Itinera, un think tank qui compte en Belgique ?

Albert Bastenier

Parmi les think tanks belges, l’Itinera Institute passe pour l’un des plus influents. Il se donne pour mission d’identifier, défendre et construire les chemins de réformes qui garantissent une croissance économique et une protection sociale durable dans ce pays. Sommes-nous toutefois face à autre chose qu’une officine dont l’objectif est de répandre le crédo néolibéral dans les politiques publiques ?

Il y aurait plus de 5.000 think tanks dans le monde, dont près de 2.000 aux États-Unis et 800 en Europe de l’Ouest. Ils font l’objet de lectures fort différentes puisque, pour les uns, ils peuvent être considérés comme des acteurs essentiels des sociétés démocratiques, pluralistes et ouvertes où ils jouent un rôle fondamental en matière d’analyse des politiques poursuivies, tandis que pour d’autres, il ne faut voir en eux que des associations de lobbying déguisées servant des intérêts particuliers. Si leur activité se déploie toujours aux frontières entre la vie sociale, l’information et le pouvoir, les objectifs qu’ils poursuivent peuvent toutefois être très spécialisés et couvrir des domaines variés : les politiques publiques en général, mais aussi des questions comme le développement, la paix, les relations internationales, les droits humains, l’environnement, etc. [1]

Une cinquantaine de think tanks sont répertoriés comme basés en Belgique, dont un grand nombre poursuit des objectifs qui dépassent le cadre local. Leur présence dans le pays s’explique par la proximité qu’ils recherchent avec les institutions de l’Union européenne. Parmi ceux qui, de manière plus restrictive, focalisent leurs prestations sur le cadre politique belge, l’un des plus visibles est l’Itinera Institute, fondé en 2006 par le promoteur immobilier Bart Verhaeghe (domicilié en Suisse) et actuellement dirigé par le juriste Marc De Vos, professeur à l’Universiteit Gent et à la Vrije Universiteit Brussel. Il se donne pour mission d’identifier, défendre et construire les chemins de réformes qui garantissent une croissance économique et une protection sociale durables en Belgique.

Le noyau d’Itinera compte une douzaine de chercheurs (presque tous des économistes) rattachés à différentes universités belges ou provenant du secteur privé et bancaire. On y consacre des travaux et prodigue des recommandations dans les domaines de l’emploi, de la fiscalité, des pensions, de l’éducation, de la santé, des inégalités et des migrations. Sans qu’Itinera consente à rendre publique l’identité de ceux qui contribuent à son financement, les travaux accomplis le sont en principe dans une totale autonomie et une perspective qui doit faciliter le débat démocratique. C’est sur la base de faits et de chiffres, précise l’organisme, que les propositions formulées veulent contribuer à objectiver le débat public de manière constructive, originale et audacieuse.

On comprend bien que ce sont là des déclarations d’intention flatteuses que le think tank s’adresse à lui-même. Elles ne sont évidemment pas partagées par tout le monde. Et si les documents publiés par Itinera se font un devoir de mettre en lumière ce que, en matière socioéconomique, peut avoir de partiale l’argumentation syndicale, du côté des syndicats on n’a pas tardé non plus à fustiger les propositions d’Itinera qui, en matière de pension notamment, reposeraient sur des modèles mathématiques très sélectifs qui conviennent particulièrement bien à l’agenda de la droite. De la même façon, dans le domaine des soins aux personnes âgées, les mutualités socialistes reprochent à Itinera d’explorer la question sous le seul angle d’un nouveau marché à investir et des belles opportunités économiques que cela représente dès lors que les patients sont conçus comme des consommateurs de soins. L’originalité et l’audace intellectuelles auxquelles le think tank prétend trouvent donc rapidement leurs limites dans la réduction du phénomène complexe du vieillissement de la population à la marchandisation des soins. De la part de ceux qui ambitionnent d’éclairer l’avenir, on aurait évidemment pu espérer un traitement prospectif de la question autre que ce seul-là !

