Israël-Palestine – 1967 : Six jours et un demi-siècle tous droits dans le mur

Pascal Fenaux • le 6 juin 2017
Israël, Palestine, Syrie, Islamisme, Égypte, Nationalisme, Sionisme, Antisémitisme, OLP, AP (Autorité palestinienne), Avoda (Parti travailliste israélien), Likoud, Hamas, Jordanie, Colonisation (de peuplement), Occupation, Panarabisme, Autodétermination, Fatah.

Ce 5 juin 2017, cela a fait cinquante qu’éclatait la « Guerre des Six Jours ». Cette guerre a eu des conséquences dramatiques, mais a également (et paradoxalement) ouvert une fenêtre d’opportunité à la normalisation israélo-palestinienne, avant de se refermer dans le sang et l’amertume. Retour sur cinq décennies qui ont profondément transformé les sociétés israélienne et palestinienne.

En 1947-1949, la première guerre israélo-arabe [1] avait abouti à la création de l’État d’Israël, l’exode de la moitié du peuple arabe palestinien et le démantèlement de la Palestine mandataire, partagée entre, d’une part, l’État d’Israël et, d’autre part, la Cisjordanie (annexée par la Jordanie en 1949) et la bande de Gaza (sous administration égyptienne). Mais la troisième guerre israélo-arabe, celle que les Israéliens (et la plupart des commentateurs internationaux) nomment « la Guerre des Six Jours » et les Arabes, plutôt pudiques, le « Revers » [2], a eu un impact plus profond et durable. Elle marque toujours le paysage politique régional, ainsi que les consciences nationales et collectives des sociétés juive israélienne et arabe palestinienne. S’il a rétrocédé à l’Égypte le Sinaï conquis en juin 1967 et s’est « déconnecté » unilatéralement de la bande de Gaza palestinienne en 2005, l’État juif occupe toujours, d’une part, la Cisjordanie palestinienne (Jérusalem-Est comprise) et, d’autre part, le plateau du Golan, territoire syrien vidé de la majeure partie de sa population arabe et annexé officiellement en décembre 1981. Sur ces territoires, la colonisation de peuplement israélienne se poursuit également.

JPEG - 260.5 ko
Le 7 juin 1967, de gauche à droite, les Israéliens Moshe Dayan (ministre de la Défense), Yitzhak Rabin (chef d’état-major) et Uzi Narkiss (général) pénètrent dans la Vieille Ville de Jérusalem conquise sur l’armée jordanienne.

Un conflit imprévu mais décisif

La troisième guerre israélo-arabe s’est déclenchée à la suite d’un concours de circonstances mêlant auto-persuasion, rumeurs, fausses informations, propagande agressive et angoisses existentielles. Fondamentalement, presque personne au sein des élites politiques arabes et israéliennes ne s’y était vraiment préparé. Certes, les lignes d’armistice négociées en 1949 entre les belligérants avaient souvent été le théâtre d’escarmouches violentes, lesquelles consistaient principalement en opérations d’infiltration armées de fédayins palestiniens en provenance de Cisjordanie (officiellement territoire jordanien) et de la bande de Gaza (sous administration égyptienne). Mais, face aux violentes opérations de représailles menées par l’armée israélienne, l’Égypte nassérienne et la Jordanie hachémite avaient décidé de tenir la bride aux mouvements nationalistes palestiniens indépendants (Fatah, FPLP, FDLP, etc.) [3].

Mieux, pour affirmer leur contrôle sur ces organisations palestiniennes, les États de la Ligue arabe (LEA), dominée par Gamal Abdel Nasser (✝), avaient créé de toutes pièces une Organisation de libération palestinienne (OLP) dont le « Parlement en exil », le Conseil national palestinien (CNP) et le « gouvernement en exil », le Conseil exécutif (CEOLP), tinrent leur première session le 28 mai 1964 à Jérusalem-Est, alors territoire jordanien, à quelques centaines de mètres de la Jérusalem-Ouest israélienne. Son objectif officiel était de représenter le peuple palestinien et préparer la reconquête de la « Palestine usurpée » (Filastin al-moughtasaba), c’est-à-dire la destruction de l’État juif, mais son objectif officieux était « d’encadrer » les mouvements palestiniens afin de prémunir les États de la « ligne de front » contre toute escalade et un nouveau conflit armé avec Israël.

Quand la propagande se retourne contre elle-même

Cependant, la seconde moitié des années soixante vit la « ligne de front » se réchauffer. Premièrement, emmenés par le père fondateur d’Israël David Ben Gourion (✝), les dissidents [4] « activistes » (entendre « faucons ») du Mapaï (Parti ouvrier d’Israël, travailliste) regroupés au sein du Rafi (Liste ouvrière d’Israël) et ayant leurs réseaux dans l’armée, voyaient d’un mauvais œil les responsables de leur parti d’origine adopter une ligne attentiste et modératrice sur le front israélo-arabe.

Deuxièmement, après avoir reçu de fausses informations de la part de l’URSS relatives à une concentration de troupes israéliennes vers la ligne d’armistice israélo-syrienne, l’Égypte, liée à la Syrie par un accord militaire depuis novembre 1966, exigea le départ des casques bleus de l’ONU de la péninsule du Sinaï, ferma le détroit de Tiran (mer Rouge) à la marine israélienne (un casus belli pour Israël) et déploya des troupes et son aviation dans le Sinaï. Ce qui déclencha la panique dans l’opinion israélienne, une opinion dont une large partie de la population, originaire des pays arabes, écoutait « La Voix des Arabes » (Sawt al-‘Arab), une station radio arabe internationale basée au Caire et dont les messages de propagande hésitaient de moins en moins à appeler les opinions arabes à « égorger les Juifs ». À ce propos, si la propagande avait rejoint la réalité et au vu de la nature des régimes arabes de l’époque, l’honnêteté intellectuelle suppose de poser une question iconoclaste : que se serait-il passé si Israël avait perdu la guerre ? [5]

Troisièmement, informé par le Maroc de l’état des armées arabes et, en particulier, d’une armée égyptienne engluée dans un conflit sanglant au Yémen, l’état-major israélien fit pression sur le gouvernement travailliste de Levi Eshkol (✝) pour déclencher une « contre-attaque préventive ».

