Iran : journalistes et militants muselés en vue de l’élection présidentielle

Pierre Vanrie • le 22 mai 2013

A l’approche des élections présidentielles du 14 juin prochain, la répression se fait de plus en plus sentir. Le site d’opposition Kaleme (www.kaleme.com), proche des leaders de l’opposition maintenus en résidence surveillée (Mir Hossein Moussavi et Mahdi Karoubi) fait ainsi état de la présence de plus en plus visible de policiers dans les rues de la capitale.

Par ailleurs, et ce n’est pas le moindre des paradoxes, les périodes préélectorales sont souvent en Iran des moments où l’on constate un relatif relâchement de l’appareil répressif et de la censure à l’égard des médias. C’est ainsi que le paysage de la presse écrite iranienne se distingue depuis plusieurs mois par la diffusion de quelques titres (tels le quotidien Bahar) qui ont adopté une prudente liberté de ton sur les sujets sociétaux et qui sur le plan politique affichent des opinions proches des courants réformateurs. Nul doute que la fracture à l’œuvre dans le camp conservateur avec schématiquement un affrontement entre gouvernement sortant et Ahmadinejad d’une part et la tendance regroupée autour du Guide suprême, l’Ayatollah Khamenei, d’autre part, s’étale déjà dans les médias, laissant la possibilité d’expression d’opinions divergentes. Est-ce dû aux fractures d’un pouvoir, qui s’il a toujours été autoritaire n’a jamais été monolithique, que la presse iranienne d’Iran réussit encore parfois à surprendre ? Est-ce une volonté délibérée des autorités à la veille d’un scrutin toujours sensible de lâcher un peu de lest ? Ou bien est-ce dû à la pression d’une partie de la société, et notamment de la jeunesse, dont ce relâchement est une manière de canaliser l’énergie ? Sans doute un peu de tout cela à la fois, même si l’ouverture du débat pré-électoral il y a quatre ans aura sans doute contribué à l’expression d’une contestation qui secoua le régime et fut alors durement réprimée.

Retour en prison

Toujours est-il que cette période est donc paradoxalement aussi synonyme d’une répression importante ciblant précisément les journalistes et les militants politiques [1] . C’est ainsi que ceux qui bénéficiaient d’une permission plus ou moins longue sont désormais « rappelés » en prison. Bahareh Hedayat, militante politique issue du milieu étudiant condamnée à neuf de prison, et Shiva Nazar Ahari, militante des droits de l’homme et journaliste condamnée à quatre ans de prison, ont toutes deux dû retourner à la prison d’Evine ce 20 mai, leurs permissions n’ayant pas été prolongées.

C’est également le cas pour les journalistes Massoud Bastani et Bahman Ahmadi Amouee [2] dont les permissions n’ont pas non plus été prolongées. Ces deux journalistes retournent en prison alors que leurs épouses respectives, Mahsa Amrabadi et Jila Bani Yaghoub y purgent déjà chacune une peine de prison. Ces dernières sont en effet incarcérées dans la section des femmes de la prison d’Evine à Téhéran, tandis que leurs maris le sont à Karaj. L’Iran se distingue ainsi en emprisonnant des couples de journalistes. Jila Bani Yaghoub et Bahman A. Amouee avaient été arrêtés très vite après le début des protestations qui avaient suivi le scrutin présidentiel de juin 2009 marqué par de sérieuses irrégularités.

Le régime semble ainsi décidé à contrôler au mieux l’information concernant une élection qui il y a quatre ans l’avait fait vaciller. Et cela passe donc par la « mise à l’écart » de ceux, militants politiques, blogueurs et journalistes qui, il y a quatre ans, s’étaient montrés très actifs en informant sur l’ampleur de la contestation. Sur le plan politique, l’élimination par le Conseil des gardiens des candidatures à l’élection présidentielle de Hachemi Rafsandjani – qui malgré toutes ses ambiguïtés, incarnait pour une partie du camp réformateur l’espoir d’un changement – de même que celle de Esfandiar Rahim Mashaie – dauphin d’Ahmadinejad contesté dans le camp conservateur – illustre également la volonté du régime de faire de cette élection, qui dans ces conditions perd de son attrait, une formalité sans remous et sans dangers.

[1Lire à ce propos l’article de Jean-Paul Marthoz du 12 mai « L’Iran prépare les élections en emprisonnant des journalistes » : http://blog.lesoir.be/lalibertesinonrien/2013/05/12/liran-prepare-les-elections-en-emprisonnant-des-journalistes/

[2Lire « Bahman Ahmadi Amouee : un prisonnier d’opinion iranien emblématique » : http://www.revuenouvelle.be/spip.php?article2679