Jan Bens, l’homme à côté duquel Sepp Blatter a l’air d’un homme honnête

François Gemenne • le 9 juin 2015

Donc Jan Bens ne démissionnera pas. Ce n’est pas tant l’affaire de corruption au Kazakhstan qui me tracasse. Après tout, il a travaillé pour l’industrie nucléaire avant d’être chargé de la surveiller, ce n’est pas très surprenant. Et il est difficile d’implanter des centrales nucléaires sans distribuer un paquet d’enveloppes, hein ? Je comprends. Je compatis.

Je suis davantage choqué par ses propos sur la catastrophe de Fukushima. Ainsi donc, à l’écouter, l’accident nucléaire n’aurait provoqué que deux morts, dans des accidents de chantier. Même dans le pire des cas, dans le scénario-catastrophe, le bilan humain reste acceptable : deux morts. Un détail de l’Histoire, hein ?

Le problème, Jan Bens, c’est que ce pire des cas, je l’ai vu d’assez près. Entre 2011 et 2013, j’ai coordonné un projet de recherche franco-japonais qui portait sur les conséquences humaines de la catastrophe. J’y suis allé plusieurs fois, pour rencontrer les victimes de l’accident. Et je peux vous dire que le bilan humain ne s’arrête pas à deux morts. On verra plus tard les corrélations entre les cancers de la thyroïde et l’exposition aux particules radioactives — il est trop tôt pour tirer des conclusions définitives.

Ce que nous avons vu, par contre, ce sont des villages abandonnés, des familles décimées et des vies chamboulées. L’accident nucléaire a déplacé un peu moins de 200.000 personnes. Beaucoup ne pourront jamais revenir chez elles. L’évacuation a été organisée dans la plus grande précipitation, sans que les gens soient informés de ce qu’il se passait réellement. Aujourd’hui, la zone avoisinant la centrale reste une zone interdite, tandis que les villages alentours ont été désertés par ceux qui avaient les moyens de déménager. N’y restent que ceux qui sont trop vieux ou trop pauvres pour partir.

Nous avons réalisé des entretiens les yeux rivés sur nos montres, sachant que nous ne pouvions pas rester très longtemps dans la zone contaminée, tandis qu’eux n’avaient pas le choix. Nous avons refusé le riz et le thé que les gens nous proposaient, sachant que nous ne pouvions avaler aucune nourriture locale, tandis qu’eux n’avaient pas le choix. Nous avons entendu des histoires de souffrance, de discrimination, de dépit et de vies brisées, des récits de résistance et de volonté aussi ; mais pas d’espoir. C’est cela sans doute qui rend la catastrophe de Fukushima si différente des autres catastrophes que j’ai pu étudier : partout ailleurs, même quand les gens avaient perdu des proches, leur maison et leurs biens, leur restait l’espoir que demain serait forcément meilleur qu’aujourd’hui. Pas à Fukushima.

Et cela Jan Bens ne peut l’ignorer. Ceux qui l’écoutent pourront peut-être croire que le bilan humain de Fukushima s’arrête à deux morts. Le président de l’agence fédérale de contrôle nucléaire de mon pays ne peut ignorer que le pire accident nucléaire de l’histoire est un drame pour un pays tout entier. On sait bien qu’en matière de sûreté nucléaire, les gouvernements et autorités de contrôle disent rarement toute la vérité. Mais ce mensonge fait de vous une véritable ordure, Jan Bens. Si je vous rencontre un jour, je ne vous promets pas de rester poli.