Israël-Palestine : Obama atone

Pascal Fenaux

Le 4 juin 2009, le président des États-Unis d’Amérique Barack Obama prononçait un discours, historique à plus d’un titre à l’université Al-Azhar du Caire, discours qui se présentait en quelque sorte comme un ambitieux programme de « réconciliation » entre le monde arabe et musulman, l’Occident, les Palestiniens et Israël [1]. Après huit années d’une présidence républicaine agressive et militariste emmenée par les faucons néoconservateurs de George W. Bush et, on l’oublie parfois, après autant d’années d’une présidence démocrate non moins alignée par Bill Clinton sur l’agenda politique intérieur israélien, le message du président Obama laissait entrevoir une politique intransigeante sur les principes (reconnaissances mutuelles et absolues entre Occidentaux, Israéliens, Palestiniens, Arabes et musulmans) et pragmatique sur les modalités (priorité donnée à la diplomatie dans le bras de fer avec le régime iranien sur la question du nucléaire). Un an plus tard, l’administration démocrate semble avoir raté le coche et l’hyperpuissance américaine donne des signes d’essoufflement, d’autant que les équilibres régionaux ont été mis à mal depuis la reprise en main de la République islamique d’Iran par ses factions conservatrices, le retour en grâce du régime syrien et l’autonomisation croissante de la Turquie post-kémaliste.

Ripose israélienne

La riposte du gouvernement israélien à l’élection de Barack Obama et à son discours du Caire a été progressive. Le 14 juin 2009, le Premier ministre Netanyahou, revenu au pouvoir le 31 mars 2009, a réagi à ce discours en prononçant une allocution à l’université Bar-Ilan [2], haut-lieu de la droite nationaliste israélienne (tant conservatrice que religieuse), et dans laquelle il a marqué un point auprès des États-Unis en étant le premier chef de gouvernement nationaliste israélien à accepter l’idée de la création d’un État palestinien, mais moyennant des conditions largement inacceptables pour les responsables de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et donc de l’Autorité palestinienne (AP) [3]. Ensuite, lors d’une visite d’Hillary Clinton, le 31 octobre 2009, Binyamin Netanyahou a lancé un ballon d’essai en proposant un gel partiel et temporaire de la colonisation, proposition que la secrétaire d’État américaine qualifia de « concession sans précédent » tandis qu’elle nia, à la surprise générale, que le président Obama ait jamais fait de ce gel une quelconque précondition [4].

Finalement, le 25 novembre 2009, le Premier ministre israélien a annoncé l’instauration d’un moratoire de dix mois sur la colonisation de peuplement en Cisjordanie. Cela dit, ce moratoire est par définition temporaire et, surtout, il ne porte que sur des chantiers de construction déjà largement entamés et essentiellement dans les seules colonies urbaines, des « blocs d’implantations » dont l’annexion au territoire israélien, moyennant quelques échanges de territoires, est inscrite dans tous les plans virtuels de paix élaborés ces dix dernières années [5]. Enfin, sont exclues de ce moratoire Jérusalem-Est et sa dense ceinture de colonies urbaines, tandis que la double politique de destruction de logements palestiniens non reconnus par les autorités israéliennes (le contraire serait étonnant) et d’implantation de colons nationaux-religieux se poursuit au cœur des quartiers arabes.

L’obstacle de la démocratie israélienne

Comment expliquer l’incapacité dans laquelle se trouve l’administration américaine de reprendre la main dans le conflit israélo-palestinien ? Certes, il est évident que l’enlisement du président Obama dans des tractations sans fin avec le Congrès américain sur la réforme du système de santé l’a non seulement affaibli sur le plan intérieur, mais l’a aussi et surtout discrédité aux yeux de ses interlocuteurs et adversaires moyen-orientaux. Mais cette explication ne suffit pas et il faut impérativement prendre en compte le facteur israélien. Dans une récente tribune [6], Robert Malley, politologue, ancien conseiller spécial du président Clinton pour le Moyen-Orient et désormais directeur du programme Moyen-Orient à l’International Crisis Group, apporte des éléments de réponse. Rappelant que les discours d’Obama, aussi novateurs fussent-ils, n’effaceront pas d’un coup de baguette magique deux décennies d’errance (voire pire) diplomatique américaine, Malley estime par ailleurs que l’administration Obama a manqué de clairvoyance en se fixant un objectif tactique irréalisable : le gel complet des colonies de peuplement, un « but louable, mais auquel même un gouvernement israélien de gauche aurait rechigné [7] ».

