Italie. D’un gouvernement à l’autre

Giuseppe Santoliquido

En mai 2008, la coalition de centre-droit menée par Silvio Berlusconi obtenait l’investiture devant la Chambre des Représentants par 335 voix contre 275, soit 60 voix d’écart. Jamais encore, depuis l’indépendance de l’Italie, une force politique n’avait disposé d’une telle majorité parlementaire.

Deux ans et demi plus tard, le 14 décembre 2010, l’ancien leadeur d’extrême droite Gianfranco Fini, dauphin désigné du Premier ministre en exercice, quittait le Parti de la Liberté, qu’il avait contribué à porter sur les fonts baptismaux, et plongeait le pays dans une impasse politique longue de douze mois. Les contestations sociales se succédèrent alors à un rythme vertigineux. Ce même 14 décembre 2010, de violents affrontements entre une série d’indignés contestant les manœuvres de palais et les forces de l’ordre mettaient le pays sens dessus dessous.

Au début de l’année 2011, les mouvements féministes se rebellaient à leur tour contre l’image dégradée de la femme qu’offraient au monde les comportements scabreux du Premier ministre. Puis vint l’humiliante éviction de l’Italie des discussions sur la Libye, le naufrage de la gestion de l’afflux des réfugiés sur les côtes siciliennes, la crise des déchets à Naples. Dans la foulée survint la cinglante défaite de la droite aux communales avec la perte symbolique de la ville de Milan, berceau de l’ascension berlusconienne, suivie de la déroute aux référendums du mois de juin portant, notamment, sur le nucléaire et la privatisation de l’eau. Il y eut ensuite l’effondrement de la bourse de Milan, le différentiel d’intérêt record entre les bons d’État italiens et allemands, les dégradations successives de la dette italienne imputées par les agences de notation à la fragilité de la coalition gouvernementale. Sans compter les interminables démêlés judiciaires du Premier ministre, les motions de méfiance individuelle et autres demandes de levée d’immunité pour plusieurs membres de la majorité et du gouvernement (notamment, dans le cas de M. Romano, pour collusion avec une organisation mafieuse).

Un gouvernement de techniciens

Cette longue série de désaveux conduisit à la désignation au poste de Premier ministre, en novembre 2011 et avec l’appui décisif des leadeurs européens, de Mario Monti, ancien commissaire à la Concurrence et professeur d’économie à la prestigieuse université milanaise Bocconi. La mission qui lui était attribuée — résorber l’immense dette publique, relancer la croissance, apaiser un climat politique particulièrement agité — était incontestablement des plus rudes. Il s’est en effet très vite avéré que, outre les quelque dix milliards d’euros supplémentaires à trouver en raison des attaques spéculatives sur la dette italienne, l’équilibre budgétaire prévu par le gouvernement Berlusconi à l’horizon 2013 ne pourrait être rencontré. Pire : un déficit annuel de l’ordre de 1,8% était présenté, dès la fin 2011 (et l’est toujours), comme la perspective la plus réaliste, avec les conséquences en termes d’emploi et d’activité économique que l’on peut imaginer.

C’est précisément pour éviter au pays une campagne électorale dans une période aussi sombre que le choix du président de la République s’est porté sur la mise en place d’un gouvernement dit technique. Il s’agissait de permettre aux deux camps de tourner la page du berlusconisme sans our aux urnes, synonyme, pour une droite désormais orpheline de son leadeur maximo, de défaite électorale assurée. Et, pour une gauche atone, d’une victoire qu’elle n’aurait pas contribué à créer (et donc, vraisemblablement, de courte durée au vu des divergences programmatiques et idéologiques qui traversent la coalition). L’enjeu politique était donc, d’une part, de gagner du temps en n’endossant pas la paternité directe des mesures d’austérité et, d’autre part, de (re)construire les troupes respectives.

