Israël-Gaza. Piège en haute mer

Pascal Fenaux
Proche et Moyen-orient.

Le 31 mai, l’armée israélienne lançait l’opération « Vents célestes » (Ruhot Shamayim) et s’emparait de la « Flottille de la Paix », un convoi maritime civil chargé de militants internationaux qui avaient l’intention de forcer le blocus imposé à la bande de Gaza par Israël depuis trois ans et d’y décharger plusieurs milliers de tonnes d’aide humanitaire. Le raid israélien a tourné au carnage sur le navire amiral, le Mavi Marmara, un bateau affrété en Turquie, neuf militants turcs y trouvant la mort.

Que s’est-il passé sur le Mavi Marmara ? En l’absence d’une réelle commission d’enquête internationale indépendante et fiable, dont le principe a été rejeté par les autorités israéliennes, il est extrêmement difficile de répondre à cette question. Les commandos d’élite de la Shayyetet 13 (littéralement, « Flottille 13 ») sont-ils tombés dans un traquenard tendu par des militants islamistes violents, comme l’affirme la version officielle défendue par le gouvernement Netanyahou ? Le Mavi Marmara a-t-il essuyé des tirs de soldats israéliens dès avant l’abordage du navire par les commandos maritimes, comme l’affirment de nombreux témoins ? Des soldats israéliens ont-ils failli se faire lyncher, forçant leurs collègues à faire usage de leurs armes pour les dégager, comme plusieurs militaires le répètent depuis lors ? Des militants pacifistes ont-ils tenté de s’interposer entre ces soldats et d’autres militants, nettement moins pacifiques, qui avaient commencé à passer à tabac deux soldats israéliens débarrassés de leurs armes ?

Naufrage israélien

S’il est pour l’instant impossible d’établir une chronologie précise et instruite des évènements, d’un point de vue strictement juridique, les quelques éléments disponibles ne plaident pas en faveur de la posture de victime affichée par le gouvernement israélien. Première certitude, l’assaut de la Shayyetet 13 sur la Flottille ne peut se prévaloir du droit international, c’est-à-dire de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM) signée à Montego Bay (Jamaïque) en 1982, entrée en vigueur en 1994, mais, précision utile, jamais signée par Israël ni par… la Turquie. La convention de Montego Bay de 1982 n’autorise un navire à arraisonner un navire étranger dans les eaux internationales qu’en cas de piraterie, de traite des esclaves, de droit de suite (à la suite d’une infraction commise dans les eaux territoriales de l’État arraisonneur) ou de simple contrôle de pavillon. De toute évidence, la Flottille de la Paix et son vaisseau-amiral battant pavillon turc (le Mavi Marmara) ne rencontraient aucune de ces exceptions et l’abordage israélien était illégal au regard du droit international.

Deuxième certitude, la flottille civile a été violemment abordée dans les eaux internationales par une marine de guerre israélienne qui participe au blocus illégal imposé par l’État d’Israël à la bande de Gaza, un territoire étranger (palestinien) que son armée a officiellement cessé d’occuper depuis septembre 2005 dans le cadre du plan de « déconnexion » ou de « désengagement » décidé par l’ancien Premier ministre Ariel Sharon.

Troisième certitude, en faisant usage de la force contre des navires civils participant à une opération à vocation humanitaire, en lançant une opération qui a causé morts et blessés et, enfin, en incarcérant les passagers (capturés dans les eaux internationales) sur son territoire souverain, l’armée israélienne a commis un crime de guerre, voire un acte de piraterie internationale.

Sur le plan politique et diplomatique, la réalité illustrée et renforcée par l’assaut du 31 mai est un isolement croissant d’Israël sur la scène internationale, en dépit d’une ligne politique européenne indolente et du maintien de l’alliance stratégique israélo-américaine, malgré de récentes inflexions imprimées par l’administration Obama. Ainsi, après plusieurs semaines de refus, le gouvernement Netanyahou, mis sous pression par les Français, les Britanniques et les Américains, a décidé de mettre sur pied une commission d’enquête nationale (et non internationale) sur les évènements du 31 mai.

De même, le 20 juin, l’armée et le gouvernement israéliens ont annoncé un allègement « substantiel » du blocus « civil » imposé à la bande de Gaza, un blocus longtemps toléré par les alliés occidentaux d’Israël, en dépit du fait que, comme le rappelait au lendemain de l’opération « Vents célestes » le chroniqueur conservateur Avi Trengo, « il serait bon de se souvenir que nous n’avons au grand jamais imposé de blocus à la Syrie ou au Liban [1] ».

