Israël – La Mort, la Gauche et le Survivant

Pascal Fenaux • le 11 décembre 2015
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Un ancien ministre israélien décède et c’est la gauche israélienne qui est dépeuplée. La disparition de Yossi Sarid réveille la nostalgie des années 1980 et 1990, quand la paix israélo-palestinienne semblait à portée de main. Son décès lève aussi un voile sur le pan d’une Histoire que trop d’Européens voudraient voir enterrée.

Ce vendredi 4 décembre, l’ancien ministre israélien Yossef « Yossi » Sarid décédait d’une attaque cardiaque à l’âge de 75 ans. Retiré de la vie politique depuis dix ans et quasi inconnu des générations occidentales actuelles versées dans le conflit israélo-palestinien, cet homme politique n’avait pourtant jamais vraiment disparu des radars israéliens. Jusqu’à sa mort, outre des recueils de poésie, il continua de publier chaque vendredi une chronique dans le quotidien hébréophone Ha’Aretz (centre-gauche), chronique également accessible sur le site anglophone du quotidien.

Publiée quelques heures avant son décès, son ultime chronique, intitulée Car Il nous a sanctifiés, était consacrée à l’inégalité flagrante de traitement entre « terroristes » et meurtriers juifs, et « terroristes » et meurtriers palestiniens, les premiers se voyant condamnés à des peines légères au regard des faits jugés, les seconds se voyant infliger de lourdes peines et leurs familles promises à voir leurs maisons détruites par des bulldozers de l’armée israélienne [1].

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À la Knesset en 2004 : Yossi Sarid (g.) et Rubi Rivlin (d.), actuel président de l’État d’Israël. © Pierre Turgeman

Yossi Sarid incarna une certaine idée du sionisme travailliste et ensuite du sionisme de gauche israéliens. Avec sa collègue Shulamit Aloni (de douze ans son ainée et décédée en janvier 2014), il personnifia également la tentative de renouvellement et de démocratisation d’un système politique israélien longtemps « colonisé » par le Parti travailliste, fondateur de l’État d’Israël. Dans les travées de la Knesset (Parlement), il représenta l’opposition à l’occupation et à la colonisation des territoires palestiniens de Cisjordanie et de la bande de Gaza. Par ses rencontre secrètes, il incarna aussi la volonté de négocier avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) [2] un accord de paix définitif fondé sur un retrait israélien hors de territoires occupés appelés à devenir un État de Palestine indépendant aux côtés de l’État d’Israël. Mais, comme Shulamit Aloni, il fit en définitive les frais de l’irrésistible délitement du travaillisme sioniste et surtout de la gauche sioniste depuis la moitié des années 1990.

Une enfance travailliste

Né en 1940 à Rehovot [3], une ville juive nouvelle de la Palestine sous Mandat britannique, Yossi Sarid était le fils de Yaakov Sarid, un professeur d’hébreu originaire de la Pologne de la Deuxième République et émigré en Palestine en 1935. Yaakov Sarid gravira rapidement les échelons du mouvement travailliste avant de terminer son parcours au poste de directeur général du ministère de l’Éducation (1963-1969).

Dans la lignée de son père, Yossi Sarid passera la moitié de sa vie professionnelle et politique dans le giron du mouvement sioniste travailliste , fondateur de l’État d’Israël et quasi omnipotent jusqu’à l’année fatidique de 1977. Cette année-là, les élections législatives amènent pour la première fois au pouvoir le Likoud (« Rassemblement »), formation nationaliste de droite née de la fusion orchestrée en 1973 par Ariel Sharon entre le Herout (« Mouvement de la Liberté », droite ultranationaliste) de Menahem Begin, le Parti libéral et quelques petites formations nationalistes marginales comme la Liste étatique (créée par le fondateur… travailliste de l’État d’Israël David Ben Gourion) et le Mouvement pour le Grand-Israël.