Mais c’est aussi dans les médias flamands que Marc Reynebeau (De Standaard) et Koen Fillet (vrt) discutent l’indépendance d’Itinera dont les études sont le plus souvent marquées par un plaidoyer pour moins d’État et plus de libre marché. Pour Dirk Van der Maelen, Itinera est une machine de lobbying néolibérale. Il est vrai que, à partir des conférences qu’ils ont animées ensemble, il est difficile de dissimuler l’intime convergence des vues au sujet de l’avenir du capitalisme qui se manifeste entre Marc De Vos pour Itinera et Karel De Gucht pour l’Open-vld. Évidemment, Itinera pourra toujours plaider pour sa neutralité et sa propre excellence en faisant remarquer qu’un autre think tank encore plus à droite que lui — Liberté Chérie — salue son professionnalisme tout en regrettant sa frileuse ligne blairiste.

Que la majorité des études produites par Itinera s’inscrit dans le courant néolibéral qui domine la science économique, nous avons voulu le vérifier nous-même à partir du traitement que l’on y réserve à un domaine de la vie sociale que nous connaissons personnellement assez bien : le phénomène migratoire.

Itinera lui a consacré une analyse spécifique en 2011, qui porte sur les enjeux de la nouvelle loi relative au regroupement familial. Laurent Hanseeuw, un ingénieur de gestion spécialisé en finances, s’y contente de la thèse on ne peut plus répandue qui, dans le phénomène démographique de grande ampleur que constituent les migrations contemporaines et qui de manière visible affecte durablement de multiples aspects de la vie du continent européen, ne discerne qu’une réalité purement économique. Il réfléchit en somme comme si on n’était en face de rien d’autre que d’un domaine annexe à celui des politiques de l’emploi. Le problème majeur du regroupement familial, nous dit-on dès lors, est celui de l’intégration des nouveaux venus sur le marché du travail et du cout que cela implique pour le système belge de protection sociale.

Après avoir signalé que ce regroupement trouve son fondement dans la Déclaration universelle des droits de l’homme et qu’il figure comme un droit irréfragable dans la charte des droits fondamentaux de l’ue, on en vient aux considérations qui comptent : l’intégration des immigrés doit être comprise à l’intérieur de la théorie de la redistribution spatiale de l’un des facteurs de production qu’est la main-d’œuvre. L’auteur semble toutefois ignorer que, même à l’intérieur de sa propre discipline, les économistes sont loin d’être unanimes dans les analyses couts-bénéfices du phénomène migratoire. La recommandation adressée aux mandataires publics est dès lors on ne peut plus convenue : il faut concevoir le regroupement familial en l’accompagnant de mesures contraignantes à l’emploi et en visant leur moindre poids possible pour le système de protection sociale. Quelle originale et audacieuse idée ! Et pour ne pas s’écarter du droit fil économiciste du raisonnement, l’auteur plaide en même temps pour la flexibilité, mettant en garde contre les effets contreproductifs que pourrait avoir la loi si, à l’avenir, elle tendait à dissuader les futurs candidats à l’immigration à l’égard d’un pays vieillissant comme la Belgique où les besoins en main-d’œuvre importée resteront vraisemblablement présents dans l’avenir.

Ce qui nous est exposé là fournit un exemple d’expertise qui ne contient aucune idée novatrice par rapport au discours que, dans le même domaine, l’ocde diffuse depuis de nombreuses années. Plus gravement sans doute pour un organisme de conseil politique, on ne semble y avoir aucune conscience des conséquences sociales que peut avoir le cynisme intellectuel dans lequel ce genre d’approche s’enferme. On ne soupçonne d’aucune façon que pourrait s’y trouver l’une des causes des contradictions politiques et culturelles que l’immigration engendre dans les sociétés européennes contemporaines.

Certains trouveront peut-être trop sévère le jugement porté ici sur la capacité d’expertise d’Itinera. On ne pourrait pas dire que l’on y ignore complètement que c’est aussi sur la scène de la vie quotidienne des villes et des quartiers que l’actualité du continent européen devenu multiculturel nous place prioritairement puisque dès 2010, Marc De Vos, le directeur général d’Itinera, s’était lui-même exprimé sur ce sujet [2]. Voyons donc.

