J’étais à Bhopal

Isabelle Chevolet

C’est le hasard qui m’a conduite à Bhopal la nuit du 2 au 3 décembre 1984 au cours de laquelle se déclara la plus terrible catastrophe de l’histoire industrielle indienne : un nuage de gaz mortels s’était échappé d’une usine appartenant à la multinationale américaine Union Carbide. Le nuage qui se répandit causa la mort de quelque 8.000 personnes les premiers jours, puis environ 20.000 autres au fil du temps. Il abandonna aussi derrière lui 500.000 personnes gravement intoxiquées.

À cette époque, j’avais vingt-cinq ans. J’étais avide de connaitre le monde, à commencer par l’Asie. J’avais quitté la Belgique pour entreprendre un périple de onze mois qui allait du Népal à Ceylan en traversant l’Inde par mille détours. Le sac au dos, j’étais partie avec Jean-Louis, mon compagnon. À deux, nous avions bourlingué pendant trois mois lorsque nous avons échoué à Bhopal, une cité du centre de l’Inde. À l’époque, elle comptait environ un demi-million d’habitants. C’était une ville étendue avec sa foule, ses rues, ses places, ses parcs, ses magasins, ses odeurs...

Avant notre arrivée à Bhopal, nous avions fait la rencontre de Claudine, une Française. Tous trois jeunes et dotés d’un petit budget, nous avions décidé de partager la même chambre d’hôtel pour réduire nos frais. Le soir venu, nous avons diné ensemble. Au milieu de la nuit, je me suis réveillée et me suis levée, les yeux en pleurs et la gorge en feu. Il était trois heures du matin. J’ai fait quelques pas dans la chambre. Mes yeux brulaient et je me sentais prise de panique. Comme je trouvais l’air insupportable, j’ai sorti mon ami du sommeil. Au bout de quelques secondes, ses yeux le brulèrent aussi. J’ai réveillé Claudine qui éprouva les mêmes symptômes. Et Jean-Louis, énervé, nous lança : « Il y a un problème ! Cet hôtel est pourri. Sortons ! » Nous avons quitté les lieux en catastrophe.

Dans la rue se bousculait une foule agitée et inhabituelle à une telle heure. Un brouillard épais avait envahi la ville. La plupart des gens toussaient à en cracher leurs poumons. Le spectacle était insoutenable, la panique générale. À peine dehors, je fus surprise par le peu de bruit. Toutes les voitures avaient disparu ! En réalité, tout ce qui roule s’était évanoui : automobiles, camionnettes, camions, bus, rickshaws, vélos... Ma première impression fut de vivre une guerre chimique. À force d’interroger les gens qui courraient en tous sens, un homme finit par nous dire : « Il y a une usine de pesticides toute proche. Le gaz vient de là. »

Nous nous sentions de plus en plus mal. Nos yeux brulaient ainsi que notre gorge et nos poumons. Nous commencions à suffoquer. Claudine s’écria : « On va tous crever ! » Jean-Louis et moi la regardions incrédules. Toutefois nous n’avions plus qu’une chose en tête : trouver un véhicule et fuir la ville. Nous avons marché au hasard des rues qu’empestait une odeur de chou bouilli. J’avais pour habitude de porter un foulard et je l’ai appliqué sur mon visage que l’air pollué dévorait. Claudine fit de même. Jean-Louis nous tint chacune par la main et lui, à visage découvert, nous tira à sa suite. Nous avons marché longtemps sans savoir où aller ni même dans quelle direction nous diriger dans cette ville que nous ne connaissions pas. Et puis, nous avons cru au miracle : nous venions de dénicher un camion dissimulé sous un abri. Dans une telle situation, les scrupules s’évanouissent et nous étions bien décidés à le voler. Claudine avait conduit des poids lourds en France et elle s’exclama : « Je m’occupe de le mettre en marche ! » Ce fut peine perdue car si le camion était resté là, c’était parce qu’il était bel et bien en panne.

Nous avons repris notre déambulation au milieu de cette ville que nous découvrions. Il faisait irrespirable. C’était comme s’il n’y avait plus d’oxygène. Nous étouffions. Nos yeux pleuraient et nous ne pouvions presque plus les ouvrir. Nous bavions. La morve nous coulait sur le menton. Inondés de sueur, nous étions en proie à d’abominables crampes intestinales. Claudine vomit. Nous étions au plus mal et ne savions que faire. Partout, des gens toussaient, crachaient un liquide mousseux et se vidaient par tous les orifices. C’était l’enfer. Vers où aller pour fuir cette horreur ? Dans ce chaos, nous étions démunis et sans information. À l’hôpital de Bhopal où nous nous étions rendus, des patients agonisaient dans des chambres surpeuplées.

Le temps avait passé lorsque, vers six heures du matin, l’atmosphère s’allégea. À notre soulagement, l’air redevint respirable. Nous ne savions que faire et, dans l’attente d’une décision, nous avons rejoint notre hôtel pour dormir quelques heures. À notre réveil, à neuf heures, Jean-Louis nous dit : « Il faut que nous quittions la ville coute que coute. Je vais à la gare nous acheter des billets de train. » Lorsque Jean-Louis revint une heure plus tard de la gare, il était blême. Il avait le regard perdu. Il nous dit d’un ton froid, quasi impersonnel : « Ils sont morts. Ils sont tous morts à la gare. Tous. » Jean-Louis avait l’habitude de raconter des histoires abracadabrantes, et je ne me sentais pas prête à avaler une telle énormité. Je le fis répéter, me refusant à croire ce que je venais d’entendre. Et Jean-Louis, livide, nous répéta la même chose.