Le « renversement » de 1977

Les élections du 17 mai 1977 furent un tournant décisif dans l’histoire politique d’Israël [4]. Depuis ce scrutin traumatique, le Likoud, malgré des scissions en cascade et des scandales à répétition, n’a cessé de consolider son statut de parti pivot, un statut qu’avait détenu le mouvement travailliste depuis les années trente (en Palestine mandataire). Parallèlement, depuis 1977, le mouvement travailliste n’a cessé de voir son électorat se réduire comme peau de chagrin. L’électorat populaire [5] lui préfère de plus en plus le Likoud tandis qu’une frange de l’électorat urbain, intellectuel et académique d’ascendance ashkénaze lui préfère des formations politiques nettement plus marquées, soit à gauche sur le plan socio-économique, soit libérales et laïques sur le plan philosophique, soit explicitement ouvertes au compromis avec les Palestiniens et leur représentante à l’époque internationalement incontestée, l’OLP. Enfin, l’électorat arabe israélien (ou palestinien de citoyenneté israélienne), longtemps « captif » de listes cooptées par le mouvement travailliste durant toute la période du gouvernement militaire (1949-1966), s’est définitivement tourné vers des listes authentiquement arabes.

On l’a dit, Yossi Sarid était généalogiquement et culturellement issu du giron travailliste et plus précisément de l’ancêtre de l’actuel Parti travailliste, le Mapaï, acronyme hébreu du Parti ouvrier du Pays d’Israël [6]. Fondé en 1930 par David Ben Gourion, le Mapaï sera, dès les années soixante (et avant la guerre des Six Jours de juin 1967), affaibli par plusieurs scissions [7]. Il se réunifiera en 1968 sous la nouvelle dénomination d’Avoda (Parti travailliste israélien), dans la foulée de la guerre des Six Jours et de la conquête des deux derniers territoires arabes de Palestine : la Cisjordanie (unilatéralement annexée par la Jordanie en 1948) [8], et la bande de Gaza (sous administration militaire égyptienne de 1948 à 1967).

La guerre des Six Jours et ses conséquences de plus en plus décisives, tant sur la société israélienne occupante que sur la société palestinienne occupée, infléchirent peu à peu le parcours jusqu’alors tout tracé d’un Israélien ashkénaze ayant commencé sa carrière comme porte-parole d’un Premier ministre travailliste (Lévy Eshkol, 1963-1969) pour ensuite prêter ses talents oratoires et littéraires à, respectivement, la radio d’État Kol Israël (La Voix d’Israël) et Davar (Parole), l’organe de la Histadrout [9], le syndicat unique israélien, et enfin siéger à la Knesset comme député travailliste de 1973 à 1984.

Les ondes de choc de la guerre du Liban

En 1984, alors que les ondes de choc de l’opération « Paix en Galilée » (la guerre du Liban de 1982 et l’écrasement militaire de l’OLP) et de sa conclusion désastreuse (les massacres commis en septembre 1982 par des miliciens chrétiens phalangistes dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila) continuaient de déstabiliser l’opinion publique et la vie politique israéliennes, Yossi Sarid claqua la porte du Parti travailliste.

Sous la houlette de Shimon Peres, l’Avoda venait en effet de décider de former un gouvernement d’union nationale avec le Likoud de Yitzhak Shamir [10]. Ce dernier, selon le principe de la rotatzia, devait succéder en 1986 à Shimon Peres au poste de Premier ministre. Or, en février 1983, une commission d’enquête indépendante dirigée par le président de la Cour Suprême Yitzhak Kahane avait attribué une responsabilité indirecte des massacres à Yitzhak Shamir, ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement Begin. De même, Shimon Peres avait accepté qu’Ariel Sharon, également identifié comme coresponsable des massacres de Beyrouth par la commission Kahane, siège dans le nouveau gouvernement et y détienne le portefeuille du Commerce et de l’Industrie.

Rupture du cordon ombilical et émancipation

Cela faisait quelques années que Yossi Sarid, sioniste convaincu, était acquis à l’idée du retrait (unilatéral ou négocié) d’Israël hors des territoires palestiniens conquis en 1967, le mettant ainsi de plus en plus en porte-à-faux avec la politique d’implantation de peuplement cautionnée par son propre mentor Shimon Peres. Pour Sarid, la constitution du gouvernement d’union nationale de 1984 fut la compromission de trop. Il décida alors de rejoindre le petit parti Ratz (« Mouvement pour les Droits civiques et la Paix ») fondé onze ans plus tôt par Shulamit Aloni, une autre dissidente de l’Avoda travailliste.