Arbitraire et cynisme

Outre son extrême sévérité et sa contradiction avec le droit international, ce blocus se caractérise surtout par son caractère arbitraire, kafkaïen et cynique. Dans un rapport publié le 14 juin 2010, l’ONG israélienne Gisha rappelle que, depuis l’entrée en vigueur du blocus en juin 2007, l’armée israélienne n’autorisait plus l’entrée dans la bande de Gaza que de 97 produits contre 4.000 auparavant, tandis que, chaque jour, seulement 106 camions étaient autorisés à décharger des denrées alimentaires dans le sas du no man’s land du terminal de Kerem Shalom (Karm Abou Salim), alors que la bande de Gaza compte 1,5 million d’habitants.

Un an avant la publication du rapport de Gisha, le caractère arbitraire du blocus avait déjà été mis en lumière par une enquête menée par les journalistes Uri Blau et Yotam Feldman et dont il ressortait que la détermination hebdomadaire des denrées autorisées à entrer dans la bande de Gaza était directement fonction des cours du marché israélien et des surplus de l’industrie agro-alimentaire israélienne, un secteur économique historiquement lié au Parti travailliste israélien, représenté dans le gouvernement Netanyahou par le ministre de la Défense Ehoud Barak, au vice-ministre de la Défense Matan Vilnaï et au ministre de l’Agriculture Shalom Simhon [2].

Psychose collective

Mais, sur un plan plus « culturel » et « sociétal », outre la réaction prévisible de la coalition militaro-conservatrice qui gouverne aujourd’hui Israël [3], c’est le réflexe grégaire et massif d’auto-victimisation de l’ensemble de la société judéo-hébraïque israélienne qui ne laisse pas d’inquiéter. Quelques heures après l’assaut mené contre le Mavi Marmara, l’un des membres de la Shayyetet 13 déclarait à la télévision israélienne : « Nous avions l’impression de revivre le lynchage de Ramallah [4]. » En dépit de l’inadéquation rationnelle de la comparaison entre l’arraisonnement sanglant de la flottille et l’horreur de Ramallah, ce sentiment d’impuissance de victime confrontée à la rage d’une foule de lyncheurs est parfaitement symptomatique de la psychose qui habite une majorité de Juifs israéliens, lesquels ont été matraqués par un discours officiel, relayé par les gros médias audiovisuels privés, selon lequel il n’y a pas de crise humanitaire à Gaza et les navires de la Flottille étaient chargés de militants jihadistes.

Le fait qu’une partie de la Flottille ait été affrétée par des militants de l’ONG islamiste turque IHH [5], outre que cela témoigne de ce que de nombreux observateurs de la Turquie et du Moyen-Orient arabe considèrent comme l’entrée en lice de nouveaux acteurs politiques non gouvernementaux [6], a achevé de convaincre certains chroniqueurs israéliens qu’Israël fait désormais face à une offensive mondiale concertée de délégitimation [7]. Cette perception de « forteresse assiégée » s’intègre dans le contexte d’une décennie 2000-2010 qui a vu la société judéo-hébraïque renouer dans des proportions de plus en plus écrasantes avec la vision et la conviction de ses élites politiques et militaires, pour qui, depuis 1948 et surtout depuis le déclenchement de la Seconde Intifada en octobre 2000, Israël est seul contre tous, une « villa dans la jungle », comme le répète souvent Ehoud Barak.

Geste spartiate

En janvier 2004, dans une interview retentissante [8], le « nouvel historien » Benny Morris, dont les recherches sur les causes de l’exode palestinien de 1948-1949 font autorité, déclarait ceci : « Une société qui a l’intention de vous tuer vous oblige à la détruire. L’alternative est : détruire ou être détruit. […] Les tueurs en série sont les Barbares qui en veulent à notre vie, les gens que la société palestinienne envoie commettre des attentats et, dans une certaine mesure, la société palestinienne elle-même, une société malade qui doit être traitée comme le sont les tueurs en série. Nous devons essayer de soigner les Palestiniens. La création d’un État palestinien fait peut-être partie du traitement. Mais, dans l’attente de la panacée, il faut les emmurer et les empêcher de nous tuer. Il y a là une bête sauvage qui doit être mise en cage. »

Dans un éditorial [9] publié à la fin de la guerre du Liban de juillet 2006 et intitulé « Que nous est-il arrivé ? », Ari Shavit, l’un des fondateurs du mouvement Shalom Akhshav (La Paix maintenant) et une véritable institution au sein du quotidien de centre-gauche Haaretz, avait alors sans doute le mieux exprimé la vision. « L’État d’Israël est par définition un État anormal, un État juif dans un espace arabe, un pays occidental dans un espace musulman, un État démocratique dans un espace de fanatisme et de tyrannie. […] Israël doit se draper dans une couverture protectrice pour prémunir son environnement interne d’un environnement extérieur irréductiblement hostile. La seule réalité qui tienne, c’est que vivre au défi de notre environnement naturel est au cœur même de l’identité israélienne. […] De toutes ses forces et de toute son âme, Israël a voulu être Athènes. Hélas, en ce lieu et en cette époque, il n’y a pas d’avenir pour une Athènes qui répugnerait à être également Sparte. »