Après la constitution d’une coalition d’union nationale regroupant les trois mouvances travaillistes et le Gahal (ancêtre du Likoud) de Menahem Begin (✝), le gouvernement israélien céda aux pressions de son armée et donna son feu vert au déclenchement des hostilités. Le 5 juin 1967, l’aviation israélienne lança l’« Opération Focus » (Mivtza‘ Moked) et détruisit pas moins de 452 avions de chasse égyptiens, ce qui assura à Israël la maîtrise du ciel et permit à son armée de s’emparer de la bande de Gaza palestinienne et du Sinaï égyptien.

S’arrimant à la propagande diffusée par « La Voix des Arabes » et selon laquelle l’aviation égyptienne, dont l’anéantissement n’était pas encore connu, était en train de bombarder Tel-Aviv et que l’armée égyptienne était en passe de reconquérir la « Palestine usurpée », Nasser obtint du royaume hachémite de Jordanie de s’impliquer dans le conflit armé. L’issue de cette implication fut implacable : l’armée jordanienne fut écrasée par Israël, lequel s’empara de Jérusalem-Est et de l’ensemble de la Cisjordanie palestiniennes. Enfin, prudemment restée à l’écart du conflit (si l’on excepte des tirs de mortier vers la vallée du Jourdain, dans le nord d’Israël), la Syrie baasiste fut attaquée par l’armée israélienne, laquelle s’empara de la majeure partie de la province de Quneitra, mieux connue sous le nom de plateau du Golan, et en délogea l’armée syrienne et une large partie de la population locale.

Bouleversement arabe

Les conséquences politico-militaires de la victoire écrasante d’Israël et de l’effondrement des États arabes de la « ligne de front » furent multiples. En Israël, les dirigeants israéliens perçurent l’issue du conflit comme le véritable acte de naissance de l’État d’Israël. Comme l’écrivait récemment l’intellectuel et ancien député arabe israélien Azmi Bishara [6], « c’est juin 1967 plutôt que mai 1948 [date de la création d’Israël] qui marque la véritable émergence de l’État hébreu. Car celui-ci demeurait jusque-là un projet inachevé au regard du mouvement sioniste. En effet, c’est cette guerre qui a convaincu les “Juifs de la diaspora” qu’Israël était un projet viable. »

Les dissidences du vieux Mapaï « revinrent à la maison » et de cette réunification naquit le Parti travailliste (Avoda) tel que nous le connaissons encore aujourd’hui. Par ailleurs, une nouvelle génération apparut au sein du vieux Parti national-religieux (Mafdal) et se lança dans la création de colonies de peuplement « idéologiques » à proximité de nombreux lieux saints juifs de Cisjordanie, avec le soutien de « faucons » de l’Avoda comme Shimon Peres et Igal Allon. Enfin, après avoir annexé et étendu Jérusalem-Est et afin d’assurer un accès massif et sécurisé au Mur des Lamentations (ou Mur occidental, ha-Kotel ha-Ma‘aravi), l’armée israélienne rasa le Quartier Moghrabi (Hârat al-Maghâriba, Shkhounat ha-Mougrabim ou « Quartier des Maghrébins »), un petit quartier musulman de la Vieille Ville qui séparait dudit Mur le Quartier juif historique [7].

Côté arabe, l’opinion publique et les régimes arabes, tétanisés, découvrirent qu’ils avaient sous-estimé l’État juif. Israël n’était pas une entité artificielle et éphémère vouée à connaître le même destin que les États croisés ou les anciens régimes coloniaux, mais un État-nation solidement implanté et déterminé. Néanmoins, le 1er septembre 1967, la LEA, lors d’un sommet extraordinaire réuni dans la capitale du Soudan, adopta la « résolution de Khartoum », laquelle, outre des points relatifs au conflit yéménite, affirma trois « non » : non à la paix avec Israël, non à la reconnaissance d’Israël, non à des négociations avec Israël.

Une attitude cruellement commentée par Azmi Bishara [8]. « Les régimes arabes ne pouvaient accepter en 1967 une solution synonyme de capitulation après la défaite humiliante de leurs armées. […] En qualifiant la défaite de 1967 de “revers” [alors que la défaite de 1948 est surnommée “la Catastrophe”], les régimes arabes signifiaient qu’il s’agissait d’un accident de parcours sur leur chemin dans la bonne direction, comme cela peut arriver pour tout grand dessein. Pire encore, ils ont considéré la guerre de 1967 comme une “victoire”, car Israël n’a pas réussi à renverser les régimes dits “progressistes” et n’a occupé que des territoires ! Cette attitude scandaleuse s’est doublée de la justification de la défaite militaire par l’évocation du “complot juif mondial” qui domine l’Amérique. »

Côté palestinien, la « vieille » OLP fondée en 1964 par la LEA vécut une révolution interne, conséquence directe de l’effondrement de son « parrain » égyptien. En 1968, les mouvements nationalistes palestiniens indépendants prirent le contrôle de l’OLP en la purgeant des apparatchiks palestiniens nommés par la LEA et en assurant une représentation majoritaire au Fatah dirigé alors par le trio Yasser Arafat, Khalil al-Wazir (Abou Jihad, assassiné à Tunis en 1988 par un commando israélien) et Salah Khalaf (Abou Iyad, assassiné à Tunis en 1991 par un commando pro-baasiste irakien). Désormais, l’OLP se fixa comme but de défendre un agenda diplomatique indépendant [9] de la LEA en louvoyant entre les agendas des États membres, ce qui généra des tensions parfois extrêmement meurtrières avec les régimes baasistes de Syrie et d’Irak, ainsi qu’avec la Jordanie hachémite, laquelle se considérait alors comme représentante du peuple palestinien et gardienne des lieux saints islamiques de Cisjordanie et de Jérusalem-Est [10].