En 1992, le premier soulèvement palestinien contre l’occupation (Intifada, 1987-1992) s’éteignait à petit feu. Sur le plan diplomatique, les négociations israélo-arabes (lancées à l’automne 1991 par les États-Unis et l’Union soviétique dans la foulée de la guerre du Koweït) se heurtaient à un double obstacle : l’absence officielle de l’OLP (représentée officieusement par des Palestiniens cooptés par la… Jordanie) exigée par le Likoud de Yitzhak Shamir et le refus de toute esquisse de concession territoriale par le gouvernement israélien. Sur le plan socio-économique, Israël était frappé par la récession, récession aggravée par l’arrivée d’une vague de plus d’un million d’immigrants juifs ex-soviétiques et l’apparition dans les rues israéliennes de dizaines de milliers de sans-abris juifs majoritairement d’ascendance maghrébine ou moyen-orientale.

La parenthèse « vertueuse » d’Oslo

Cette année-là, emmené par le tandem formé par Shulamit Aloni et Yossi Sarid, le Ratz décida de s’allier à deux autres petites formations réformistes : le parti libéral laïciste Shinouï (« Mouvement démocratique pour le Changement ») et le parti sioniste socialiste Mapam (« Parti ouvrier unifié »). Lors des élections législatives du 23 juin 1992, le cartel électoral, baptisé Meretz (« Parti démocrate d’Israël »), effectua une percée historique en obtenant 10% des sièges à la Knesset et en devenant la troisième force politique de l’État. Simultanément, l’Avoda travailliste, emmené par le vétéran Yitzhak Rabin, opéra un retour inattendu en obtenant 37% des sièges, tandis que le Likoud de Yitzhak Shamir voyait sa représentation parlementaire fondre à 27%.

Pour la première fois depuis quinze ans, le Parti travailliste reprenait la main dans la formation d’un gouvernement et, pour la première fois depuis 1984, il acceptait de former une coalition avec des partis politiques situés sur sa gauche, tant sur le plan socio-économique que sur le plan diplomatique. Avec l’appoint du Shas (Gardiens sépharades de la Torah), un parti ultra-orthodoxe oriental, Yitzhak Rabin, vainqueur de la guerre de juin 1967 en sa qualité de chef d’état-major, parvint alors à présenter à la Knesset le gouvernement à la fois le plus homogène et le plus disposé au compromis de l’histoire israélienne à ce jour.

C’est ce gouvernement qui, le printemps et l’été 1993, négocia en secret (et sans en informer l’allié américain) les « accords d’Oslo ». Ces accords étaient censés s’échelonner sur trois phases. Premièrement, la reconnaissance par l’OLP du droit d’Israël à l’existence dans des frontières sûres et reconnues, et la reconnaissance par Israël de l’OLP comme représentant unique et légitime du peuple palestinien [11]. Deuxièmement, la mise sur pied d’un régime palestinien d’autonomie partielle et transitoire dans les territoires occupés et le redéploiement de l’armée israélienne hors de zones désormais administrées par une Autorité palestinienne. Troisièmement, la négociation d’un règlement définitif du conflit israélo-palestinien par la résolution de questions aussi cruciales que le statut juridique [12] et l’étendue territoriale de la souveraineté palestinienne, le statut des réfugiés palestiniens (chassés en 1947-1949 durant la guerre de Palestine et la création de l’État d’Israël), le statut de Jérusalem, et, enfin, le statut des colonies de peuplement.

Pour les plus optimistes, les législatives israéliennes de 1992 et l’ouverture de négociations officielles et directes entre le gouvernement d’Israël et le Comité exécutif de l’Organisation de Libération de la Palestine étaient censées ouvrir un cercle vertueux, après pratiquement un siècle de conflit total entre la société arabe palestinienne et la société néo-hébraïque israélienne.