En écrivant ces lignes, le politologue ne fait que prendre acte de la réalité politique intérieure israélienne. Premièrement, le gouvernement formé par Binyamin Netanyahou après les élections législatives du 10 février 2009 est une coalition de partis politiques ultranationalistes et ultraorthodoxes. Deuxièmement, dans la plupart des grosses et moyennes colonies urbaines de Cisjordanie, les colons dits « économiques » (par opposition aux colons idéologiquement attachés au Grand-Israël) sont majoritairement des électeurs du Likoud ainsi que d’un autre pilier de la coalition, le Shas (ultraorthodoxe séfarade). Troisièmement, l’Avoda travailliste qui en fait également partie, en dépit de son effondrement électoral, y est représentée par un Ehoud Barak qui n’a à ce jour jamais pris aucune mesure pour enrayer le phénomène de la « colonisation sauvage » développée par des groupuscules de jeunes colons nationaux-religieux et continue à jouer de l’osmose qui le lie à l’armée israélienne (dont il fut le chef d’état-major et dont il est depuis quatre ans le ministre de la Défense) pour faciliter la consolidation des « blocs d’implantations » urbaines en Cisjordanie et autour de Jérusalem. Surtout, aux élections du 10 février 2009, les partis de centre-gauche et de gauche n’ont obtenu que 25% des voix dans l’ensemble de l’électorat israélien et à peine 17% au sein du seul électorat juif. Dans une telle réalité, comment l’administration Obama, économiquement et politiquement affaiblie sur les fronts intérieurs, peut-elle espérer peser sur un État d’Israël qui, faut-il le rappeler, est une démocratie parlementaire où seule la Knesset (majoritairement hostile à un compromis idéologique et territorial substantiel) est légalement habilitée à ratifier des accords internationaux ?

Le défi des polyphonies palestiniennes

Par rapport aux Palestiniens, les États-Unis, quand bien même seraient-ils déterminés à s’impliquer de tout leur poids dans la résolution du conflit (ce qui, au vu des rééquilibrages régionaux et de la situation intérieure américaine, est plus que douteux), sont dans une position tout aussi intenable, en partie du fait de l’héritage laissé par les choix stratégiques et idéologiques désastreux de l’administration républicaine de George W. Bush, mais aussi, il convient de le souligner, de l’Union européenne.

Lorsqu’en février 2006, les islamo-nationalistes du Hamas, en participant pour la première fois à un scrutin général palestinien et en conférant ainsi à l’AP le certificat de légitimité et de représentativité qui lui manquait tant, ont obtenu la majorité des voix et des sièges au Conseil législatif palestinien (CLP) [8], la première réaction des bailleurs de fonds occidentaux a été, en dépit d’une trêve unilatérale prononcée par le Hamas en décembre 2004, de rompre toute coopération financière avec l’AP et d’encourager les cadres du Fatah, majoritaires dans les structures de l’AP fondée en 1994, dans leur refus du verdict des urnes. De même, lorsqu’en mars 2007, sous la pression des comités de prisonniers nationalistes et islamo-nationalistes détenus en Israël, un gouvernement autonome palestinien d’union nationale composé de ministres du Hamas et du Fatah (ainsi que de petits partis réformistes et de gauche) a été mis sur pied sous l’autorité d’Ismaïl Haniyeh, le Premier ministre islamo-nationaliste investi par le CLP en février 2006, les sanctions ont été maintenues par les bailleurs de fonds occidentaux, tandis que les pressions internationales se sont accentuées en faveur d’une reprise en mains de l’AP par le seul Fatah.