Deux nations transformées

C’est sur le plan sociopolitique que la guerre de juin 1967 a eu les conséquences les plus profondes, en particulier sur le destin des nations juive israélienne et arabe palestinienne. Par sa durée (un demi-siècle), par le fait que, contrairement à la guerre de 1947-1949, l’essentiel de la population palestinienne de la Cisjordanie et de la bande de Gaza ne fut pas exilé, et, bien entendu, par l’ampleur qu’allait prendre la colonisation israélienne de peuplement, l’occupation consécutive à la guerre de 1967 a démarré un processus de transformation en profondeur des deux collectivités nationales, l’occupante et l’occupée. Pour le pire et pour le meilleur.

Depuis son implantation en Palestine mandataire au début du XXesiècle jusqu’à la conquête de 1967 en passant par l’exode palestinien de 1947-1949 et l’enclavement de l’État d’Israël au milieu d’États arabes qui refusaient de reconnaître l’État d’Israël et dont les régimes proclamaient officiellement leur détermination à vaincre voire à anéantir la société juive israélienne, cette dernière, majoritairement ashkénaze, détentrice de l’ordre social et militaire, s’était jusqu’alors séparée physiquement et économiquement de son environnement sociologique et géographique, arabe palestinien d’abord, panarabe ensuite.

Jusqu’en 1967, une fraction déterminante de la société israélienne et de ses dirigeants, qu’ils soient issus des mouvances « ouvrières » ou « conservatrices », adhéra à la vision du monde profondément pessimiste et violente exprimée par Vladimir « Ze’ev » Jabotinsky, le père fondateur de la droite israélienne. Les lignes qui suivent furent rédigées en un temps où la Palestine était encore majoritairement arabe, les Juifs de Palestine, essentiellement des immigrants d’Europe centrale et orientale (le « Yiddishland ») [11], n’y représentant alors que 11% de la population.

Dans « À propos du mur de fer » [12], un article publié le 4 novembre 1923 dans Rassviet (L’Aurore), un hebdomadaire sioniste russophone édité à Berlin et à Paris, Jabotinsky tint un raisonnement aussi décisif que symptomatique : « Tout peuple autochtone lutte contre les colons étrangers. […] C’est ainsi que feront également les Arabes d’Eretz-Israël [Palestine] [13], tant que subsistera dans leur esprit une lueur d’espoir de parvenir à empêcher la transformation d’Eretz-Israël d’un pays arabe en un pays juif. […] [Nous devons faire en sorte] que notre colonisation [de peuplement] puisse se développer sous la protection d’une force qui ne dépende pas de la population locale [arabe] et à l’abri d’un mur de fer que celle-ci ne pourra pas abattre. […] Cela ne signifie pas qu’aucune forme d’accord n’est possible. Mais un accord spontané est inimaginable. Tant que les Arabes conserveront une lueur d’espoir de parvenir à se débarrasser de nous, rien au monde ne pourra les détourner de cet espoir. […] La seule voie vers un accord [futur entre les deux peuples], c’est le mur de fer, c’est-à-dire la création en Eretz-Israël d’une force qui ne puisse subir la pression arabe ».

C’est ainsi que, du début du XXe siècle jusqu’en 1967, le concept du « mur de fer » (homat-barzel) entretint un éthos de la « Clôture » (Gader) et que fleurirent des expressions telles que « rideau de feu » (masakh-esh) [14], « muraille de feu » (homat-esh) ou « ceinture de feu » (hagourat-esh) pour désigner, soit une politique défensive implacable, soit des incursions ponctuelles, mais extrêmement violentes que menèrent des unités spéciales de l’armée israélienne dans les années 1950 et 1960 dans la bande de Gaza (sous administration égyptienne) et en Cisjordanie (territoire jordanien) [15]. Déjà à l’œuvre localement dans les implantations militaro-agricoles sous le mandat britannique, cet éthos s’exprima, entre 1948 et 1967, à l’échelle de tout un territoire national disposant des attributs militaires que lui conférait la puissance étatique. Cette politique de « défense active » s’intensifia avec l’apparition, dans les années 1960, d’une génération nouvelle de militants armés dans les territoires palestiniens contrôlés par l’Égypte et la Jordanie, ainsi qu’au Liban (cf. supra).

Après le 10 juin 1967, Israël décida d’abolir la « Ligne Verte » [16] et de « libérer » la circulation des Palestiniens occupés vers le territoire israélien et celle des Israéliens vers les territoires occupés. Dans ce processus, les Juifs orientaux (originaires du monde arabo-musulman), grâce à une relative « communauté culturelle », s’impliquèrent activement dans l’occupation et la colonisation des territoires palestiniens de Cisjordanie et de Gaza. Quand certains se contentèrent de devenir de petits exploitants de main d’œuvre palestinienne à bon marché, d’autres (issus des couches populaires) s’installèrent dans des colonies « économiques » et d’autres, enfin, tirèrent profit de leur bagage linguistique pour travailler dans l’Administration civile et le gouvernement militaire instaurés par Israël dans les territoires occupés.

Néanmoins, cette évolution ne « normalisa » pas l’État d’Israël, mais renforça sa composante militaire. En effet, bon nombre de « nouveaux » Israéliens (les Orientaux) animés d’un revanchisme décomplexé en passant du statut de confession minoritaire et désarmée en « terre d’Islam » à celui de communauté majoritaire au sein d’un État juif dépositaire de la puissance d’État, et de plus en plus hostiles à un système bureaucratique travailliste (et essentiellement ashkénaze) qui ne leur avait fait aucun cadeau, jetèrent leur dévolu sur le Likoud nationaliste de Menahem Begin, champion de la colonisation en Cisjordanie et à Gaza.