Le retour des « sécuritaristes »

Il n’en fut rien. Côté israélien, le processus de négociations fut rapidement soumis aux pressions exercées par l’état-major de l’armée et en particulier par son chef de l’époque, le général Ehoud Barak. Ce dernier se demandait ainsi « comment mener des négociations dans lesquelles il n’y a que nous qui puissions faire des concessions ? [Il faut] fixer des limites substantielles à l’accord [d’Oslo] et ce, pas seulement sur le plan sécuritaire, mais en dressant autour de l’OLP une muraille d’acier, recouverte de coton mais infranchissable » [13]. Après le massacre d’Hébron de février 1994 [14], pétrifié à l’idée de devoir ouvrir un front contre la frange ultranationaliste des colons et par le spectre de représailles palestiniennes, le Premier ministre Rabin décida de maintenir le statu quo ante, tout en renforçant la protection des colons d’Hébron, en restaurant temporairement le couvre-feu et en délimitant des zones drastiquement interdites à la libre circulation des Palestiniens, cette dernière mesure étant toujours d’application en 2015. Côté palestinien, le Hamas lança sa première campagne d’attentats suicides en territoire israélien, une campagne qui eut pour effet de raidir davantage les exigences sécuritaires posées par les négociateurs israéliens.

L’assassinat de Rabin et le suicide travailliste

Vint une autre date fatidique. Le 4 novembre 1995, sur la Place des Rois d’Israël à Tel-Aviv, après avoir prononcé un discours devant des militants du Parti travailliste et du Meretz, le Premier ministre Yitzhak Rabin était assassiné par un extrémiste nationaliste religieux. Cet assassinat eut un double impact politique.

Premièrement, désireux de faire mentir sa réputation de politicien retors plus à l’aise dans la recherche de compromis alambiqués que dans l’usage de la force armée, Shimon Peres, succédant à Yitzhak Rabin, donna son aval à une campagne de liquidation de cadres militaires du Hamas dans la bande de Gaza, ce qui eut pour effet immédiat de voir le mouvement islamo-nationaliste palestinien déclencher une vague d’une ampleur sans précédent d’attentats suicides en Israël.

Secundo, les dirigeants travaillistes appliquèrent bel et bien le volet « autonomie » de l’accord Israël-OLP. Cependant, une partie d’entre eux, soit traumatisés par l’assassinat de leur chef par un militant du « pilier » nationaliste religieux (c’était le cas de Yossi Beilin, cf. infra), soit dès le départ hostiles à des négociations israélo-palestiniennes devant déboucher sur la création d’un État de Palestine (c’était le cas de Shimon Peres), s’engagèrent dans la recherche d’une entente nationale (haskama le’oumit) susceptible de séduire les responsables modérés du Likoud.

Ainsi, dès décembre 1995, un mois après l’assassinat de son prédécesseur, Shimon Peres affichait dans une interview sa préférence pour un compromis fonctionnel en lieu et place d’un compromis territorial. « Pour ce qui est de la souveraineté [palestinienne], il existe beaucoup de possibilités. Qui a dit que la solution devait être conventionnelle ? Cette solution peut se passer de souveraineté. Cela fait près de cinquante ans qu’il n’y a pas de souveraineté en Cisjordanie ». Comme le relevait son intervieweur Nahoum Barnea, « ce que Peres propose, c’est une structure dans laquelle les Palestiniens auront une souveraineté complète à Gaza et une souveraineté nébuleuse en Cisjordanie, sans doute dans le cadre d’un condominium israélo-jordanien. » [15]

Cette recherche d’un commun dénominateur avec un parti qui n’avait pas hésité à qualifier l’Avoda et le Meretz de criminels d’Oslo (posh‘ei Oslo) ne pouvait déboucher que sur une révision à la baisse des ambitions des négociations israélo-palestiniennes [16]. Simultanément et en pleine campagne électorale, cette démarche ne pouvait en outre être interprétée par l’opinion israélienne que comme un mea culpa implicite pour les crimes d’Oslo (pish‘ei Oslo) de la part des formations politiques impliquées dans ces négociations.

Ce double impact politique fut reflété par les élections législatives du 29 mai 1996. Emmené par son nouveau chef Binyamin Netanyahou, « confirmé » par la vague d’attentats suicides déclenchée par le Hamas au printemps 1996 et servi par les atermoiements de Shimon Peres, le Likoud revint au pouvoir et mit sur pied ce qu’un éditorialiste local surnomma la coalition des affamés [17]. Le gouvernement formé autour du Likoud était un assemblage hétéroclite de partis nationalistes, ultranationalistes, ultra-orthodoxes et « sectoriels » (communautaristes) qui n’avaient qu’un dénominateur commun mais de taille : le rejet des « accords d’Oslo ». Mais, miné par son hétérogénéité, les exigences contradictoires de ses « affamés » et les pressions de l’administration Clinton, le gouvernement Netanyahou finit par être mis en minorité à la Knesset et des législatives anticipées (17 mai 1999) ramenèrent brièvement au pouvoir un Parti travailliste affaibli et méconnaissable.