Entretemps, les centristes du Troisième pôle ont vu confluer vers leurs rangs une nuée impressionnante de mandataires du Peuple de la Liberté (le parti de M. Berlusconi) en quête d’une nouvelle terre d’accueil (et d’une place gagnante sur les prochaines listes électorales). Héritier historique de la Démocratie chrétienne, M. Casini, le leadeur du Troisième pôle, parvenait à négocier l’entrée d’un nombre important de ministres aux accointances avérées avec le Vatican au sein du nouvel exécutif. La volonté de M. Casini d’une réforme de la loi électorale dans le sens d’une proportionnalité accrue, de nature à éroder le conflit bipolaire entre bloc de gauche et bloc de droite, et d’imposer la troisième voie démocrate-chrétienne, semble d’ailleurs trouver de nombreux appuis dans la société civile et le monde de l’entreprise.

Quoi qu’il en soit, formellement, l’instauration d’un gouvernement dit technique n’est nullement un déni démocratique, comme ont pu le soutenir certains observateurs. Aucun texte, aucune disposition constitutionnelle n’impose au président de la République de proposer au Parlement un formateur issu de ses rangs. Rien n’impose non plus à ce même formateur de constituer son équipe en puisant dans le vivier des élus nationaux. Les parlementaires qui ont accordé leur confiance au sénateur Monti sont tous issus du suffrage électoral. Démocratiquement élus, ils ont confié la gestion exécutive de leurs mandats à des spécialistes, des « magistrats excellents » au sens aristotélicien. À tout moment, le Parlement peut retirer son mandat, recaler une mesure ou un projet de loi, proposer ou impulser une politique. Ce seront donc des considérations d’ordre purement stratégique qui feront que ces prérogatives seront exercées ou pas.

Un débat politique entre parenthèses

La problématique italienne est, nous semble-t-il, davantage politique. En effet, l’instauration du gouvernement Monti a non seulement suspendu de facto le système bipolaire tel qu’il était sorti des urnes en 2008, mais, plus important, plus dangereux, a placé entre parenthèses le débat politique pour instaurer une sorte d’unanimisme politiquement préjudiciable.

Le choix des partis de ne pas mêler ministres techniques et ministres politiques (choix dicté par des convenances stratégiques, car il s’agissait de ne pas endosser en première ligne la responsabilité des mesures drastiques qui vont être imposées aux Italiens) n’a que fort peu atténué le sentiment d’extrême confusion au sein de l’opinion publique. Les mesures imposées par la BCE, le FMI et les partenaires européens semblent désormais perçues de manière identique par la droite, la gauche et le centre. La réforme des pensions, la mobilité obligatoire pour les fonctionnaires sous peine de mise au chômage, la privatisation des services publics locaux, etc., toutes ces mesures ne paraissent souffrir d’aucune remise en cause sur l’échiquier politique.

Cette confusion politique est parfaitement illustrée par les récents débats sur le projet de réforme du marché du travail déposé au Parlement par le gouvernement Monti. Comme nous l’avons évoqué par ailleurs, l’économie italienne connait une forte période de récession et sa demande interne est en chute libre. En soi, l’idée d’une réforme est donc la bienvenue. La norme phare devrait en être la refonte de l’article 18 du Code du travail, visant à faciliter les licenciements afin de stimuler les embauches. En clair, si un chef d’entreprise sait qu’il peut rompre plus aisément les contrats de travail qui le lient à ses employés, il recrutera davantage.

Justice sociale

En contrepartie, les syndicats exigent que le droit au chômage soit élargi à une assiette plus large de travailleurs. Aujourd’hui, en effet, seuls quatre des douze millions de salariés italiens sont couverts par la sécurité sociale en cas de perte d’emploi. Si l’on facilite les licenciements, disent les syndicats, il faut donc étendre le filet protecteur au risque de pénaliser la consommation et, surtout, d’accroitre à terme la paupérisation. « Nous partageons votre constat, rétorque en substance la ministre du Travail Elsa Fornero, mais nous n’avons pas d’argent pour financer une couverture sociale plus ample, hormis en augmentant les prélèvements sur les revenus des salariés eux-mêmes. » Salaires parmi les plus bas d’Europe. Mme Fornero ajoute : « Cette réforme sera menée à bien d’une manière ou d’une autre, même sans l’accord des partenaires sociaux. Il s’agit d’une revendication européenne à laquelle nous ne pouvons échapper. »