La rencontre des « inconnus » et des « absents »

À la fin des années 1980, après quatre décennies de bains de sang (guerre d’octobre 1973, invasion du Liban en 1982, etc.) et de refus mutuels de reconnaissance, une fenêtre d’opportunité allait pourtant s’ouvrir. Jusqu’alors, la majorité des Palestiniens n’avait vu en Israël que l’idéologie sioniste, une entité étrangère, coloniale, raciste et donc illégitime. Lorsqu’au début des années1970, certains responsables de l’OLP proposèrent la création d’un État « arabe laïc et démocratique » sur toute l’ancienne Palestine mandataire et dans lequel citoyens musulmans, juifs et chrétiens vivraient ensemble, ils ne voyaient encore dans la société israélienne qu’une vaste communauté confessionnelle, mais en aucun cas une collectivité nationale et linguistique.

Cependant, la société palestinienne occupée avait entre-temps vécu l’intégration forcée à l’économie israélienne, la cohabitation tout aussi forcée avec les fonctionnaires de l’Administration civile ou les employeurs, et, surtout, une assez grande liberté de circulation entre les territoires occupés et le territoire israélien proprement dit. Et, petit à petit, le principe de réalité d’une nation israélienne victorieuse, pérenne et enracinée finit par s’imposer aux Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, tant « locaux » que réfugiés de 1948, lesquels pesèrent fortement dans le virage amorcé par l’OLP au début des années 1980 vers la reconnaissance d’Israël en tant qu’État ayant droit à l’existence.

Dans le même sens, les Israéliens n’avaient longtemps vu les Palestiniens qu’à travers le triple prisme biblico-nationaliste des « Arabes du Pays d’Israël » (Arvei Eretz-Israël), colonial de l’autochtone et sécuritaire du réfugié/terroriste au-delà de la « Clôture ». Si la guerre de 1948 avait poussé à son comble la logique de la « clôture » et de la « séparation », la guerre de juin 1967 et l’occupation (sans annexion) de la Cisjordanie et de la bande de Gaza avait bouleversé la donne et imposé à la société juive israélienne occupante d’interagir, même a minima, avec la société palestinienne occupée. Cette progressive « conversion » (relativement majoritaire dans la société civile, minoritaire au sein des institutions de défense) s’accéléra avec la première insurrection palestinienne, l’Intifada de 1987-1992, laquelle, outre qu’elle était non armée, avait un double mot d’ordre univoque et intelligible : d’une part, la fin de l’occupation israélienne et, d’autre part, la résolution du conflit centenaire par la création d’un État de Palestine en Cisjordanie, à Gaza et à Jérusalem-Est. À côté de l’État d’Israël.

À la fin des années 1980, après deux décennies d’occupation et de cohabitation forcée, la « société des inconnus » (israéliens) n’était plus inconnue des Palestiniens, tandis que la « société des absents » (palestiniens) avait imposé sa présence à son occupant israélien [17] et son agenda politique à l’OLP. C’est cette double évolution qui, bon an mal an, rendit possible en septembre 1993 la signature des « accords d’Oslo » entre le gouvernement israélien du Premier ministre travailliste Yitzhak Rabin et l’OLP présidée par le chef du Fatah Yasser Arafat. La Déclaration de principes signée sur le parvis de la Maison Blanche le 13 septembre 1993, en échange de la reconnaissance par l’OLP du droit de l’État d’Israël à vivre dans des frontières sures et reconnues, fut par ailleurs le premier document officiel rédigé en hébreu à évoquer le « peuple palestinien » (ha-‘am ha-falastini) et non plus les « Arabes d’Eretz-Israël ».

Oslo, revu et corrigé par les militaires

Pourtant, trois aspects de la Déclaration de principes et de ses accords d’application allaient peu à peu saper le processus de paix. Premièrement, si l’OLP était reconnue comme le représentant légitime du peuple palestinien, ce dernier ne se voyait nullement reconnu le droit à l’autodétermination dans le cadre d’un État indépendant et souverain. Deuxièmement, la finalité des négociations entamées entre l’OLP et Israël était l’instauration d’un régime intérimaire d’autonomie palestinienne en Cisjordanie et dans la bande de Gaza (et non de la Cisjordanie et de la bande de Gaza), régime intérimaire censé déboucher cinq ans plus tard (en mai 1999) sur un « statut permanent » où seraient tranchés les points fondamentaux du conflit israélo-palestinien : Jérusalem, les réfugiés palestiniens, les implantations juives de peuplement et l’autodétermination. Troisièmement, si les accords instauraient des zones autonomes administrées par une toute nouvelle Autorité palestinienne, ils garantissaient un statut d’extraterritorialité aux colonies juives de peuplement. En outre, celles-ci bénéficiaient désormais d’une présence militaire israélienne qui en assurait la protection et l’expansion, tout en « ceinturant » un espace palestinien enclavé.

L’édifice apparemment vertueux mis sur pied par les accords d’Oslo se disloqua sous les pressions conjuguées, d’une part, des institutions sécuritaires israéliennes et du lobby des colons nationalistes religieux et, d’autre part, des mouvements islamistes irrédentistes palestiniens. Mis sur la touche par le gouvernement Rabin-Peres au début des accords d’Oslo, les responsables militaires israéliens parvinrent à reprendre la main à des diplomates jugés trop « idéalistes » et étrangers à l’éthos de la « Clôture » [18].

En février 1994, alors que les négociations sur le volet « Gaza et Jéricho d’abord » (la première phase d’instauration de l’autonomie palestinienne) n’en finissaient pas de piétiner depuis près de cinq mois, le quotidien Yediot Aharonot publiait une longue investigation menée par deux journalistes de premier plan [19]. On y découvrait qu’à la tête d’un état-major dont plusieurs officiers se demandaient « comment mener des négociations dans lesquelles il n’y a que nous qui puissions faire des concessions ? », le chef d’état-major de l’époque, un certain Ehoud Barak, lui-même hostile aux accords d’Oslo, entendait « fixer des limites substantielles à l’accord [d’Oslo] et ce, pas seulement sur le plan sécuritaire », mais en « dressant autour de l’OLP une muraille d’acier, recouverte de coton, mais infranchissable ».