Ehoud Barak, le « détecteur de mensonges »

Méconnaissable… L’Avoda était désormais dirigé par l’ancien chef de l’armée israélienne Ehoud Barak qui, lorsqu’il occupait cette fonction, avait multiplié les chausse-trappes sous un processus diplomatique israélo-palestinien auquel il n’avait jamais cru. Devenu Premier ministre et confronté à un Parlement éclaté, il mit sur pied un gouvernement moins pléthorique mais plus hétéroclite que celui de Netanyahou en formant autour du Parti travailliste une coalition mariant l’eau et le feu : des partis ultra-droitiers voire annexionnistes (ultra-orthodoxes, russophones et nationalistes religieux) et des partis favorables au processus diplomatique israélo-palestinien (l’éphémère Parti du Centre et le Meretz).

Le Premier ministre Barak ne remplit qu’une seule de ses promesses électorales en procédant, en mai 2000, au retrait de l’armée israélienne hors du Sud-Liban qu’Israël occupait depuis 1978 et où il payait de plus en plus cher les actions militaires du Hezbollah chiite. Sur le front palestinien, Barak décida d’accélérer le processus diplomatique en lançant à Camp David, en juillet 2000, les négociations sur le statut définitif avec un Yasser Arafat affaibli par l’autoritarisme et la corruption de son Autorité palestinienne, ainsi que par la montée en puissance du Hamas, désormais plus puissant politiquement et militairement que l’OLP. Les propositions territoriales et juridiques soumises à l’OLP par Ehoud Barak étaient à ce point indéfendables par les dirigeants palestiniens que Yasser Arafat claqua la porte des négociations.

Affaibli par les défections successives du Meretz (sur fond de clash total avec les ultra-orthodoxes) et du Mafdal nationaliste religieux (hostile à l’édification d’un État palestinien sur 73% de la Cisjordanie), Barak tenta de faire entrer dans sa coalition un Likoud désormais dirigé par un revenant, Ariel Sharon, le pestiféré de la guerre du Liban de 1982. Pour ce faire, le Premier ministre autorisa le chef du Likoud à fouler le sol de l’Esplanade sacrée (Mont du Temple ou Noble Sanctuaire), afin d’y réaffirmer la souveraineté éternelle de l’État d’Israël. Cette visite controversée fut en outre doublée d’une interview qui fit l’effet d’une douche froide sur l’OLP et sur le Meretz, interview dans laquelle Ehoud Barak se posait en résistant face aux Palestiniens. « Pendant une génération, les Palestiniens ont eu la légitimité internationale de leur côté. Or, en un an, nous avons renversé la situation, sans rien céder du tout, ni 5% ni 13% [des territoires]. Et nous avons mis la légitimité internationale de notre côté tout en mettant Arafat sur la défensive. Tout cela alors que nous n’avons cédé sur rien. » [18]

Deuxième Intifada et effondrement de la gauche

Ce fut l’amorce du deuxième soulèvement palestinien (Deuxième Intifada, 2000-2004), lequel, face à la répression sans précédent de l’armée israélienne [19], se militarisa rapidement et se concrétisa également par des vagues d’attentats suicides exécutés par des militants du Hamas mais aussi du Fatah. Mis en minorité à la Knesset, Ehoud Barak convoqua des élections législatives anticipées et axa sa campagne électorale autour d’un mantra : « J’ai révélé le vrai visage (partzoufo ha-amiti) de l’OLP : nous n’avons pas de partenaire » [20]. En février 2001, les législatives se soldèrent par une déroute historique du Parti travailliste, lequel accepta néanmoins d’entrer dans la coalition dirigée par Ariel Sharon.

