Insultes

Anathème • le 8 janvier 2014

On dit que Vladimir Poutine, suivant en cela les préceptes du KGB, adopte, lors d’une rencontre, les attitudes et mimiques de son interlocuteur. Ce serait une manière de rassurer l’adversaire en lui tendant le miroir rassurant du même. Comment ne pas éprouver plus de sympathie pour celui qui nous ressemble que pour celui qui, trop impeccable ou trop dégoûtant, est un jugement de notre petitesse ou une insulte à notre grandeur ?

Cette attitude de séduction n’a bien entendu pas besoin d’être théorisée par un service secret pour être utilisée tous les jours. « Qui se ressemble s’assemble » dit la sagesse populaire et chaque séducteur, même novice, sait que, pour séduire, il doit être ce qu’attend l’autre et que le plaisir du flatté est à la mesure de la servile approbation qu’il lit en son flatteur.

Avouons-le, nous rêvons tous d’apparaître comme les phénix des hôtes de ce bois, dussions-nous payer pour cela. Et notre monde n’est pas avare de ces plaisirs. Chaque jour, notre poste de radio ne nous renvoie-t-il pas, par publicité interposée, une amusante image de notre médiocrité, laquelle est vénielle puisqu’elle n’obère aucunement les chances d’un bonheur sans tache ? Chaque jour, la télévision, par le truchement de la téléréalité, ne met-elle pas savamment en scène un reflet photoshopé de notre vie, nous tendant le miroir de l’aventure de notre vie ? Quelle exaltation que ces disputes qui ressemblent tellement aux nôtres, que ces bassesses en tout point semblables à celles qui émaillent notre vie, que ces plages d’ennui identiques à celles qui s’emparent de nous quand nous recrachent l’usine ou le bureau. Quel bonheur que de voir qu’être un héros, c’est être comme nous ! Chaque jour, la presse ne nous pousse-t-elle pas, à grand renfort de microtrottoirs, à croire que notre opinion présente un quelconque intérêt. « Ce sont les soldes, elles sont merveilleuses, j’ai voulu en profiter » (comme moi !). « Je n’ai rien contre les étrangers, mais ils me font peur et moins il y en aura, mieux je me sentirai » (comme moi !). « Je trouve quand même qu’on exagère, les impôts, ça suffit, même si je ne sais pas exactement ce que je paie, ni ce que je reçois en retour » (comme moi !).

Comme nous sommes heureux de leur offrir, pour prix du plaisir de nous mirer en eux, du « temps de cerveau disponible », du clic, de l’attention, de l’audimat, des SMS surtaxés, des votes en tout genre,… Des milliers de vendeurs en porte-à-porte se pressent sur notre seuil, rivalisent d’abjectes flatteries pour que nous les honorions d’un regard, pour que nous considérions l’achat d’une nouvelle voiture, pour que nous lisions leur copie des dépêches Belga plutôt que celle du concurrent, pour que… et ça nous plait tant.

Dans ce brouhaha, les politiques peinent à se faire entendre lorsque, d’aventure, il est question d’idées, d’aspirations supérieures, d’effets complexes de politiques compliquées (à moins que ce ne soit l’inverse) et d’options philosophiques. Qu’à cela ne tienne, ils abandonnent les mauvaises nouvelles, les explications, la déconstruction des préjugés. Et voilà que la politique d’asile se mue en politique de dissuasion, que les politiques de sécurité doivent être de bon sens, que les politiques fiscales doivent réformer sans rien changer, qu’en matière d’enseignement, les parents ont raison contre les professeurs, que l’avis des experts n’est que le reflet d’une vision déconnectée de la réalité,…

Et défilent, dans les médias, des politiques nous présentant leurs poupons, nous confiant leurs peines de cœur, nous révélant où ils cachent leur GSM, prenant la pose sous les éclairages glamour d’un photographe de mode,… Quelques slogans, des phrases-choc mille fois entendues, des querelles d’égo pour masquer l’absence de débat d’idée… La presse ne veut rien de plus, elle qui vend de l’espace publicitaire aux uns et des miroirs aux alouettes aux autres.

Reconnaissons-le : nos politiques ne sont pas des génies, mais sont-ils aussi demeurés qu’ils le paraissent ? Sont-ils à ce point incompétents qu’il puisse se compter sur les doigts d’une main les nouvelles idées (j’ai dit « les nouvelles », pas les reliftées) politiques au cours des vingt dernières années ? Sont-ils ineptes au point de ne pas connaître les matières ressortissant à leur compétence mieux que Mme Michu qui intervient sur le répondeur de l’émission radio matinale qu’ils squattent ?

Le miroir, mes chers, le miroir ! Ils nous tendent notre reflet. Ou plutôt, celui qu’ils croient fidèle à ce que nous sommes, pour nous flatter. Faut-il qu’ils nous prennent pour des abrutis !

Combien de temps nous laisserons-nous insulter de la sorte ?