Je suis pour le politiquement correct, est-ce politiquement incorrect ?

Laurence Rosier

Ce jeudi soir, je suis allée au théâtre voir un spectacle basé sur des improvisations, dont la ligne directrice était le politiquement correct, à partir de thèmes de société. Ce soir-là, il s’agissait de l’impunité, de la maladie et des violences conjugales. Le public du théâtre était assez sage et convenu dans ses propositions (entre piétonnier, douleur, homme battu comme sources possibles d’improvisations) et les acteurs/actrices y sont allé.e.s mollo ; mais que voulaient-ils/elles dépasser comme barrière physique ou langagière dans leur performance ? Et puis la scène théâtrale ne permet-elle pas de « tout dire » (à défaut de tout y faire) ?

Ce vendredi matin, je reçois dans ma boite mail une invitation à une conférence du philosophe Guy Haarscher qui veut « en finir avec le politiquement correct ». Il semble que ce soit la mode chez certains penseurs de dénigrer le politiquement correct, rejoignant une conception antitotalitaire du langage. En 2016, l’ancien élève d’Althusser, Dominique Lecourt, fustigeait déjà dans un long entretien accordé au Figaro la tyrannie du politiquement correct qui engendrerait de nombreuses violences par excès de pudibonderie et de précaution et qui illustrerait le triomphe de la société juridicisée à l’extrême.

L’expression devenue quolibet est décidément de saison et une rapide plongée sur la toile offre immédiatement quelques exemples emblématiques, du point de vue des thèmes ou des énonciateurs : « Ces jupes sont le signe d’une expression religieuse, il ne faut pas se cacher derrière le politiquement correct » (député UMP Eric Ciotti sur Twitter) ; « Un des dogmes du politiquement correct, c’est que la France doit tout aux étrangers » (Finkelkraut sur France Inter) ; « Donald Trump, le président “élu grâce au politiquement correct ?” » (blog Contrepoints) ; « Alain de Benoist : Le “politiquement correct” est l’héritier direct de l’Inquisition » (blog Boulevard Voltaire)…

Dans les usages contemporains, on superpose les expressions comme jargon, langue de bois, novlangue, bienpensance, pensée unique, angélisme, pensée bisounours, droit de l’hommisme… et politiquement correct, et on s’emmêle les pinceaux sémantiques, stylistiques et idéologiques.

Cette notion idéologiquement marquée, calquée sur l’anglais politically correct et apparue à la fin du XVIIIe aux États-Unis dans un contexte juridique de protection des minorités, intéresse la linguistique par les procédés rhétoriques qu’elle convoque, par son rapport à ce que signifie la correction du langage (les normes grammaticales et les normes de politesse) et au rapport fondamental entre les mots, la pensée et le monde qu’elle « reflète ».

Si la langue dit en partie le monde, la critique du politiquement correct repose sur l’idée qu’une pensée claire doit s’exprimer dans un langage sans ambages, qui en serait donc l’exacte traduction. On rejoint là un poncif de la pensée puriste énoncée par Nicolas Boileau au XVIIe siècle : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément ». Plus encore la clarté de l’expression et de la pensée serait donc dotée d’une vertu et d’une authenticité morale exemplaires. C’est oublier aussi, comme le rappelait la sentence du père Malagrida, jésuite du XVIIIe, que « la parole a été donnée à l’homme pour cacher sa pensée » (cité par G. Antoine) et pas nécessairement pour « appeler un chat un chat » pour reprendre encore une sentence de Boileau. Pourtant cet imaginaire linguistique qui sert de soutien à la critique du politiquement correct s’appuie sur un stéréotype langagier puissant : celui du mot juste ou du terme propre. Si celui-ci représente un idéal de communication, il ne reflète en rien le fonctionnement réel du langage avec ses implicites, ses sous-entendus, ses évolutions et extensions de sens, la polysémie des termes dans les interactions, ses usages rhétoriques sous forme d’euphémisme, de litote, de périphrase… : de « il a rejoint les étoiles » à « va je ne te hais point ». Les débats autour des dénominations à enjeux juridiques (user du mot guerre après un attentat, dire migrant ou réfugiés) le démontrent à l’envi, les dénominations sont engagées, elles sont produites et reçues dans des contextes qui leur donnent et leur redonnent du sens, celui-ci n’étant jamais figé, mais mouvant. Le sens est certes prévu par le dictionnaire, mais qui aurait pensé un jour que couillon signifierait un temps « je ne vote pas pour Berlusconi » ?