Depuis l’hiver fatidique de 2000-2001, le processus diplomatique israélo-palestinien est en état de mort clinique. Traumatisée par les cycles d’attentats suicides, convaincue par le dernier négociateur en chef (Ehoud Barak) des accords Israël-OLP que la finalité du mouvement national palestinien est l’anéantissement d’Israël et maintenue à l’abri derrière la « barrière de séparation » édifiée en Cisjordanie et autour de la bande de Gaza, la société israélienne, dans sa grande majorité, ne veut plus entendre parler de négociations substantielles avec l’OLP.

La société palestinienne, elle, est sortie éreintée par son écrasement militaire israélien et par le modus operandi politiquement suicidaire choisi par plusieurs de ses représentants politiques. Quant à l’Autorité palestinienne, suite à la victoire électorale du Hamas en janvier 2006, elle s’est scindée en deux en juin 2007 : une AP dirigée par le Hamas dans la bande de Gaza et une AP dirigée par le Fatah en Cisjordanie.

Ces régressions militaires, politiques et sociologiques, Yossi Sarid et ses successeurs à la tête du Meretz les ont en quelque sorte suivies du balcon. Exclu des gouvernements qui se sont succédé depuis quinze ans, le Meretz a payé au prix fort ses crimes d’Oslo. Son programme laïc a été récupéré par un parti de centre-gauche populiste et populaire, le Shinouï (rebaptisé Yesh Atid, « Il y a un Avenir »), lequel a également repris à son compte l’ashkénazité implicite du Meretz, une ashkénazité qui lui avait aliéné les suffrages des plus modérés des Juifs d’ascendance maghrébine et moyen-orientale.

Les réformes éducatives qu’il avait fait voter par la Knesset ont été détricotées dans un sens davantage communautariste et nationaliste. Les réformes « détravaillisatrices » qu’il s’était fait fort d’introduire ont été endossées par le Likoud de Binyamin Netanyahou, mais dans le sens d’une libéralisation et une dérégulation débridées. Quant au processus militaro-diplomatique noué avec l’OLP, le Meretz n’y a jamais vraiment eu « la main », même lorsqu’il était le partenaire obligé des gouvernements Rabin-Peres de 1992-1996. Enfin, lors des dernières législatives, celles du 17 mars 2015, il s’en est fallu de peu que le Meretz passe sous le seuil électoral des 5% et disparaisse de la Knesset. Concrètement, le Meretz n’est plus que l’ombre du souvenir d’une alternative sioniste de gauche qu’ambitionnait d’incarner Yossi Sarid.

« Il ne reste pas de survivant »

Yossi Sarid n’était pas qu’une survivance. Il était un survivant. Et pas seulement parce qu’il avait failli dix ans plus tôt être emporté par une tumeur au cerveau. Au lendemain de sa disparition, Gideon Levy, éditorialiste de gauche du Ha’Aretz, lui consacrait un très beau portrait intitulé Il ne reste pas de survivant (Lo notar sarid). En hébreu, sarid signifie survivant, rescapé [21]. En jouant avec les mots, Levy rendait hommage à celui qui avait en vain tenté d’incarner une alternative démocratique et morale.

Sarid ne s’appelait pas ainsi par hasard. Comme c’est le cas pour une bonne partie des Israéliens ashkénazes de sa génération et de celle de ses parents, son histoire personnelle et sa généalogie étaient indissolublement liées à l’Histoire millénaire des Juifs d’Europe orientale [22] et au point final qu’y mit leur extermination par l’Allemagne nazie et ses alliés.

Né en 1940, Sarid s’appela Sznajder les cinq premières années de sa vie. Son père, Jakow Sznajder, avait décidé de s’installer en Palestine en 1935, par engagement sioniste [23] certes, mais aussi pour échapper à l’arsenal législatif antisémite d’une Pologne sur le point de passer sous la coupe d’une dictature militaire ultranationaliste et à l’antisémitisme viscéral d’une large partie de la paysannerie ukrainienne de sa Volhynie natale.

