Iran : Pendus devant leurs copains

Pierre Vanrie • le 25 avril 2013

L’Iran bat désormais des records en termes d’exécution de la peine capitale. Selon Amnesty International, pas moins de 630 personnes auraient ainsi été exécutées au cours de l’année 2012 dont au moins 50 l’auraient été lors d’exécutions publiques. Le 20 janvier dernier, deux jeunes hommes, âgés de 19 et 23 ans ont ainsi été pendus publiquement à Téhéran pour un « banal » vol avec agression, mais sans homicide, qui est surtout devenu un événement dès lors qu’il a été filmé, mis sur Youtube et visionné par des dizaines de milliers d’Iraniens. Les autorités ont alors réagit rapidement et fait condamner à mort ces agresseurs pour prouver à l’opinion qu’elle menait bien la lutte contre l’insécurité. Une journaliste du jeune quotidien iranien Bahar, plutôt proche de la mouvance réformatrice, a publié dans ce journal diffusé en Iran, un reportage décrivant avec réalisme la triste « banalité » des exécutions publiques en Iran, dont voici la traduction :

Bahar (Téhéran)

« Je t’implore Aboulfazl apporte moi de l’eau » [Aboulfazl est le demi-frère de Hossein, troisième imam du chiisme, il s’est fait tuer à la bataille de Kerbela en 680 alors qu’il allait chercher de l’eau], « Salutations à Hossein », « Il n’y a de Dieu que Dieu et Mohammad est son prophète », « Que Dieu fasse que la corde autour de mon cou soit bien serrée » sont les dernières paroles prononcées par le jeune agresseur de dix-neuf ans qui pleure sans verser de larmes et qui a l’air atterré. Son nom est Mohammad Ali Sarvari, dit Ali l’« idiot » comme l’appellent ceux de son quartier. Ali l’« idiot » avait une tumeur au cerveau et se rendait pour cette raison régulièrement à l’hôpital. C’est parce qu’il donnait toujours l’impression d’être en retard qu’on l’a affublé de ce surnom. Ali l’« idiot » est donc ce jeune délinquant que la diffusion d’une vidéo sur internet a rendu tellement célèbre que sa première condamnation aura aussi été sa dernière. Et pour cause, il a été pendu. Avant d’être pendu, il a parlé avec ses bourreaux, on lui a apporté à boire, il a bu de l’eau et le levier de la grue où il était attaché s’est élevé. Il a été le premier pendu. Sans doute que Ali Mafia [de son nom Ali Mafiha mais que l’auteur de l’article a choisi d’orthographier « Mafia »] a dû encore davantage mesurer ce qui allait lui arriver en voyant son copain être pendu.

Il n’y avait pas énormément de monde pour assister à cette exécution publique. Environ trois cents à quatre cents personnes. La plupart était venu du quartier d’où étaient originaires les deux condamnés à mort. Ils disaient être venus là pour voir une dernière fois leurs copains. Une visite du genre de celles que l’on ne fait pas d’habitude. Ils avaient décidé tout d’abord de venir les voir, de loin, et de leur faire signe par leurs regards. Cette dernière entrevue s’achèverait ensuite par la mort de deux des leurs. Il avait été annoncé que leur exécution aurait lieu à cinq heures, avant la prière du matin. Comme pour les autres exécutions, les gens ont commencé à arriver sur place une à deux heures plus tôt. La plupart d’entre eux avaient l’air vraiment très accablés. Peu importe s’ils connaissaient personnellement les condamnés ou s’ils avaient été informés de cette exécution par la télévision officielle, ils étaient venus pour voir cette pendaison. La plupart des personnes présentes, tout à discuter, ne semblaient pas se rendre compte que quelques minutes plus tard les deux condamnés ne seraient plus de ce monde. Ils étaient là pour assister à une cérémonie de mise à mort comme toutes celles qui sont organisées ces dernières années dans les rues de la capitale et qui du début à la fin durent à tout casser une demi-heure. Sauf que cette fois, il y avait quelque chose de différent pour les gens qui étaient présents. En effet, ils venaient assister à l’exécution d’une peine capitale pour un crime qui pour la première fois était qualifié de « Muharebeh » [ce qui dans la sharia équivaut à une action contre l’islam et Dieu] dès lors qu’il s’agissait d’un crime où une arme blanche avait été utilisée dans le cadre d’une agression. C’est peut-être pour cette raison que la foule, contrairement à ce qui était prévu, n’était pas si nombreuse [la pendaison d’un meurtrier d’enfant ou d’un pédophile aurait sans doute attiré plus de monde]. Les hommes étaient en majorité, mais parmi les femmes se trouvait bon nombre d’adolescentes.