Le politiquement correct vise aussi à s’interroger sur les emplois stéréotypés des mots, qui continuent de porter leur charge discriminante malgré l’intention parfois bienveillante du sujet parlant. Je cite toujours cet exemple extrait du très beau film français d’Agnès Jaoui, Le Gout des autres où le patron d’une petite entreprise qui découvre le monde des artistes et du théâtre use du mot PD comme d’une insulte commune, synonyme de con ou d’imbécile et où l’un des protagonistes lui renvoie la définition initiale du terme : PD, des gens qui s’enculent comme mon ami et moi ? Le débat est clair entre l’usage pragmatique du terme et de son évolution ainsi que du point de vue exprimé par le sujet parlant et l’usage éthique du mot et de sa réception. Car l’enjeu fondamental est bien là. Avec ses masques : quand Anita qui travaille dans une entreprise de nettoyage dit qu’elle préfère qu’on emploie le terme « femme de ménage » plutôt que celui de technicienne de surface « trop intellectuel » n’a-t-elle pas intériorisé un stigmate de classe qui passe par sa propre dénomination jugée incongrue, pas de son rang, la dépassant (faut pas péter plus haut que son cul) ?

Par ailleurs, le politiquement correct est assimilé à la langue de bois ou novlangue [1]et, à ce titre, constamment dénoncé. La langue de bois désigne au départ un jargon administratif, cliché, figé utilisé à des fins politiques. Mais on notera aussi que ce langage est nommé par une métaphore et que les figures de style abondant dans ce type d’expression relèvent d’un emploi poétique de la langue qui dépasse bien entendu la langue de bois elle-même. Mais ce qui importe c’est l’idée d’une langue figée, stéréotypée au sens fort du terme (fixe). Ce qui est encore un paradoxe puisque les ennemis du politiquement correct aiment à pointer les dérives sémantiques qui illustrent un lexique… non figé.

Épingler les variations contemporaines du langage s’accorde à une dénonciation des stéréotypes de pensée et de discours supposés être l’apanage du mode de pensée bourgeois dans la lignée du célèbre dictionnaire des idées reçues de Flaubert. Plus particulièrement, la stigmatisation du langage des politiques repose sur l’idée répandue que les politiciens sont des menteurs et des rhéteurs du vide, maniant le cliché et les mots à la mode : le politiquement correct et la langue de bois seraient leur quotidien qu’ils soient de droite ou de gauche. Mais les expressions stéréotypées, les tics langagiers et les formules toutes faites ne font-elles pas le bonheur des chroniqueurs du beau langage ? Et « les conditions de production du discours médiatique vont de pair avec la brièveté, la formule qui frappe et la détachabilité de la petite phrase assassine qui fera boule de neige. Le figement trouve là la pleine expression de son caractère foncièrement créatif. [2] »

Enfin, les politiques se sont aussi appuyés sur le stéréotype de la langue de bois pour défendre l’idée d’une parole « vraie » (titre d’un ouvrage de Michel Rocard paru en 1979) contre une parole faite de faux-semblants, voire une absence de pensée : appeler un chat un chat cyniquement et étymologiquement réactualisé par la grossièreté trumpienne, il faut attraper les femmes par leur chatte.

Les enjeux d’une prise de parole politique au sens où l’entendait Michel de Certeau m’ont amenée à une extrême nuance sur ce continent sociolangagier qu’on désigne par le politiquement correct. Il existe des espaces de parole qui permettent une outrance à des fins critiques, mais il doit aussi exister des espaces publics safe où les échanges langagiers peuvent être soumis à une surveillance de la « liberté d’expression » au profit de la liberté de réception : la lutte contre le harcèlement de rue entend bien nuire à « la libre expression » des propos sexistes comme le rappelait le Manifeste des chiennes de garde en 1999.

D’un souci d’équité envers des catégories de personnes stigmatisées dans une démocratie, le politiquement correct est devenu une pratique jugée négativement, dite « totalitaire » et porteuse de représentations contradictoires : conformisme, non-expression, disqualification systématique de l’opinion adverse toujours dicible, fantasme de la prise de pouvoir des minorités [3].

Bien entendu la grève est devenue un mouvement social, les internautes aiment à se dire pris.e.s en otage en cas d’arrêt de travail des transports publics… et les génocides capillaires pullulent sur la toile… Ce sera l’objet d’une prochaine chronique…

[1La novlangue provient-elle de l’univers « fictionnel » de Georges Orwell où là encore la mise au pas des esprits passe par la police de la langue. L’auteur donne une grammaire précise de l’usage totalitaire d’un vocabulaire réduit à sa plus simple expression où il n’existe plus que les termes nécessaires au travail et à la vie quotidienne et où les mots sont univoques : pas de possibilité d’emploi métaphorique (ce qui finalement est contraire aux usages rhétoriques du politiquement correct féru de figures).

[2Paveau et Rosier, La langue française. Passions et polémiques, 2008.

[3F. Riad, « Critique de l’antipolitique correct », Lesmotssontimportants.net.

Les chroniques de l’irrégulière, une nouvelle rubrique que vous retrouverez sur notre site.