Jakow Sznajder était né en 1903 en Russie impériale, à Rafałówka (Rafalivka, en ukrainien). Après la désintégration de l’Empire russe et la révolution bolchevique, cette petite bourgade ukrainienne fut incorporée en 1922 au territoire de la Deuxième République de Pologne (Druga Rzeczpospolita, 1922-1939), un État où, avec les Ukrainiens (14%), les Juifs constituaient une minorité ethnique de 3.400.000 âmes (10% de la population) à la veille de leur génocide. En juin 1941, dès la rupture du Pacte germano-soviétique, l’armée allemande déferla sur les campagnes ukrainiennes. Comme ce fut le cas dans des centaines d’autres bourgades (souvent majoritairement juives), des Einsatzgruppen [24] occupèrent Rafałówka et y assassinèrent les cadres politiques et administratifs polonais, ainsi que les militants communistes polonais et ukrainiens. Quant à ceux des Juifs (25% de la population) qui furent « épargnés » lors des premiers massacre, ils furent rejoints par 2000 autres expulsés des villages environnants et parqués dans un ghetto de 2.900 âmes.

Le 29 août 1942, tous les Juifs furent extraits du ghetto de Rafałówka par la police ukrainienne (armée par les militaires allemands). Acheminés à la lisière d’une forêt et contraints de creuser deux fosses, ils y furent exécutés par les Einsatzgruppen [25]. C’est selon ce même modus operandi que 1.200.000 Juifs polono-ukrainiens furent assassinés dans le cadre de ce que l’historiographie française récente qualifie un peu abruptement de Shoah par balles.

Lorsqu’en 1945, dix ans après avoir immigré en Palestine, Jakow Sznajder apprit que toute sa famille avait été assassinée à Rafałówka, il décida d’hébraïser son nom en Yaakov Sarid, Jacob le Survivant.

[1Fin novembre, le gouvernement israélien dirigé par Binyamin Netanyahou adoptait un projet de loi, avalisé par le Conseil d’État, légalisant la destruction systématique des habitations des familles des auteurs palestiniens d’attaques au couteau contre des Israéliens et abaissant à douze ans la majorité pénale des Palestiniens des territoires occupés de Cisjordanie et de Jérusalem-Est.

[2À l’époque, l’OLP était une organisation faîtière rassemblant peu ou prou l’ensemble des mouvements de libération palestiniens et son Comité exécutif (gouvernement en exil) était présidé par Yasser Arafat, dirigeant du mouvement majoritaire, le Fath (Mouvement de la Libération nationale palestinienne). Les contacts avec des représentants de l’OLP étaient formellement interdits par la loi israélienne.

[3À l’origine, Rehovot était une colonie agricole juive créée en 1890 en Palestine ottomane sur des terres achetées au propriétaire chrétien du village arabe adjacent de Deirân. Elle est aujourd’hui une ville de 130.000 habitants.

[4En Israël, le scrutin de mai 1977 est surnommé le mahpakh, littéralement renversement, voire coup d’État...

[5Dans un premier temps, cet électorat populaire fut majoritairement composé de Juifs originaires des pays arabo-musulmans, pour ensuite s’élargir à de nombreux Juifs ex-soviétiques émigrés en masse au début des années 1990, souvent paupérisés et marqués à la fois par une culture politique autoritaire héritée du soviétisme et une aversion pour tout ce qui peut se définir peu ou prou comme « socialiste » ou « oriental ».

[6Parfois traduit par Parti ouvrier de Palestine, ce parti ayant été fondé sous le Mandat britannique (1922-1948). La notion hébraïque de Pays d’Israël (Eretz-Israël) correspond, au minimum, au territoire de la Palestine mandataire, c’est-à-dire incluant les actuelles Cisjordanie et bande de Gaza, et au maximum, à la Palestine mandataire et à la Jordanie.

[7Sur sa « gauche » d’abord, le Mapaï voit des dissidents fonder l’Ahdout Ha’Avoda (« Union du Travail »), un parti à la fois ultranationaliste et d’organisation stalinienne. Sur sa « droite » ensuite, le Parti ouvrier subit la défection de figures historiques comme David Ben Gourion, Shimon Peres et Moshé Dayan qui créent le Rafi (acronyme de la Liste ouvrière israélienne), un parti plutôt nationaliste et partisan d’une doctrine stratégique que l’on n’appelait pas encore « guerre préventive ».

[8En juillet 1988, au plus fort de la Première Intifada, la Jordanie renonce officiellement à la Cisjordanie qu’elle « cède » officieusement à l’OLP. Mais l’accord de paix israélo-jordanien du 25 juillet 1994 conférera à la dynastie hachémite le rôle de gardienne des lieux saints islamiques de Jérusalem, principalement de l’Esplanade sacrée.