Du même quartier

Parmi la foule présente, il y avait Mohsen qui a été plus de dix fois avec Ali Mafia, le second condamné, se promener dans le nord du pays [destination de vacances traditionnelle des Téhéranais]. Il a même été pendant cinq ans dans la même classe que lui à l’école et durant des années, il a habité le même quartier. Il me montre une photo sur son téléphone portable où l’on peut également voir Ali l’« idiot » au pied d’un mur. Tous ceux qui sont là et qui les connaissent ne parviennent pas à croire que ces deux-là vont être pendu. Avant la pendaison, ils parlent tous dans le style provocateur et ironique bien particulier des habitants du quartier d’où les condamnés sont originaires : « Et alors mon amie, tu es de la BBC ou quoi ?! », « Nous, on est de Niavaran [quartier chic du nord de Téhéran], on le connaît pas ce gars ! », « Regarde Ali l’idiot, il a une barbe maintenant, avant il avait même pas un poil sur le corps », … Les copains du quartier ont convenu de ne pas rester jusqu’à la pendaison de leurs amis et de ne s’en aller que quand ils seraient certains que l’exécution aurait bien lieu. L’un d’entre-eux dit : « C’est difficile de voir un ami pendu. Et d’entendre les gens crier » Ali, Ali « , c’est encore plus dur ». Nasser de son côté explique que ce « n’était pas des mauvais gars. D’ailleurs, dans notre quartier, ils ne faisaient de mal à personne. S’ils n’avaient pas été aussi idiots, ils ne se seraient pas promenés trois jours après avec les mêmes habits que ceux qu’ils portaient lorsqu’ils ont été filmés pendant qu’ils commettaient leur agression et du coup ils n’auraient pas été balancés à la police ». Avant l’exécution, ils ne semblaient pas se rendre compte de ce qui pouvait leur arriver. Pourtant, quatre criminels avaient été pendus il n’y a pas si longtemps sur la place publique dans leur quartier. « S’il y en avait qui devaient tirer une leçon de ces exécutions, c’était bien eux. S’ils l’avaient fait, ils ne seraient pas là aujourd’hui » explique Nasser.

Il y en a toutefois quelques-uns qui sont très contents. Au moment où les caméras de la télévision officielle approchent, la plupart des gens s’enfuient à tel point que le journaliste de la télévision leur crie : « Mais vous allez où comme ça ?! Je ne vais pas vous manger tout de même ! » Un homme dans la quarantaine se place devant la caméra et explique qu’il aurait tant voulu que le chef du pouvoir judiciaire [nommé par le Guide suprême] soit là parce qu’il lui aurait alors « baisé la main et les pieds ». Tous ceux qui tiennent le même discours devant la caméra sont obligés de répéter chacun à leur tour leur texte afin que leur message soit bien enregistré.

De l’autre côté des barrières, se trouvent des soldats plus ou moins du même âge que les condamnés. L’un d’entre eux, Hossein, dont le service militaire a commencé il y a huit mois, ne veut de toute évidence pas regarder ce spectacle : « Qu’est ce que j’ai à voir avec ces affaires-là moi ?! On ne dort déjà pas beaucoup à l’armée et maintenant pendant un mois, rien qu’à penser à tout ça, je vais encore moins bien dormir ». Pour la police en tout cas, l’affaire est importante. En atteste le nombre important des camionnettes et des Mercédès Elegance de la Police qui se trouvent dans les avenues Iranshahr et Behshahr. L’endroit où va se dérouler l’exécution est remplie de forces de sécurité et notamment des unités spéciales de la police. L’attitude de la police vis-à-vis des journalistes et des photographes présents à ce moment-là donne encore à l’ambiance un caractère particulier. Certains journalistes sont maintenus à l’écart par les forces de police et ne peuvent pas s’approcher de l’endroit où la pendaison va avoir lieu. Les policiers et certains de leurs gradés bousculent et malmènent tellement les journalistes que même des membres des forces spéciales viennent s’excuser auprès d’eux. Cette exécution diffère vraiment de toutes les autres. Les journalistes présents y ont reçu tellement de coups que les organes de presse proche des conservateurs, non seulement ont relaté cette situation, mais en plus ont protesté.