Peu après, nous avons quitté l’hôtel. Des quantités de gens étaient couchées dans les rues. Ce n’est pas un spectacle inhabituel en Inde de voir des personnes allongées par terre, et je ne fus pas autrement surprise. Puis nous sommes passés à côté de vaches et de chevaux étendus sur le flanc. Ce tableau-là n’était pas normal. Ce n’est qu’à ce moment-là que je me rendis à l’évidence : les rues étaient jonchées de cadavres. Vers midi et demi, des cris d’effroi se répandirent dans les rues. « Le gaz revient ! Ça recommence ! » Je fus prise de panique, je ne voulais à aucun prix revivre le cauchemar que nous venions d’endurer les heures précédentes. D’abord pétrifiée, j’ai ensuite tremblé de tous mes membres et fus prise de convulsions. Jamais de ma vie, je n’avais cru que j’atteindrais un jour le seuil de la crise de nerfs. Nous nous sommes enfermés dans une banque où les employés avaient trouvé un système pour se protéger du gaz toxique : ils plongeaient leur mouchoir dans un verre d’eau et l’appliquaient ensuite sur leur visage. Par bonheur, l’alerte était fausse, la rumeur n’était pas fondée. Vers 13 heures, nous avons entendu les hautparleurs d’une première voiture de police qui nous disaient de nous calmer. Le nuage toxique ne revint pas.

Nous avons entendu qu’un train partirait vers Bombay à 14 heures. Arrivés à la station, nous avons appris que les quatre-vingts personnes qui y travaillaient étaient toutes décédées. Une foule compacte se pressait sur le quai. Le train fut pris d’assaut dès son arrivée, et le cliché de l’Indien fataliste se mua soudain en image de détresse. C’était la confusion. La pagaille régnait partout. Chacun ne pensait qu’à se frayer un chemin dans la marée humaine pour se faufiler dans une voiture. Deux militaires sikhs nous aperçurent et nous réservèrent d’autorité deux sièges au titre que nous étions étrangers. Dans ces conditions, deux places assises pour trois constituaient un luxe. Je ne pus m’empêcher de penser que, dans une telle situation chez nous, personne n’aurait songé à privilégier des étrangers.
Je me souviens encore de ce long voyage de dix-sept heures dans des conditions difficiles, tous serrés les uns contre les autres. Jamais je n’oublierai ce drame qui me glace le sang lorsque j’y repense. Jamais je n’oublierai la vision atroce de bébés morts dans les bras de leur mère. Jamais je n’oublierai ces femmes entassées autour de nous, pleurant et criant, et qui, le poison produisant encore ses effets, devinrent aveugles avant la fin du voyage.

Arrivés à destination, nous avons voulu fuir au plus loin cet endroit maudit où le mauvais sort nous avait piégés comme des rats. Il n’était plus question pour nous de visiter la région. Nous avons poursuivi notre exode et nous sommes réfugiés d’abord à Bombay, enfin sur la côte, à Goa. Nous nous sentions un besoin impératif de mettre le plus de distance possible entre nous et Bhopal. Nous voulions oublier que nous avion­s failli perdre la vie, à Bhopal qui n’aurait dû être qu’une simple étape nocturne avant la poursuite de notre voyage. Nous n’en croyions pas nos yeux. Enfin le calme et un bonheur immense d’être vivants ! Je fus malade pendant un mois. Mais, tout comme mes compagnons de voyage, j’avais survécu et c’était le principal. Peut-être devons-nous notre chance à notre bonne santé d’Européens, supérieure à celle de bien des Indiens. Ou grâce aux moustiques qui nous obligeaient à dormir fenêtres et volets fermés.

Ce n’est que bien plus tard que nous avons appris ce qui s’était réellement passé. L’usine de produits chimiques de l’Union Carbide, loin d’être isolée en pleine campagne, se situait aux abords directs des quartiers pauvres de la cité. La gare, située sous les vents, en était le bâtiment principal le plus proche et ne se trouvait qu’à un kilomètre. Un seul petit kilomètre. Le nuage qui s’était répandu contenait de l’acide cyanhydrique et du phosgène. L’explosion d’un réservoir avait laissé échapper pas moins de quarante tonnes d’isocyanate de méthyle, le gaz probablement le plus dangereux de l’industrie chimique. Ce gaz rend aveugle, provoque d’affreuses brulures et s’attaque aux systèmes respiratoire et nerveux. Quarante tonnes ! Une quantité qui dépasse l’imaginable, mais hélas bien réelle. À noter que les alarmes de sécurité n’avaient pas fonctionné. Ils sont des milliers ceux qui ont inhalé les gaz cette nuit-là et qui sont morts dans les jours, les mois ou les années qui ont suivi.

Au cours de ces heures tragiques, nous n’avons aperçu qu’un seul autre Occidental : un Américain que la destinée avait mené comme nous à Bhopal une nuit où il aurait mieux valu se trouver ailleurs. Nous avons vu la mort en face et vécu l’expérience la plus éprouvante de notre vie. Sans nous en douter, nous venions d’assister de l’intérieur à l’une des plus grandes catastrophes industrielles du XXesiècle.

Tous mes remerciements à Stéphane Joncker pour son aide à la rédaction de ce texte.