Cette profession de foi fut rapidement concrétisée. À peine conclus, les accords d’Oslo débouchèrent sur l’érection de barrages de séparation (mahsomim) quasi étanches entre les zones autonomes palestiniennes, d’une part, et le territoire israélien et son « glacis » colonial de peuplement, d’autre part.

Cinq ans plus tard, le même Ehoud Barak devint Premier ministre à la tête d’un gouvernement mariant le centre-gauche à l’extrême droite, après avoir conquis à la hussarde le vieux Parti travailliste. En juillet 2000, après avoir improvisé la négociation à Camp David d’un « statut définitif » avec les Palestiniens, le Premier ministre et ministre de la Défense Ehoud Barak perdit sa majorité parlementaire et tenta d’intégrer le Likoud (alors dirigé par Ariel Sharon) à sa coalition. À l’occasion du Nouvel An juif, Barak accorda une interview au contenu édifiant [20] : « Pendant une génération, les Palestiniens ont eu la légitimité internationale. Or, en un an, nous avons renversé la situation, sans rien céder du tout, ni 5% ni 13% [des territoires]. Et nous avons mis la légitimité internationale de notre côté tout en mettant Arafat sur la défensive. Tout cela alors que nous n’avons cédé sur rien. »

De fait, en septembre 2000, sept ans après la cérémonie de Washington, l’OLP ne contrôlait toujours que 39% de la Cisjordanie et 80% de la bande de Gaza, tandis que la population des implantations juives (y compris les quartiers coloniaux de Jérusalem-Est) était passée de 269.000 à 372.000 habitants [21], soit une croissance de 38%. En outre, pour des raisons de sécurité et au nom du principe de « séparation » (hafrada), plusieurs centaines de kilomètres de routes de déviation (ma‘akafim) ou « rocades ») avaient été tracées pour permettre aux colons israéliens de contourner les agglomérations palestiniennes et relier les implantations juives les unes aux autres, ainsi qu’au territoire de l’État d’Israël.

L’automne 2000 et la descente aux enfers

Le 28 septembre 2000, approché par Ehoud Barak pour mettre sur pied un gouvernement d’union nationale, Ariel Sharon obtint du Premier ministre travailliste en difficulté de pouvoir fouler l’esplanade des Sanctuaires de Jérusalem et ce, afin de réaffirmer la souveraineté d’Israël sur la Vieille Ville et l’Esplanade des Sanctuaires [22]. D’une violence sans précédent (voir ci-dessus), la répression par l’armée israélienne des premières manifestations palestiniennes déclencha la seconde Intifada, un soulèvement militarisé cette fois, lequel n’épargna pas le territoire israélien et y sema la mort et la destruction parmi les civils.

L’irruption massive de la violence indiscriminée à l’intérieur de la « Ligne Verte » et la dissémination d’une angoisse contagieuse dans tous les pores de la société juive israélienne réactivèrent le réflexe de la séparation et légitima l’érection d’un édifice sécuritaire que l’hébreu nomme « barrière » ou « clôture de séparation ». Les innombrables attentats suicides commis de 2001 à 2006 (et dont le pic se situa en 2002 et 2003) convainquirent également la majorité des Israéliens que les Palestiniens ne se résoudraient jamais à accepter la pérennité d’un État juif sur le territoire de l’ancienne Palestine et justifièrent des opérations militaires de plus en destructrices et meurtrières contre les Palestiniens.

Cette conviction, exprimée quelques décennies auparavant par Vladimir Jabotinsky, était toujours défendue par les responsables militaires, qu’ils soient encore d’active ou aient entre-temps embrassé la carrière politique. Mais les choses s’aggravèrent avec l’effondrement du processus diplomatique à l’automne 2000. Ehoud Barak et une partie de l’armée israélienne accusèrent Yasser Arafat de ne pas être un partenaire et de n’avoir en rien renoncé à son objectif de détruire l’État juif.

Plusieurs négociateurs israéliens comme Yossi Beilin [23] et Menahem Klein [24] eurent beau le désavouer, Ehoud Barak ne craint pas d’affirmer que, s’il avait accepté de négocier avec Yasser Arafat (entendez, l’OLP) un règlement définitif du conflit israélo-palestinien, c’était dans le seul but de le démasquer et de montrer « son vrai visage »((partzoufo ha-amiti), celui d’un terroriste motivé par le seul anéantissement d’Israël. Dans une société israélienne largement structurée par la crainte de la disparition collective, la mémoire du génocide nazi et le souvenir diffus et équivoque de l’exode palestinien de 1948, cette théorie de la duplicité palestinienne fonctionna à plein.

« Détruire ou être détruit »

En janvier 2004, alors qu’il s’apprêtait à publier une édition actualisée de son ouvrage The Birth of the Palestinian Refugee Problem paru en 1989, Benny Morris, le pionnier de la « nouvelle Histoire » israélienne, accorda une interview explosive au quotidien Haaretz [25]. Dans cet entretien, Morris estimait qu’en 1948, Ben Gourion avait compris que l’État d’Israël ne survivrait jamais avec une large minorité arabe en son sein et qu’il avait donc eu raison d’ordonner l’expulsion de centaines de milliers d’Arabes palestiniens hors du territoire israélien.

