Italie. Le Grand Décideur

Giuseppe Santoliquido

En prévision des prochaines élections européennes du 7 juin 2009, Monsieur Berlusconi, leader de la coalition de centre-droit et Premier ministre de la République italienne, souhaitait mobiliser ses troupes dans un cadre digne de l’importance de l’événement. Il convia donc les parlementaires de sa majorité, le mardi 10 mars 2009, au théâtre Capranica, haut lieu de culture situé en plein cœur de Rome et dans lequel des artistes tels que Scarlatti ou encore Vivaldi virent leurs œuvres représentées.

Et probablement Monsieur Berlusconi voulut-il se montrer à la hauteur de ses glorieux prédécesseurs puisqu’il réserva à son auditoire une première partie digne de ses talents d’amuseur public. Il faut dire qu’il n’en était pas à son coup d’essai, cette facette de son personnage ayant déjà sévi à de nombreuses reprises par le passé. Souvenons-nous, à titre d’exemples non exhaustifs, de ses félicitations au jeune et bronzé Obama, de cette interview durant laquelle il feignit de tirer à la mitraillette en répondant à un journaliste russe (alors que nous connaissons la dramatique situation de la presse en Fédération de Russie), de ses compliments au Premier ministre danois, en plein Conseil européen, lui disant qu’il le trouvait bel homme au point de penser à le présenter à son épouse. Nous pourrions également rappeler ses maladresses à propos des femmes victimes d’abus sexuels (il y a tellement de jolies femmes en Italie qu’il serait impossible de toutes les surveiller), des communistes qui, aujourd’hui encore, mangeraient les enfants (maladresse suivie d’une réaction outrée du Premier ministre chinois) ou, encore, cette conférence au cours de laquelle il se déchaussa publiquement pour démontrer qu’il ne portait pas de talonnettes.

Cette fois, au Capranica, après avoir rassuré son auditoire en déclarant qu’il tenait, à près de septante-trois ans, une forme physique digne d’un trentenaire, il raconta avec la gestuelle adéquate sa récente visite dans un home pour personnes âgées à Milan. Visite au cours de laquelle il constata avec soulagement que les pensionnaires du même âge que lui avaient le visage entièrement fripé, ce qui, naturellement, n’était pas son cas. Il formula ensuite à son ministre des Affaires étrangères, Franco Frattini, fraîchement séparé de sa compagne, cette élégante requête : « Dorénavant, lorsque vous quitterez vos fiancées, pensez à nous refiler les numéros de téléphone. » Après quoi, il s’en fut d’une œillade entendue à son auditoire, non sans avoir précisé que M. Frattini plaisait beaucoup à Mme Clinton et déclara goguenard : la différence entre eux (sous-entendu, la gauche) et nous, c’est que nous sommes le peuple de la bonne humeur, de la liberté, de la vérité, de la vie, le peuple du sourire et de l’optimisme.

Et il est vrai qu’en ces temps de crise profonde, à l’heure où l’Italie connaît une récession économique sans précédent (Giulio Tremonti, le ministre de l’Économie, n’a-t-il pas récemment déclaré que l’année 2010 s’annonçait sous les pires auspices), le rôle d’un chef d’État qui se respecte est avant tout d’insuffler de la bonne humeur. Car, admettons-le, ce serait faire preuve de bien trop de pessimisme que de commencer à ergoter, devant un parterre de professionnels de la politique, sur la mise en place d’amortisseurs sociaux pour atténuer les effets de la crise, sur le probable allongement des années de cotisations pour la pension, sur la modification de l’assiette fiscale, sur le projet de loi visant à contraindre les professionnels de la santé à dénoncer les clandestins se présentant dans leurs établissements ou, encore, sur la proposition gouvernementale de taxer les permis de séjour. Non, point de pessimisme ! Ce qu’attendent les Italiens de leur Premier ministre, c’est de la bonne humeur pardi !

Museler le Parlement

À ce stade du congrès, le chef du gouvernement pouvait se réjouir : pas un parlementaire ne se départissait de l’indispensable sourire des partisans de l’optimisme. Mais encore fallait-il que cette même bonne humeur s’inscrivît dans la durée, qu’elle ne désertât pas l’auditoire lorsque seraient abordées des problématiques moins distrayantes. C’est alors, cerise sur le gâteau, que Monsieur Berlusconi proposa une modification du règlement parlementaire. Dorénavant, annonça-t-il, il serait bon que seuls les chefs des groupes politiques représentés à l’Assemblée puissent voter. En d’autres termes : lors de l’examen d’un projet de loi à la Chambre, à titre d’exemple, le chef de groupe du Popolo della Libertà voterait au nom de ses 271 députés (il en irait de même pour les autres groupes). Vous n’êtes pas des fonctionnaires de parti, précisa-t-il, mais des gens d’action souhaitant servir l’Italie du travail. Vous n’avez donc pas le temps de consacrer vos journées à voter soixante ou septante textes par séance parlementaire.

