Interculturalité et démocratie d’opinion : un ménage malheureux

Lechat Benoît

Ce n’est certes pas la première fois que la question du voile agite nos médias, mais en ce début d’automne 2009, le débat sur la présence de l’islam dans la société belge a éclaté sur ce qui nous tient lieu d’espace public avec une force jusque-là inégalée, sans qu’on puisse à ce jour conclure à un quelconque progrès collectif. Entre septembre et octobre 2009, il n’y a, en effet, quasiment pas eu un seul jour sans que nous ne soyons abreuvés d’un flot d’informations et de prises de position, mêlant les dimensions sociales, culturelles, religieuses, les raccourcis peu ou pas éclairés, les indignations, les tentatives généralement avortées de nuances au sujet d’un dossier dont nous ne commençons seulement qu’à apercevoir les tenants et les aboutissants…

Le détonateur flamand

Les historiens ou les médiologues en feront peut-être un jour l’inventaire exhaustif et ils montreront comment l’enchaînement des sorties médiatiques a finalement « fait récit ». Mais pour l’heure, il faut bien essayer d’avancer et tenter de comprendre pourquoi il est aussi difficile en Belgique francophone de débattre sereinement des réajustements collectifs qu’amène ce qu’Albert Bastenier a appelé la société ethnique, c’est-à-dire une société qui « sur l’arrière-fond du cosmopolitisme de masse résultant de la mondialisation, organise la conflictualité entre les différents statuts culturels ». Après avoir évité le débat tout au long de la campagne pour les élections régionales, les partis démocratiques francophones ont finalement été rattrapés à la rentrée de septembre par la décision du pouvoir organisateur de l’enseignement officiel flamand d’interdire le port du voile dans l’ensemble de ses écoles.

Les grands prêtres de la démocratie d’opinion

Le 20 septembre, tant la RTBF que RTL-TVi consacraient leurs émissions dominicales à cette question. À la RTBF, l’animateur s’érigeait en grand prêtre de la démocratie d’opinion en lançant aux téléspectateurs : « N’hésitez pas, lâchez-vous, posez toutes vos questions, cela arrive par paquets de dix, on essayera de synthétiser tout ça. » Et après un reportage sommaire consacré au voile dans les écoles, montrant « les enjeux de ce débat brillamment résumés » par sa collègue journaliste, il sommait la ministre de l’Enseignement de se prononcer sur l’opportunité d’interdire le voile, en ne lui laissant guère l’occasion de s’exprimer de manière un tant soi peu nuancée, et notamment d’expliquer pourquoi une mesure générale d’interdiction poserait encore plus de problèmes que la situation actuelle qui en délègue la responsabilité aux directions… Sur la chaîne privée, le « débat » ne volait pas plus haut, tournant à la confusion et à l’invective, sans que le téléspectateur puisse se faire une opinion nuancée, par exemple sur les assises de l’interculturalité que tentait en vain d’expliquer la ministre de l’Emploi, Joëlle Milquet.

Un trop long refoulement

Le problème de la question des signes religieux dans l’espace public et, singulièrement dans l’enseignement, est qu’elle catalyse un ensemble de tensions sociales que l’on ne pourra surmonter en se contentant de la régler par une mesure légale, quelle qu’elle soit. Sur le fond, il faut se demander si nous ne nous sommes pas plus ou moins consciemment organisés depuis trop longtemps pour éviter des questions qui ont trait à l’évolution récente de nos sociétés sous le double coup de la coprésence de populations d’origines culturelles et religieuses différentes et de la croissance vertigineuse des inégalités en tous genres. Cette difficulté a sans doute été d’autant plus grande que nous avons refusé de nous interroger sur la conflictualité spécifique produite par la première au motif que nous avions souvent persisté à vouloir la réduire à la conflictualité produite par la seconde, sans voir que les deux en réalité coexistaient et se combinaient. Nous n’avons en l’occurrence pas fini de payer les conséquences de la domination trop longtemps non questionnée d’une lecture de l’immigration en termes de lutte des classes, remplacée trop rapidement par un culturalisme souvent ignorant des dimensions économiques.

Qui peut-on intégrer…

Mais surtout, en Belgique, le malaise identitaire francophone et l’extrême difficulté à nous définir « nationalement » nous ont trop incités à repousser tout réel débat sur la question de l’intégration des personnes d’origine immigrée. La manière dont le processus des accommodements raisonnables a ainsi été perçu dans notre pays est éminemment symptomatique. Alors que dans leur terre d’origine, le Québec, ils ne représentent que le bout extrême d’une politique d’intégration et de contractualisation entre l’État et les arrivants, dans le cadre d’une société achevant sa déconfessionnalisation, nous avons un peu tendance en Belgique à les réduire à une sorte de pragmatisme un peu plat, où l’on finit « toujours par s’arranger », c’est-à-dire par retenir ce qui nous convient de nos transactions, sans être jamais tout à fait sûr que chacun des contractants ait bien compris la même chose.

…dans une société qui ne se connaît pas ?

Négligeant de voir que les accommodements raisonnables sont l’aboutissement d’un processus d’intégration (par ailleurs réflexif, c’est-à-dire qui s’interroge sur le sens et l’opportunité de l’intégration) dans une société libérale qui s’assume pleinement, nous avons en fait surtout manifesté que nous n’avions pas encore soldé tous les comptes de nos anciennes querelles autour de la présence de la religion catholique dans l’espace public. L’irruption d’un islam multiple, ses demandes extrêmement diversifiées de reconnaissance, nous prennent en défaut de ne jamais avoir réglé nos différends autrement que sur le mode du « pour vivre en paix, vivons séparés ». Dès lors, si nous voulons réellement « construire un monde commun » à tous les habitants de Belgique, il ne faudra pas nécessairement reprendre à la racine le compromis fondateur de 1830 entre la modernité et la société religieuse d’ancien régime. Mais il faudra peut-être commencer par rafraîchir nos mémoires au sujet de la manière spécifiquement belge dont nous avons organisé le rapport entre les religions et l’État.