Lorsque son interlocuteur Ari Shavit lui demanda s’il se rendait compte qu’il parlait « de l’assassinat de plusieurs milliers de personnes et de la destruction d’une société entière », l’historien israélien répondit : « Une société qui a l’intention de vous tuer vous oblige à la détruire. L’alternative est détruire ou être détruit. En 1948, l’alternative était : l’épuration ethnique ou le génocide, l’anéantissement de notre peuple. Un État juif ne pouvait naître sans le déracinement de 700.000 Palestiniens. Il fallait expulser la population et épurer l’arrière-pays, les zones frontalières et les routes. Le peuple palestinien a subi une terrible tragédie. Mais, si la volonté d’édifier ici un État juif était légitime, il était impossible de laisser une cinquième colonne dans le pays. […] Le fait de voter à gauche et même de refuser de servir dans les Territoires ne m’a jamais empêché de douter des intentions réelles des Palestiniens. Arafat veut nous renvoyer en Europe, à la mer d’où nous venons. Il nous voit comme des croisés et nous souhaite la même fin [le royaume chrétien fondé en 1099 par les croisés à Jérusalem fut détruit en 1187 par Saladin]. Au-delà d’Arafat, c’est toute l’élite palestinienne et 30 à 40 % de la société palestinienne qui adhèrent à la théorie des étapes en s’accrochant au droit au retour. Idéologiquement, je soutiens une solution fondée sur deux États. Mais, en pratique, nous sommes condamnés à survivre par le glaive. »

Pour être certain de bien comprendre les intentions de Benny Morris, Ari Shavit insista : « Nous sommes responsables pour une large part de la haine des Palestiniens. Vous reconnaissez vous-même que les Palestiniens ont subi une catastrophe historique. Qui sont les tueurs en série ? » Et le nouvel historien de répondre : « Les Barbares qui en veulent à notre vie. Les gens que la société palestinienne envoie commettre des attentats et, dans une certaine mesure, la société palestinienne elle-même, une société malade qui doit être traitée comme le sont les tueurs en série. Nous devons essayer de soigner les Palestiniens. La création d’un État palestinien fait peut-être partie du traitement. Mais, dans l’attente de la panacée, il faut les emmurer et les empêcher de nous tuer. Il y a là une bête sauvage qui doit être mise en cage. Ben Gourion voyait juste quand il disait que seule la force convaincrait les Arabes d’accepter notre présence ici. La diplomatie est nécessaire pour rassurer l’Occident et notre propre conscience, mais seule notre force persuadera les Arabes de reconnaître qu’ils ne peuvent nous vaincre. »

Ainsi donc, tout fit sens et tout fit système. Comment ne pas remarquer la congruence parfaite entre les propos de Benny Morris, pionnier d’une recherche historique démystificatrice sur l’exode palestinien de 1948, et les paroles prononcées par Ehoud Barak en mars 2008 lors d’un entretien réalisé par Claude Lanzmann ? [26] « L’objectif d’Arafat n’était pas de corriger 1967, c’est-à-dire l’occupation, mais de corriger 1947, autrement dit l’émergence même d’un État juif, au milieu de cette région [le Moyen-Orient], sur une partie de la Palestine. […] Nous devons nous tenir fermement debout sur nos deux pieds […], prêts à tendre la main […] à la recherche des opportunités de paix à saisir […], mais les yeux grands ouverts, en regardant la réalité bien en face. Et avec l’autre main, l’index posé sur la gâchette, pour pouvoir tirer […] pour défendre notre survie. […] Nous devons trouver un moyen de vivre avec cette réalité, à savoir que les gens autour de nous ne nous aiment pas. Beaucoup d’entre eux rêvent que nous puissions disparaître et retourner aux lieux d’où nous sommes venus. […] Les gens comprennent aujourd’hui qu’un accord de paix avec nos voisins n’aboutira que lorsque ceux-ci auront définitivement admis qu’Israël ne peut être vaincu militairement, que le terrorisme ne nous aura pas à l’usure et que nous ne nous laisserons pas entraîner dans des guets-apens diplomatiques proposant des compromis à sens unique. »

Bref, la vision du monde fondamentalement pessimiste du sionisme originel exprimée au début des années 1920 par Vladimir Jabotinsky reprenait corps. L’exceptionnelle fenêtre d’opportunité ouverte à la fin des années 1980 se refermait violemment en désinhibant les responsables militaires israéliens qui, depuis lors, n’ont eu de cesse, pour le plus grand bonheur du mouvement idéologique de colonisation en Cisjordanie, de détruire toute manifestation politiquement structurée d’un nationalisme palestinien dont la pérennité reste synonyme de destruction d’Israël. Qu’imaginer alors lorsque la « menace » provient de la bande de Gaza, un territoire certes ceinturé par une « clôture de sécurité » et un blocus assez inflexible, mais dont 80% des habitants sont tout simplement des réfugiés palestiniens originaires, entre autres, des zones frappées par les roquettes de leurs miliciens ?

D’aucuns objecteront que les convulsions propres au Moyen-Orient arabe et la dérive suicidaire de pans entiers du mouvement national palestinien n’ont rien fait pour convaincre les Israéliens de leur acceptation par leurs siamois palestiniens. Certes. Mais on ne peut s’empêcher de méditer ce qui suit. À l’été 2004, alors que la théorie du ein lanou partner (« nous n’avons pas de partenaire ») était remise en cause par plusieurs hauts responsables militaires israéliens et déclenchait une violente polémique entre les généraux Amos Gilad et Amos Malka, l’éditorialiste Ofer Shelah (désormais député centriste) demandait à ses lecteurs de s’interroger [27]. « À quelle superstition avons-nous cédé quand nous avons bu la thèse de Barak et des militaires selon laquelle Arafat est coupable de tout, cette thèse qui fait le sel de notre politique et de nos opérations militaires depuis trois ans et demi ? N’est-ce pas en fait la majorité des Israéliens qui ont fini par créer un monde qui correspond à l’image qu’ils s’en sont faite ? »

Un discours mortifère porteur de sens

Depuis, le conflit israélo-palestinien n’a fait qu’empirer et tourner le dos à toute perspective d’un accord politique global et exhaustif.