Ni la famille de la victime de l’agression ni celle des condamnés ne sont visibles. Il y a donc surtout des gens venus des quartiers d’où sont originaires les condamnés. Au début, ils ne veulent pas le dire, mais il ne faut pas attendre très longtemps pour qu’ils racontent ce qu’ils ont au fond du cœur : « En fait c’est à cause de la BBC [Persian] qu’ils ont été condamnés à mort [allusion au fait que la télévision a montré le film de l’agression]. Les juges, ils ont dit que c’était parce que le film avait été diffusé et qu’à cause de ça les gens avaient peur, qu’ils les avaient condamnés à mort. Si c’est comme ça, pourquoi y vont pas arrêter le directeur de cette société [l’agression a été filmée par des caméras de surveillance d’une société] qui plutôt que de donner le film à la police l’a mis sur internet ?! » Un autre copain d’Ali l’« idiot », ce jeune agresseur de dix-neuf ans qu’un peu plus tard un bourreau allait prendre presque affectueusement par dessous l’épaule, amener à l’endroit fatidique et mettre fin à ses jours après lui avoir passé la corde autour du cou, raconte : « Il y a peine deux mois, on est allé à Fasham [destination touristique au nord de Téhéran, prisée par les Téhéranais notamment pour pique-niquer]. Ça s’est bien passé, j’en ai gardé un bon souvenir ». « Ali n’avait pas obtenu son diplôme. Sa situation financière n’était pas très bonne. Il y a déjà longtemps que son père était mort, il vivait avec sa mère. Ce n’était pas un mauvais gars, il n’avait d’ailleurs pas d’antécédents. C’était il n’y a vraiment pas longtemps qu’on a passé du bon temps ensemble. Je ne parviens pas à croire qu’ils vont le pendre juste parce qu’il a volé quelques milliers de toumans [à peine quelques euros]. En fait, il est en train de payer pour les autres. Ces cinquante derniers jours, ils n’ont même pas permis qu’il voit sa mère ne fut-ce qu’une fois. Ce n’est qu’hier soir qu’ils l’on amenée pour qu’ils se voient une dernière fois ». Alors qu’il me raconte tout cela, le copain du condamné tourne son visage de l’autre côté, sûrement pour ne pas montrer les larmes qui coulent sur son visage, des larmes qu’ils versent pour un ami qui n’a plus qu’une heure à vivre.

Des curieux

Outre les copains des condamnés à mort, il y a aussi dans l’assistance des gens qui ne connaissent pas les condamnés. Ce sont des habitants du quartier où se déroule la pendaison. Il y a par exemple Maissam et son épouse. « J’ai pris ma femme par la main et nous sommes venus » explique-t-il. Maissam et Forouzan sont mariés depuis trente ans et estiment que ces deux condamnés-là ne méritent pas la peine de mort. Lorsque je leur demande pourquoi alors, plutôt que de rester au lit, ils ont préféré si tôt le matin venir assister à une exécution publique, ils répondent : « On est juste venu voir, mais je ne pense pas que nous pourrons regarder la scène de la pendaison. On n’en a d’ailleurs pas envie, même si c’est la deuxième fois que nous assistons à une exécution publique. Cette fois, en tout cas, on pense qu’ils ne méritent vraiment pas ce châtiment. C’est pour cela que je ne pense pas que nous pourrons rester jusqu’à la fin. C’est vrai que depuis quelques années, il y a de plus en plus de vols et d’agressions à Téhéran, mais je ne pense pas que la peine de mort soit une solution à ce problème. Ils auraient dû les condamner à une peine, la perpétuité, l’exil ou je ne sais quoi d’autre ». Massoud, un jeune homme de vingt-huit ans, est lui aussi originaire des environs. Il estime aussi que cette condamnation est trop sévère. Il y a quelques mois, il avait déjà été voir une exécution organisée dans le quartier. Malgré cela, il pense qu’une personne n’a pas le droit de prendre la vie d’une autre.

Parastou, quant à elle, a dix-sept ans, elle est encore au lycée où elle a choisi une filière en comptabilité. « On habite dans le coin » explique-t-elle, « ma mère a vu à la télévision qu’ils avaient prévu de pendre deux personnes ici aujourd’hui. Du coup, on est venues pour voir ça. On ne sait même pas exactement ce qu’ils ont fait. Apparemment, ils étaient en rue avec un couteau à la main ». Je lui demande si elle n’a pas peur et elle me répond que non avec un sourire aux lèvres : « ça va être une expérience intéressante. Pourquoi donc aurais-je peur ? ». Alors que sa mère l’appelle pour qu’elle vienne plus près de la scène de la pendaison, Parastou lui répond : « Non maman, toi viens à l’endroit où je suis, d’ici on verra mieux ! » A ce moment apparaissent les deux condamnés. Tout le monde se précipite vers les barrières séparant la foule de l’endroit où va être exécuté la peine capitale. Quelques minutes passent. Des versets du Coran sont lus, suivi de la condamnation. C’est fini.