Outre le fait que cette proposition méconnaît grossièrement les prescrits constitutionnels (la délégation de vote n’est pas prévue par la Constitution italienne), la justification fournie pour sa mise en œuvre nous paraît pour le moins inquiétante car elle témoigne d’une conception exclusivement approbatrice du travail parlementaire. Il ne s’agit toutefois pas, dans le chef de Monsieur Berlusconi, d’une première. Nous en voulons pour preuve sa volonté plusieurs fois réitérée de gouverner à l’aide d’une législation d’urgence (ôtant ainsi à la Chambre et au Sénat leur mot à dire), sa décision de poser la question de confiance à chaque fois qu’il le jugera nécessaire (afin d’éviter tout débat au sein même de sa coalition), l’imposition faite à ses parlementaires de voter les textes de réforme endéans les deux mois, passages en commissions inclus.

Plus inquiétant encore : à un journaliste qui lui demandait récemment ce qu’il pensait de la proposition du leader de l’opposition de collaborer, au Parlement, à la résolution de la crise financière, Monsieur Berlusconi répondit tout de go : « Je m’en fiche. » Force est donc de constater que nous sommes face à une conception purement plébiscitaire de l’action parlementaire, une conception exclusivement ratificative. Le Parlement n’est, aux yeux du Premier ministre italien, qu’un outil superflu, encombrant, un arbre à palabres inutile ayant pour seul effet de ralentir le processus décisionnel imposé par le chef. Il faut donc le soumettre, en faire un lieu de non-décision au service du Grand décideur. Il s’agit là bel et bien d’une attaque idéologique contre l’institution démocratique par excellence, le Parlement des élus de la Nation, d’une volonté d’inféodation du législatif à l’exécutif.

Ce mépris pour le travail parlementaire s’appuie corollairement sur une sémantique pernicieuse, constamment réitérée, visant à opposer autant que faire se peut la parole à l’action, le faire au parler. Surfant sur la méfiance toujours croissante des Italiens à l’égard de leurs dirigeants politiques, sur leur sentiment d’impuissance quant à la capacité de ceux-ci à résoudre la crise, le Premier ministre ravive constamment son image d’homme d’affaires à succès, implorant que les politiciens de métier (ce qu’il dit ne pas être) lui laissent les coudées franches. Ainsi pourra-t-il finalement agir, résoudre les problèmes du pays. Nous sommes des hommes d’action, a-t-il rappelé sur la scène du Capranica en s’adressant aux membres de sa majorité, nous soutenons l’Italie qui travaille. Et d’associer ensuite les longues heures de vote en Parlement à un travail inutile, improductif, à une mort civile, une source de dépression pour les parlementaires eux-mêmes.

Pour reprendre la formule d’Hannah Arendt, Monsieur Berlusconi ignore que l’une des choses les plus merveilleuses de la pensée grecque, mère du concept de la Polis, consiste justement en ce qu’une telle séparation entre la parole et l’action n’a jamais existé. La parole y était perçue comme une forme d’action à part entière, une manière d’agir. Et le débat comme un moyen d’appréhender le monde par l’échange, par la persuasion. C’est là le sens même de la politique. Mais cela n’est possible que dans un espace de liberté, en l’occurrence dans le cadre d’une relation libre avec les autres pouvoirs institués, le monde judiciaire, les opposants, la presse, l’opinion publique.

Dans la deuxième partie du XIXe siècle s’opposèrent en Europe occidentale deux conceptions différentes de société. La première, sur le modèle libéral, préconisait une gestion des relations sociales conflictuelles par le commerce, autrement dit par le débat, la persuasion. La seconde, sorte de darwinisme politique, érigeait en loi de la vie politique la résolution de ces mêmes relations par l’action, l’action vigoureuse voire, en politique extérieure, par la guerre. À défaut, prétendaient les partisans de cette thèse, on s’enliserait dans une sorte de décadence pessimiste. Les historiens italiens affirment que dans la Péninsule le basculement eut lieu en 1870. La thèse de l’action l’emporta sur celle de la parole. Elle grandit, fit son chemin, se transforma en doctrine et, enfin, épousa une opinion publique frappée par la crise, lasse de ses gouvernants. Le culte du Grand Décideur au visage baigné d’une éternelle jeunesse connut alors ses plus belles années.