Côté israélien, les électeurs, échaudés par la violence de la seconde Intifada et protégés par la « clôture de séparation » (geder ha-hafrada) érigée en Cisjordanie occupée, ont été de plus en plus nombreux à offrir leurs suffrages à des partis populistes sur le plan intérieur et ultranationalistes sur le terrain israélo-palestinien. Aujourd’hui, les nationaux-religieux, via leur parti Ha-Bayit ha-yehoudi (« Foyer juif ») donnent le ton au sein du gouvernement dirigé par Binyamin Netanyahou. Face à un personnel politique médiocre et versatile, ils imposent leur agenda en multipliant les propositions de loi liberticides (envers les ONG israéliennes) et annexionnistes (envers les territoires occupés palestiniens).

Côté palestinien, après la « déconnexion » (hitnatkout) unilatérale opérée dans la bande de Gaza par feu l’ancien Premier ministre Ariel Sharon en août 2005, les deux courants dominants du mouvement national palestinien, le Fatah et le Hamas [28] islamo-nationaliste, ont rompu les ponts au terme d’une brève, mais violente guerre civile en juin 2007. Ce sont désormais deux Autorités palestiniennes (AP) qui gouvernent « l’État de Palestine » admis à l’Assemblée générale de l’ONU à titre d’État observateur non membre le 29 novembre 2012 : une AP estampillée Hamas dans la bande de Gaza et une AP estampillée OLP (à dominante Fatah) dans les enclaves autonomes palestiniennes de Cisjordanie [29]. Ces deux AP, vides de sens et… d’autorité, sont contestées pacifiquement par des ONG tentant de reprendre la main dans la société civile palestinienne [30].

Le contexte régional arabe (guerres civiles syrienne et irakienne) a eu deux effets.

Premier effet, la réticence de la société palestinienne occupée à déclencher un nouveau soulèvement qui risquerait d’ouvrir les vannes à des organisations nihilistes du type État islamique (Daech) et le désaveu des deux AP, avec des sondages d’opinion prévoyant un taux astronomique d’abstention en cas de nouveau scrutin législatif palestinien (onze ans après le précédent).

Deuxième effet, l’adhésion d’une écrasante majorité israélienne (même non coloniale) au double leitmotiv de l’ancien et éphémère (1990-2001) Premier ministre travailliste Ehoud Barak : « Nous n’avons pas de partenaire » (Ein lanou partner) et « Israël est une villa dans la jungle » (Yisraël hi villa ba-djengel). L’effondrement du système régional arabe, la guerre de Syrie et l’engagement de la Russie, de l’Iran et du Hezbollah libanais dans ladite guerre ont convaincu l’opinion israélienne de la pertinence de ce mantra.

Aujourd’hui, en juin 2017, cinquante après le déclenchement de la troisième guerre israélo-arabe, 130 colonies israéliennes de peuplement, habitées par 570.000 citoyens israéliens (370.000 en Cisjordanie et 200.000 à Jérusalem-Est) [31], entrelardent un territoire que l’ensemble de la « communauté internationale » considère comme l’assiette d’un futur État de Palestine. De même, un racisme anti-juif retrouve droit de cité dans de nombreux États arabes et en Europe occidentale. Enfin, un terrorisme juif se développe parmi la seconde génération radicalisée des colons idéologiques israéliens, celle qui n’a pas connu la « Ligne Verte » et est née « naturellement » dans une Cisjordanie appelée Judée-Samarie [32]. Aucun de ces développements n’est de nature à « pacifier » les esprits. Il y a donc lieu d’afficher un pessimisme instruit et démotivant chez les tenants du double droit à l’autodétermination, celui des Arabes palestiniens et celui des Juifs israéliens.

Une nostalgie trouble et ambivalente

Il y a trente ans, quelques mois avant la première Intifada, j’effectuais mon premier séjour en Israël-Palestine. J’y ai noué des amitiés durables avec des Israéliens et des Palestiniens. Les quinquagénaires que nous sommes devenus partageons tous une étrange et inconfortable nostalgie. Celle des années 1970 et 1980t, ces années d’avant les accords d’Oslo, lorsqu’une certaine lumière poignait à l’horizon. Trente ans plus tard et cinquante ans après la troisième guerre israélo-arabe, cette nostalgie a fait place au désespoir. Tant du côté israélien que palestinien, plus rien, absolument rien, n’autorise à faire preuve de volontarisme et d’optimisme. Un demi-siècle n’a pas suffi à renouer des liens transactionnels substantiels entre les nations juive israélienne et arabe palestinienne.

En cette année 2017, nous sommes revenus au climat de 1947, lorsque Juifs israéliens et Arabes palestiniens ne pouvaient que, légitimement, être sourds les uns envers les autres. Pour les tenants du double droit à l’autodétermination dans le cadre de deux États, ce jubilé est synonyme de mauvaise cuvée.

[1Appelée « Guerre d’Indépendance » (Milhemet ha-Atzma‘out) par les Israéliens et « Catastrophe » (Nakba) par les Arabes.

[2En hébreu, Milhemet Sheshet ha-Yamim ; en arabe, pudiquement, Naksa. La deuxième guerre israélo-arabe ou « Crise de Suez » (automne 1956) vit la France, Israël et le Royaume-Uni attaquer l’Égypte nassérienne à la suite de la nationalisation du canal de Suez. Elle est appelée « Opération Kadesh » (Mivtza‘ Kadesh) en hébreu et « Agression Tripartite » (al-‘Oudwan ath-Thoulathi) en arabe.

[3Respectivement : Mouvement de Libération nationale palestinienne (Yasser Arafat ✝), Front populaire de Libération de la Palestine (Georges Habache ✝) et Front démocratique de Libération de la Palestine (Nayef Hawathmeh).

[4Parmi lesquels Shimon Peres (✝) et Moshe Dayan (✝).

[5Richard Z. Chesnoff, Edward Klein et Robert Littell, If Israel Lost the War, Coward-McCann, 1969. Publiée dans la foulée de la Guerre des Six Jours et co-écrite par le père de Jonathan Littell, cette uchronie de sensibilité pro-israélienne n’en reconnaissait pas moins l’existence de Palestiniens et d’un peuple palestinien, ce qui était à l’époque extrêmement marginal dans les opinions occidentales.