[9D’abord nommé Confédération générale des Travailleurs hébreux de Palestine (Pays d’Israël), ce syndicat unique fut rebaptisé dans les années cinquante Confédération générale des Travailleurs d’Israël. Il était composé de permanents et de responsables élus sur une base partisane et fut à ce titre longtemps une chasse gardée du mouvement travailliste.

[10Yitzhak Shamir avait succédé à la tête du Likoud à Menahem Begin, retiré de la vie politique en octobre 1983 suite aux massacres de Sabra et Chatila commis en présence de l’armée israélienne. Begin était convaincu d’avoir été trahi à ce sujet par son ministre de la Défense Ariel Sharon et le chef d’état-major de l’armée israélienne Raphaël Eitan.

[11Ce fut la première fois qu’un document officiel israélien coucha, en hébreu, l’expression jusqu’alors taboue (et illégale) le peuple palestinien (ha-‘am ha-falastini).

[12Les textes cosignés par Israël et l’OLP laissaient cette question entre parenthèses. La finalité du processus était-elle un État de Palestine indépendant, un État dont le contrôle sécuritaire serait exercé in fine par un condominium israélo-jordanien, une confédération jordano-palestinienne ?

[13Yediot Aharonot, 4 février 1994.

[14Le 25 février 1994, à Hébron et en plein Ramadan, un colon nationaliste religieux pénétra dans l’aile islamique du Caveau des Patriarches (ou Sanctuaire abrahamique) et vida plusieurs chargeurs sur des fidèles musulmans, tuant 29 Palestiniens et en blessant 129 autres.

[15Yediot Aharonot, 8 décembre 1995.

[16Cette recherche d’un consensus aboutit, le 26 janvier 1997, à la publication d’un texte intitulé Entente nationale concernant les négociations avec les Palestiniens sur le statut définitif. Disponible uniquement en hébreu sur le site de la Knesset, une version en anglais est consultable sur Jewish Virtual Library.

[17Yediot Aharonot, 31 mai 1996.

[18Maariv, 29 septembre 2000.

[19Fin octobre 2000, soit pour le seul premier mois d’un soulèvement palestinien non encore militarisé, les soldats avaient déjà tiré 1.300.000 balles de gros calibre sur les manifestants. Ha’Aretz, 11 juin 2004.

[20Dans Maariv (respectivement le 26 octobre 2001 et le 8 février 2002), deux négociateurs israéliens, le juriste Menahem Klein et l’ancien ministre Yossi Beilin (passé du Parti travailliste au Meretz), désavoueront les propos d’Ehoud Barak. L’ancien directeur de l’Aman (renseignements militaires), Amos Malka, fera de même dans les colonnes de Yediot Aharonot (le 30 juin 2004). En vain. Et trop tard.

[21L’hébreu sārîd est issu de la même racine sémitique que l’arabe sharîd (exilé, banni, arraché de sa terre, fugitif).

[22Nommée Pologne-Lituanie par l’historiographie juive et correspondant grosso modo aux actuelles républiques de Pologne, d’Ukraine, de Lituanie, du Bélarus et de Moldavie, cette région se caractérisa, jusqu’en 1942, par la présence de fortes minorités juives qui, souvent majoritaires dans les villes moyennes et les bourgades rurales, y constituaient un groupe ethnique distinct (sur les plans linguistique, confessionnel et culturel). À tel point que l’historiographie francophone contemporaine surnomme Yiddishland (« Pays juif ») cet archipel de 8.000.000 de « Juifs ethniques » anéanti par l’antisémitisme virulent des nationalismes slaves, la répression stalinienne et le génocide nazi.

[23Il était professeur d’hébreu dans le réseau scolaire juif polonais Tarbout (Culture) chargé de préparer les Juifs à l’émigration en Palestine.

[24Groupes d’intervention. Unités mobiles de l’armée allemande placées sous le commandement de la SS d’Heinrich Himmler.

[25Composé de témoignages recueillis en hébreu et en yiddish, le yizkerbukh (mémorial) de Rafałówka est partiellement disponible en anglais.