Logiquement, les centristes de M. Casini, alliés naturels du gouvernement Monti, et le Parti de la Liberté de M. Berlusconi (aujourd’hui dirigé, du moins officiellement, par M. Alfano) soutiennent la réforme. Nous sommes, en effet, dans une conception purement utilitariste de la politique. La ministre du Travail fonde sa prise de décision sur le fait que même si une catégorie de citoyens est pénalisée au détriment d’une autre dans ses droits, la société dans son ensemble verra sa satisfaction globale maximisée. En revanche, nous aurions pu nous attendre à un sursaut des sociodémocrates de M. Bersani, ne fût-ce que sur un plan philosophique. Nous savons en effet qu’un des ressorts clés de la social-démocratie est le mécanisme de compensation, selon lequel on peut admettre l’octroi d’avantages pour les uns (mêmes injustes, en apparence) s’ils sont compensés par des avantages pour les autres. La social-démocratie nie par définition que l’on puisse prendre le risque de sacrifier une catégorie d’individus, que l’on puisse la paupériser davantage au profit d’une autre.

C’est également en vertu de ce principe que la non-indexation des pensions au-delà de 1.000 euros, la probable instauration d’une TVA sociale, l’instauration d’une taxe supplémentaire sur la première habitation (qui touche 70% des pensionnés) sans impôt compensatoire sur le patrimoine, la baisse du taux d’imposition sur les hauts revenus et le prélèvement d’1,5% seulement sur les capitaux rapatriés de l’étranger (au lieu des 5% initialement prévus) devraient être contestés. Ou du moins dignement compensés.

Par ailleurs, imposer ces mesures aux catégories les plus fragilisées, comme les pensionnés et les salariés, paraît également de nature à pénaliser la relance de l’économie par la croissance, autre principe clé du corpus programmatique de la gauche.

Or, le Parti démocrate confirmait encore ces derniers jours son soutien à Mme Fornero et au gouvernement Monti. Le parti démocrate accepte donc désormais, au nom de ce nouvel unanimisme politique, que le patrimoine du Vatican ne soit pas visé par l’impôt immobilier, contrairement aux demeures des pensionnés. Que la réforme des couts du système politique ne figure plus au rang des priorités compensatoires. Que la réduction de l’écart entre la taxation sur le travail, de l’ordre de 36%, et celle sur les revenus financiers (seulement 20%) ne soit plus prioritaire. Mieux : Walter Veltroni, un des principaux leadeurs du Parti démocrate, annonce qu’il ne faut en rien entraver la marche de l’exécutif. « Nous ne pouvons livrer les bienfaits du gouvernement Monti sur un plateau à la droite », avertit-il. Certains de ses collègues plaident même ouvertement pour une candidature de Mario Monti aux prochaines législatives dans les rangs de la gauche.

Toutes ces prises de positions sont naturellement légitimes. Respectables. Ne gagnerait-on cependant pas en clarté en admettant ouvertement la labellisation d’un modèle unique de gestion politique ? Modèle qui semble réduire le fonctionnement politique de la démocratie transalpine à un rôle purement logistique. Le débat est d’importance, car, une fois encore, l’Italie pourrait servir de modèle, en cas de succès probable du gouvernement Monti dans la poursuite de ses objectifs budgétaires, pour une nouvelle forme de relation entre la société civile et le monde politique. Peut-être est-ce d’ailleurs de cette manière que nous devons interpréter ce récent sondage selon lequel 60% des Italiens considèrent que les partis politiques ne doivent plus exercer, à l’avenir, de rôle central dans la gestion des sociétés.