En cette année 2010, la vision du monde fondamentalement pessimiste du sionisme originel exprimée depuis le début des années 1920 ne semble donc pas près de s’infléchir. En se refermant à la fin de l’an 2000, l’exceptionnelle fenêtre d’opportunité ouverte par l’OLP et certains responsables israéliens à la fin des années 1980 semble avoir désinhibé les responsables politiques et militaires israéliens. Depuis lors, ces derniers n’ont eu de cesse, pour le plus grand bénéfice du mouvement idéologique de colonisation en Cisjordanie, de détruire toute manifestation politiquement structurée d’un nationalisme palestinien dont la pérennité reste synonyme de « destruction d’Israël », tandis que les ONG israéliennes pacifistes sont de plus en plus soumises à d’intenses pressions.

Populisme et infantilisme

Il faudrait ajouter à cet arrière-plan culturel la dérive du champ politique israélien vers un populisme et un néoconservatisme de plus en plus prononcés. La conclusion provisoire pourrait être ainsi laissée au chroniqueur Ofer Shelah [10] : « Pour agir ainsi, il faut ne plus avoir de vision politique et être convaincu que toute chose, y compris l’entrée de pâtes alimentaires dans la Bande de Gaza, représente une menace pour notre existence. Pour agir ainsi, un État doit ne plus être dirigé que par une bande de populistes qui ont compris que leur opinion publique était acquise au slogan “le monde entier est contre nous”. Trop de gens, au pouvoir comme dans les médias, font leur beurre de ce monde mauvais et hostile et de notre vision du monde pleurnicharde, infantile et irresponsable, une vision qui est une menace bien plus existentielle que le terrorisme et le Hamas. Une conséquence de cette aliénation risque d’être la poursuite du processus de “sud-africanisation” d’Israël, au terme duquel il deviendra absolument illégitime d’avoir des échanges avec des Israéliens.

Les personnages présomptueux qui nous gouvernement auraient dû savoir que la force ne marcherait pas ici et qu’il faudrait plutôt laisser le Mavi Marmara jeter l’ancre à Gaza. Mais, tout ce que ces gens avaient en tête, c’étaient les manchettes des journaux annonçant un raid audacieux d’Israël, les images du porte-parole de Tsahal commentant l’abordage parfaitement chorégraphié de nos soldats et les louanges d’un peuple remerciant Dieu d’avoir l’armée la plus morale du monde. Mais il est arrivé ce qui devait arriver à des gens pour qui le monde se résume à Entebbe [11]. »

(20 juin 2010)

[1Yediot Aharonot, 1er juin 2010.

[2Ha’Aretz, 12 juin 2010. De larges extraits traduits de l’hébreu par l’auteur ont été republiés dans Courrier International, n° 978, 1er aout 2009.

[3Le plus large depuis la création de l’État en 1948, le gouver­nement israélien est constitué de six partis : Likoud (droite nationaliste), Avoda (travailliste), Israël Beiteinou (extrême droite russophone), Shas (ultra-orthodoxie sépharade), Bayit Yehoudi (extrême droite religieuse nationaliste et coloniale) et Yahadout Ha-Torah (ultra-orthodoxie ashkénaze).

[4Ha’Aretz, 4 juin 2010. Le 13 octobre 2000, dans les premiers jours de la Seconde Intifada, deux réservistes israéliens russophones, Yossi Avrahami et Vadim Nurjitz, égarés à la sortie de Ramallah, étaient interceptés par des policiers palestiniens et emmenés dans un commissariat. Impuissants, les policiers ne purent empêcher une foule ivre de rage d’envahir le commissariat, de massacrer les deux réservistes et de jeter par la fenêtre leurs restes déchiquetés.

[5Insan Hak ve Hürriyetleri ve Insani Yardim Vakfı (Fondation pour les droits de l’homme, la liberté et l’aide humanitaire).

[6Jean-François Legrain, « La flottille de Gaza et les nouvelles ONG islamiques », Libération, 7 juin 2010.

[7Ron Ben Yishaï, « Une guerre de délégitimation », Yediot Aharonot, 2 juin 2010.

[8Ha’Aretz, 9 janvier 2004. Traduit de l’hébreu par l’auteur et partiellement republié en français dans Courrier international, n° 689, 15 janvier 2004.

[9Haaretz, 11 aout 2006.

[10Maariv, 1er juin 2010.

[11En 1977, après le détournement par un commando palestinien d’un avion d’El Al vers l’aéroport ougandais d’Entebbe, une opération de la Sayyeret Matkal (équivalent israélien du SAS britannique) libérait les otages durant laquelle Yonatan Netanyahou, frère ainé de l’actuel Premier ministre, perdit la vie. Dans les années septante, Ehoud Barak fut par ailleurs le commandant de Binyamin Netanyahou dans cette même Sayyeret Matkal.