qui va à vau-l’eau.