En juin 2007, s’accusant mutuellement de préparer un putsch, le Hamas et le Fatah ont pris unilatéralement le pouvoir, respectivement dans la bande de Gaza « déconnectée » et dans les enclaves autonomes de la Cisjordanie occupée. À Gaza, les cadres du Fatah ont été impitoyablement pourchassés, tandis qu’en Cisjordanie, les cadres du Hamas ont fait l’objet d’une double répression de la part de l’armée israélienne et des forces de police de l’AP. Aujourd’hui, les Palestiniens des territoires occupés sont administrés par deux AP concurrentes. D’une part, boycottée par les Occidentaux, l’AP gouvernée par le Hamas administre par l’intermédiaire du Premier ministre Ismaïl Haniyeh une bande de Gaza « déconnectée » par Israël depuis l’été 2005, soumise à un blocus israélien draconien depuis 2007 et écrasée en janvier 2009 par une offensive militaire israélienne particulièrement violente [9]. D’autre part, l’AP gouvernée par le Fatah et présidée par Mahmoud Abbas, successeur de Yasser Arafat, administre les enclaves autonomes de Cisjordanie par l’intermédiaire d’un gouvernement de technocrates dirigé par le Premier ministre Salam Fayyad [10] et avec lequel les Occidentaux ont restauré la coopération politique, économique et sécuritaire.

Aujourd’hui, l’heure est à un champ politique et social palestinien désolé et éclaté. Cette désolation n’est pas seulement physique et économique. Elle est également de l’ordre du projet politique national. Branchée sur le respirateur artificiel de l’aide internationale, du gouvernement militaire israélien et de l’encadrement sécuritaire américain (qui reconstitue des forces de sécurité estampillées Fatah), l’AP cisjordanienne semble être l’expression bureaucratique d’un mouvement nationaliste défait, le Fatah (du moins, une partie de celui-ci). Beaucoup considèrent que le Fatah ne s’est maintenu au pouvoir en Cisjordanie qu’avec le blanc-seing des bailleurs de fonds occidentaux et que, lors des élections législatives et présidentielles convoquées pour l’été 2010, le Fatah ne devra son (probable) maintien au pouvoir qu’à la chape de plomb sécuritaire palestinienne qui se sera abattue sur la Cisjordanie depuis plus de deux ans, à la lassitude abstentionniste de la majorité d’une génération vaincue et au boycott de plusieurs partis d’opposition, au premier rang desquels le Hamas [11].

Si l’on excepte les jeunes radicalisés et « déliés » engagés dans les cellules militaires clandestines al-Aqsa (affiliées au Fatah) ou al-Qassâm (affiliées au Hamas), les jeunes Palestiniens ne croient plus trop aux grands mouvements politiques. D’une part, les vieux partis de la gauche nationaliste (FPLP et FDLP) se sont sociologiquement évaporés en Cisjordanie, tandis que la guerre civile qui a éclaté entre le Hamas et le Fatah en juin 2007 (et qui a scindé l’AP en deux entités distinctes) a également pesé dans le dégout d’une partie de la nouvelle génération pour l’ancienne politique, ainsi que dans la démonétisation de l’islamo-nationalisme incarné par un Hamas qui n’est pas parvenu à vaincre les blocus israéliens ni à éviter le carnage de la guerre menée contre Gaza par Israël en janvier 2009. Ainsi, aujourd’hui, tous les sondages indiquent que, lors des prochaines élections, le vainqueur sera le camp des abstentionnistes. Dans ce contexte, les initiatives prises sur le terrain par l’AP cisjordanienne pour restaurer l’« État de droit » et impulser des initiatives économiques et immobilières aussi flamboyantes que le projet « Rawabi » [12] seront-elles davantage qu’un feu de paille ?