[6Azmi Bishara, « Guerre de juin 1967... Une lecture après 50 ans », Al-Araby Al-Jadid, 20 mai 2017. Traduit et partiellement republié en français sous le titre « Pourquoi les Arabes ont perdu la guerre des Six Jours » dans Courrier international, n°1387, 1er juin 2017.

[7Nir Hasson, « Les chevaliers de l’Ordre du Mur sortent de l’ombre », Haaretz, 31 mai 2017.

[8Azmi Bishara, op cit.

[9Pour d’avantage de développements sur l’évolution du mouvement national palestinien entre 1959 et 2004 : Pascal Fenaux, « La Palestine, entre promesse et élection », La Revue nouvelle, décembre 2004.

[10Pascal Fenaux, « Vie et mort de Monsieur Jourdain », La Revue nouvelle, mars 1999.

[11Pascal Fenaux, « Du Yiddishland à Eretz-Israël, de la Pologne à la Palestine », La Revue nouvelle, mai-juin 1998.

[12Rassviet, Berlin, n° 42-43, 4 novembre 1923. Une version française intégrale est proposée dans le livre de Denis Charbit, Sionismes – Textes fondamentaux, Albin Michel, 1998.

[13Eretz-Israël se traduit par le Pays d’Israël ou la Terre d’Israël. À ne pas confondre avec l’État d’Israël, le Pays d’Israël englobe les territoires israéliens et palestiniens, ainsi qu’une partie de la Jordanie actuelle. Jusqu’en 1948, pour dénommer les Juifs de Palestine, l’hébreu et le yiddish, langue majoritaire des immigrants-colons, parlait de Juifs eretzisraéliens, tandis que ces derniers se dénommaient, dans les autres langues, Juifs palestiniens ou… Palestiniens.

[14Qui peut également signifier « tir de barrage ».

[15Pascal Fenaux, « Ariel Sharon, une vie israélienne », La Revue nouvelle, février 2014.

[16En hébreu, ha-Ḳav ha-Yarok ; en arabe, al-Khatt al-Akhdar. Terme générique désignant les anciennes lignes d’armistice négociées en 1949 avec la Jordanie, l’Égypte et la Syrie.

[17Elias Sanbar (entretien avec Pascal Fenaux), « Les inconnus et les absents », La Revue nouvelle, mai-juin 1998.

[18En 1997, Meron Benvenisti, historien, politologue et, de 1971 à 1978, maire adjoint de la Jérusalem « réunifiée », résumait la situation en ces termes : « Les concepteurs d’Oslo étaient animés par la poursuite de deux perspectives très différentes. Selon la première, le processus d’Oslo allait instaurer un climat de confiance, lequel créerait les conditions nécessaires pour en finir avec le conflit israélo-palestinien. […] Mais, d’un autre côté, les partisans de la paix se voyaient obligés de s’adjoindre les services de ceux qui, en Israël, poursuivaient une toute autre perspective. Selon celle-ci, Oslo devait permettre de remplacer l’exercice direct de la domination israélienne (et que l’Intifada avait fait vaciller) par un autre, indirect celui-ci, c’est-à-dire par l’intermédiaire de l’Autorité palestinienne », Haaretz, 10 avril 1997.

[19Nahum Barnea et Shimon Shiffer, « Tsahal cherche une crise avec Arafat », Yediot Aharonot, 4 février 1994.

[20Maariv, 29 septembre 2000.

[21Statistical Abstract of Israel, Central Bureau of Statistics, 1992-2006.

[22Le Mont du Temple (Har ha-Bayit) pour les Juifs ; le Noble Sanctuaire (al-Haram ash-Sharif) pour les Arabes. Pour plus de développements sur les identités de l’Esplanade : Pascal Fenaux, « Jérusalem, à couteaux tirés », La Revue nouvelle, 15 octobre 2015.

[23Maariv, 8 février 2002.

[24Maariv, 26 octobre 2001.

[25Ari Shavit, « En attendant les Barbares – En route vers le Transfert », Haaretz, 9 janvier 2004. Traduit par P.F. et partiellement republié en français sous le titre « Ben Gourion aurait dû expulser tous les Arabes » dans Courrier international, n°689, 15 janvier 2004.

[26Ehoud Barak (entretien avec Claude Lanzmann), « L’ombre et la lumière », Les Temps modernes, n°651, Paris, novembre-décembre 2008.

[27Ofer Shelah, « La triste histoire d’Amos et Amos », Yediot Aharonot, 11 juin 2004.

[28Mouvement de la Résistance islamique, fondé en 1987 par la branche de Gaza des Frères musulmans

[29Pascal Fenaux, « Aveugles à Gaza », La Revue nouvelle, août 2007.

[30Pascal Fenaux, « Palestine, un pays à réinventer, Alternatives Sud (CETRI), 15 décembre 2010.

[31Sergueï Lavrov, John Kerry, Federica Mogherini, Ban Ki-moon, « Report of the Middle East Quartet », Foundation for Middle East Peace (FMEP), 1er juillet 2016.

[32Dans la presse internationale non francophone, la Cisjordanie occupée est appelée « Rive occidentale » (sous-entendu du Jourdain). En arabe, on parle également de la « Rive occidentale » (ad-Diffat al-gharbiya), des « Territoires occupés » (al-Aradi al-mouhtalla) ou de « Palestine occupée » (Filastin al-mouhtalla), par distinction avec la « Palestine usurpée » (Filastin al-moughtasaba), c’est-à-dire l’État d’Israël. En hébreu, on hésite entre « les Territoires » (ha-Shtahim), « la Rive occidentale » (ha-Gada ha-ma‘aravit) ou « Judée-Samarie » (Yehouda ve-Shomron, parfois traduit en arabe dans les documents officiels par Yahouda wa-as-Samra).