Iran : deux pas en avant, trois pas en arrière

Pierre Vanrie • le 30 octobre 2013

Alors que l’ambiance était plutôt à un optimisme relatif [1] , certains événements ont montré qu’il convient d’être prudent quant à l’appréciation de l’évolution de la situation en Iran. Notamment en ce qui concerne les droits de l’homme, problématique par rapport à laquelle le nouveau président Rouhani est, outre les questions économiques et géopolitiques, également très attendu.

Des violences se sont produites dans les régions à majorité sunnites du pays, c’est à dire au Kurdistan (Ouest) mais surtout dans la province du Sistan-Balouchistan, frontalière avec le Pakistan et l’Afghanistan, une région particulièrement instable [2] . En effet, le 25 octobre dernier, une attaque menée par l’« Armée de la Justice » (Jaish ul Adl), groupe baloutche se revendiquant d’Al Qaïda, a fait quatorze morts dans les rangs des gardes-frontières iraniens. La réaction ne s’est pas faite attendre et le procureur de Zahedan (Balouchistan) a annoncé dans un réflexe de pure vengeance assumée l’exécution par pendaison de seize militants baloutches qui seraient liés à cette même mouvance terroriste.

Le site online Iran Wire [3] , hébergé hors d’Iran, rappelle « l’optimisme du gouvernement Ahmadinejad lorsque le leader du groupe armé baloutche Joundollah (« Soldats de Dieu »), Abdolmalek Rigi avait été capturé et exécuté en 2010 ». Le gouvernement de l’époque croyait en effet en avoir fini avec l’irrédentisme sunnite qu’incarnait alors dans cette région le groupe Joundollah, moins structuré et moins présent sur les réseaux sociaux que Jaish Ul Adl qui semble aujourd’hui lui avoir succédé. En effet, après l’exécution de son leader, Joundollah s’était montré plus discret. Mais le militantisme pro-sunnite baloutche à tendance de plus en plus salafiste est spectaculairement revenu dans l’actualité avec l’attentat très meurtrier revendiqué par l’« Armée de la justice ». La réaction des autorités iraniennes a ainsi montré que la peine capitale restait, même sous Rouhani, un moyen d’intimidation encore largement utilisé [4] .

L’ancien député de Zahedan, Jaafar Kambouzia rappelle dans le quotidien pro-réformateur Shargh [5] l’enthousiasme des habitants de sa région qui ont voté en masse pour Rouhani, et avant lui pour Khatami en 1997, et qui sont, selon lui, majoritairement favorables à un Iran unitaire. Sans faire allusion directement aux pendaisons, il invite ainsi le gouvernement iranien, si celui-ci veut gagner la guerre contre le terrorisme, « à gagner la confiance des habitants ». En effet, pas sûr que les autorités, en multipliant les pendaisons publiques de militants baloutches, puisse vendre le modèle d’un Etat iranien respectueux des minorités et éloigner la population locale des sirènes de l’irrédentisme sunnite et salafiste.

Ces atteintes aux droits de l’homme s’inscrivent dans un contexte de régression illustré aussi par l’interdiction de parution du quotidien réformateur Bahar. Ce quotidien a ainsi publié fin octobre des articles remettant en question une certaine historiographie du chiisme. Cette « gaffe » a été admise par le quotidien lui-même, mais cela n’a pas empêché la justice iranienne d’ordonner la fermeture du journal pro-réformateur. Ce quotidien avait lors des dernières élections présidentielles d’abord soutenu la candidature de Mohammad Reza Aref qui s’était retiré pour faciliter la victoire de Rouhani. Suite à la polémique provoquée par la parution de ces articles, Aref a nié tout lien avec Bahar. Par ailleurs le ministre de la Culture et de la Guidance islamique, Ali Jannati, qui venait pourtant d’annoncer la fin de la censure a justifié publiquement la fermeture de Bahar.

Au rayon des nouvelles tempérant sérieusement l’optimisme né du « réchauffement » des relations entre l’Iran et l’Occident figure également la condamnation à dix-huit mois de prison de l’actrice et documentariste Pegah Ahangarani. Cette jeune actrice de 29 ans – fille de la réalisatrice Manijeh Hekmat – qui a joué dans plusieurs séries et films à succès en Iran se consacrait depuis un certain temps au documentaire et avait notamment réalisé un documentaire sur Massoud Dehnamaki, ancien membre du groupe ultra conservateur Ansar é Hezbollah et rédacteur en chef de journaux liés à cette tendance qui s’était illustrée par des actions et une critique très dure du réformateur Mohammad Khatami, président entre 1997 et 2005. Pegah Ahangarani s’est ainsi penchée sur la reconversion cinématographique de Dehnamaki et sur le phénomène que constitue le succès du film humoristique et de propagande qu’il a réalisé sur la guerre Iran-Irak (Ekhrajiha, « The Outcasts » ou « Expelled » en anglais). Empêchée de quitter l’Iran suite à son engagement en faveur du candidat Moussavi lors de l’élection présidentielle de 2009, Pegah Ahangarani est une autre jeune actrice victime des tracasseries d’un système qui a aussi fait fuir du pays Golshifteh Farahani, une autre jeune actrice à succès du cinéma iranien [6] .

Ces événements montrent les limites de l’action d’un président qui n’est pas le seul maître à bord dès lors que l’autorité suprême de la République islamique est précisément le Guide suprême Ali Khamenei. Dans quelle mesure Hasan Rouhani, dont le pouvoir repose sur une très forte assise électorale, pèse-t-il sur le cours de ces événements alors qu’il n’est élu que depuis trois mois ?

[2Lire à ce propos l’excellent livre de Stéphane A. Dudoignon « Voyage au pays des Baloutches », Editions Cartouche, 2009

[4Des exécutions de militants kurdes dans un contexte de militance autonomiste kurde viennent également d’avoir lieu.

[6Golshifteh Farahani (30 ans) a joué notamment dans le film « A propos d’Elly » (2009) de Asghar Farhadi, mais c’est sa participation au film de Ridley Scott « Mensonges d’Etat » avec Leonardo Di Caprio et Russel Crowe en 2008 qui lui a valu des tracasseries de la part du régime iranien et qui l’a obligé à quitter l’Iran pour s’installer en France.