Il n’est pas rare dans l’activité des think tanks que certains experts, économistes, juristes ou autres, se transforment en toutologues donnant leur avis sur des sujets qui excèdent de loin le champ de leur compétence. L’indépendance autoproclamée de leur contribution ne nous aide pas pour autant à renouveler notre vision des choses. Ainsi, sans état d’âme, Marc De Vos limite sa perspicacité dans une reprise pure et simple des propos d’Angela Merkel au sujet de ce que serait l’échec patent du multiculturalisme. À l’époque des déclarations de la chancelière allemande, les commentateurs de diverses obédiences n’avaient pourtant pas hésité à souligner le caractère éminemment stratégique de ses propos. Mais, pour sa part, Marc De Vos n’hésite pas à surenchérir : le multiculturalisme n’est rien d’autre qu’un relativisme qui nie les identités et tolère tout jusqu’à l’autodestruction. Selon lui, on y prône une coexistence sans intégration et avec ségrégation. Que faire, demande-t-il, pour assainir l’héritage du multiculturalisme et apporter l’unité dont l’Europe a tant besoin ? Il énonce trois priorités : une stratégie claire d’immigration économique sélective avec des contrôles renforcés ; combattre la marginalisation de certaines populations issues de l’immigration en commençant par le logement, l’ordre, la sécurité et les choix scolaires en faisant appel à plus de responsabilité des parents qui en restent à une culture des allocations de l’État-providence ; la redécouverte de la nationalité qui ne peut pas être offerte gratuitement parce que l’on touche là aux fondements essentiels de la citoyenneté européenne moderne.

La pauvreté intellectuelle de ce genre d’affirmations, qui ne prennent aucun recul historique ou anthropologique, ignore presque tout de ce que la notion de multiculturalisme recouvre et de ce qu’elle a représenté concrètement dans les divers pays d’immigration en Europe [3]. L’arrogance naïve avec laquelle est affirmé qu’il n’y a pas de distinction à faire entre l’intégration et l’assimilation conduit à se demander en face de quel genre d’expertise on se trouve lorsqu’elle se contente de paraphraser ce que ressassent depuis si longtemps les discours de la droite européenne. Tout se passe ici comme si les idées ne valaient que comme caution des pratiques politico-économiques dominantes. Qu’y apprennent les citoyens des démocraties contemporaines, sinon le répertoire des mots, les termes du langage, l’adhésion aux catégories qui délimitent le champ de pensée propre au libéralisme économique ?

Dans le cadre du travail conçu par Itinera et la plupart des think tanks, la finalité n’est pas la stimulation intellectuelle, mais la diffusion d’avis en phase avec le programme politique que l’on défend et qu’il s’agit de stabiliser pour qu’il devienne le cadre cognitif à partir duquel les décideurs mettront en œuvre les politiques publiques qui nous concernent tous. Sous l’habillage de solutions techniques issues des lois de l’économie et orientées la plupart du temps vers un accroissement du rôle du marché, l’objectif est moins de réfléchir que d’inculquer le réalisme aux acteurs sociaux en faisant circuler les croyances que partagent les élites dominantes. Comme le dit Geoffrey Geuens (Département des sciences de la communication, université de Liège), les think tanks les plus influents, ceux qui comptent, sont idéologiquement conformistes sur un marché des idées qui n’est que faiblement concurrentiel. Et c’est dans une visée de camouflage de la banalité de leur discours qu’ils insistent tellement sur leur neutralité et leur indépendance. Car la guerre des cerveaux n’est jamais terminée. Certains think tanks préparent le terrain, d’autres font dans la consolidation des idées.

[1Sur la problématique générale des think tanks, on peut se référer à l’article « La démocratie inachevée, les experts et les think tanks » par lequel s’ouvre ce dossier.

[2« Requiem pour le “multicul” », dans La Libre Belgique, Débats et opinions, en ligne le 9 novembre 2010. Marc De Vos est revenu sur le même thème dans L’Écho en avril 2012 (« L’intégration des immigrés et leur assimilation sont inséparables ») ainsi que lors d’une conférence évènement organisée le 15 mai 2012, intitulée « Intégration, que cache ce mot ? Aller au-delà du multiculturalisme en Belgique, terre d’immigration ».

[3Je me permets de renvoyer à mon article « Le multiculturalisme en procès », dans La Revue nouvelle, n°10, octobre 2011.