Saintes bombes à retardement

Quoi qu’il en soit, deux faits récents illustrent l’atonie américaine face au « dossier » israélo-palestinien, une atonie qui ne laisse pas d’inquiéter quand on sait que des négociations « secrètes » devraient reprendre au printemps 2010. D’une part, la décision du gouvernement Netanyahou d’inscrire deux lieux saints judéo-islamiques de Cisjordanie occupée (le Caveau des Patriarches à Hébron et le tombeau de Rachel à Bethléem) sur la liste des sites du Patrimoine national israélien [13] a été accueillie avec une étonnante apathie par les États-Unis. D’autre part, George Mitchell, envoyé spécial des États-Unis au Moyen-Orient, a lui-même reconnu devant Saëb Erakat, responsable du département des négociations de l’OLP, qu’en cas d’échec des pourparlers officieux entre Israël et l’OLP, les Américains ne se sentiraient pas en mesure d’imposer aux Israéliens le respect de mesures unilatérales telles que la proclamation d’un État de Palestine indépendant dans les lignes du 1er juin 1967 [14]. Dans un policy paper distribué fin février aux diplomates occidentaux en charge du dossier israélo-palestinien, le négociateur palestinien met en garde contre l’inéluctabilité grandissante du scénario d’un État unique et binational sur le territoire israélo-palestinien situé entre le Jourdain et la Méditerranée, un scénario défini comme un horizon possible, mais non souhaitable, car il signifierait une descente aux enfers pour les deux peuples. On ne peut mieux dire.

4 mars 2010

[1Pascal Fenaux, « Obama : la méthode du discours », La Revue nouvelle, juillet-aout 2009.

[2Pascal Fenaux, « Obama… », op. cit.

[3Dans le cadre des accords d’Oslo de 1993, l’OLP a créé en Cisjordanie une Autorité palestinienne (AP) dans les enclaves évacuées entre juin 1994 et septembre 1999 par l’armée israélienne et qui ne couvrent que 39% de ce territoire occupé. Dans la bande de Gaza, après la « déconnexion » (ou « désengagement ») israélienne de septembre 2005, l’AP dominée par le Fatah a exercé un contrôle total jusqu’au 14 juin 2007, date à laquelle le Mouvement de la résistance islamique (Hamas) y a pris le pouvoir par les armes (voir ci-après).

[4Ha’Aretz, 1er novembre 2009.

[5Le dernier en date étant l’Initiative de Genève, signée en décembre par des représentants israéliens et palestiniens, mais en dehors de tout processus diplomatique et dès lors rejeté par le gouvernement israélien et adoubé du bout des lèvres par l’OLP.

[6Le Monde, 23 janvier 2010.

[7De fait, en 1993, au moment de la signature des accords d’Oslo, la Cisjordanie comptait 112.000 colons et Jérusalem-Est 153.000, soit un total de 265.000 résidents juifs. En 2006, on comptait en Cisjordanie occupée 268.000 habitants, auxquels il faut y ajouter les 185 000 Israéliens implantés dans une quinzaine de quartiers juifs bâtis autour de Jérusalem-Est. Bref, selon les données arrêtées en 2006, les territoires occupés depuis 1967 comptent 453.000 résidents juifs. Enfin, pour la seule Cisjordanie, entre 2000 et 2006, c’est-à-dire au plus fort de la deuxième Intifada palestinienne, la population des colonies israélienne a augmenté de 39%.

[8Pascal Fenaux, « Aveugles à Gaza », La Revue nouvelle, aout 2007.

[9Pascal Fenaux, « Partie de campagne à Gaza », La Revue nouvelle, janvier 2009.

[10Cet ancien haut fonctionnaire de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international fut élu, avec l’ancienne négociatrice palestinienne Hanan Ashrawi, au CLP lors des élections législatives de février 2007 sur la liste d’un petit parti, la Troisième Voie (Tariq Thalith) qui obtint 2,4% des voix.

[11À moins qu’une nouvelle AP ne se réunifie sur la base d’un document discrètement, mais péniblement négocié depuis l’automne 2008 entre les deux poids lourds du nationalisme palestinien.

[12Le projet des « Collines » consisterait à bâtir une nouvelle ville (la « première implantation palestinienne ») à proximité de la bourgade universitaire de Bir Zeit, ville organisée autour de vingt-trois quartiers résidentiels et d’activité économique, sur la base d’un investissement d’un minimum de 500 millions de dollars.

[13Yediot Aharonot, 21 février 2010.

[14Ha’Aretz, 23 février 2010.