Injures en rue

Christophe Mincke

Tout le monde a suivi l’emballement médiatico-politico-populiste autour de la question du harcèlement en rue. Rappelons que c’est le documentaire Femme de la rue, de Sofie Peeters qui a mis le feu aux poudres. Ayant emménagé dans un des charmants quartiers « multiculturels » qui font la fierté de Bruxelles, elle s’était fait aborder/houspiller/invectiver en rue, si bien qu’elle décida d’en tirer un documentaire.

Tout de suite, ce fut l’emballement médiatique : diffusion en intégrale par la VRT, sujet à la RTBF, articles dans tous les quotidiens. Le buzz, comme on dit aujourd’hui. Chacun y alla de son explication : des jeunes désœuvrés, des jeunes « allochtones » pétris d’une culture qui réprime la sexualité, des quartiers qui vont à vau l’eau, un manque d’éducation, un sentiment d’impunité, etc.

Il fallait, selon certains, faire ce que nous faisons systématiquement en pareil cas et avec l’évident succès que l’on connait : règlementer, légiférer, réprimer. La ville de Bruxelles fut la plus rapide sur la balle, hâtant l’adoption d’un texte déjà en discussion avec le parquet de Bruxelles qui établissait des sanctions administratives communales pour les faits d’insultes, sexistes ou autres.

Comme beaucoup d’autres comportements de ce type et touchant un grand nombre de personnes (le racket à la sortie des écoles, le harcèlement de jeunes des « quartiers » dans leur propre quartier) et comme beaucoup d’autres exemples de sexisme (en matière d’accès aux responsabilités dans les entreprises, d’égalité des salaires ou de charges du ménage), il est évident que le harcèlement des femmes en rue est intolérable. Cela ne nous dispense pas pour autant de nous poser quelques questions.

Pauvres ou Arabes ?

Le premier élément de réflexion porte sur la manière dont le débat s’est orienté. Les individus malfaisants immédiatement pointés du doigt ont été les jeunes d’« origine étrangère » (combien de temps encore ce qualificatif leur collera-t-il à la peau ?) habitant les quartiers pauvres.

L’auteure du document elle-même a tenté de désamorcer les dérives racistes en expliquant que, si on voyait majoritairement des « allochtones » dans son film, c’était parce qu’ils étaient les habitants des quartiers défavorisés et qu’à son avis, le problème était celui de bien des quartiers de ce type, quelle que soit l’« origine ethnique » de leur population. Rien n’y fit et l’on vit fleurir, sur le nouveau déversoir des ordures de notre société que sont les forums des sites d’information, les commentaires stigmatisant — une fois de plus — cette religion islamique qui ne respecte pas les femmes, ces Arabes qui ne s’intègrent pas, ces gens qui feraient mieux de retourner chez eux, etc.

Et l’on peut se demander si l’emballement sur cette question, si soudain, si important, ne doit pas beaucoup au fait que, bien commodément pour nous, ce qui est pointé ce sont des comportements typiques de populations déclassées — les autres — et que les personnes qui apparaissaient sur les images sont ces autres, les allochtones, les gens venus d’ailleurs, serait-ce par le truchement de leurs grands-parents. Alors, les racistes s’exprimant sur les forums précités ne seraient que la partie visible de l’iceberg, cachant un racisme larvé, celui qui nous fait dénoncer l’inadmissible d’autant plus facilement et vigoureusement que nous pouvons le présenter comme la faute exclusive des autres, et pas la nôtre [1]. Que l’on ajoute à l’équation la figure du danger qu’est le jeune désœuvré et l’on obtient un discours merveilleusement propice aux raccourcis les plus dangereux.

Sommes-nous pourtant bien certains que le phénomène est typique des « allochtones », des jeunes, des pauvres ? Sommes-nous tellement persuadés de traiter de manière égale l’ensemble des violences dont sont victimes nos concitoyens de tout sexe et l’ensemble des discriminations qui pèsent sur les femmes ?

Coup de tonnerre dans un ciel bleu ?

Ceci nous amène à notre deuxième réflexion, laquelle porte sur la question de l’égalité des sexes. À entendre les commentaires, on croirait que ce reportage est un coup de tonnerre dans un ciel bleu. D’une part, le harcèlement des femmes en rue serait une découverte récente, ce qui ne laisse pas d’étonner quand on écoute autour de soi le vécu des femmes dans certains lieux, bruxellois ou autres, contemporains ou pas. D’autre part, les cris d’orfraie laissent penser que, dans notre société aux rapports de genre parfaitement pacifiés, agirait une force étrangère important des pratiques dont nous n’imaginerions pas nous rendre coupables.

Il semble que nous n’ayons pas tellement voulu voir les choses en face et la manière dont, depuis longtemps, l’on s’adresse aux femmes en rue. De même, une étrange amnésie semble s’être emparée d’une société qui dénonce l’autre d’autant plus radicalement qu’elle feint d’avoir oublié que les femmes n’ont jamais vraiment été tranquilles partout dans nos villes.

Pour le surplus, nous sommes fort aise de nous effrayer de ces pratiques, nous qui ne parvenons pas à faire cesser les discriminations à l’embauche ou en matière de salaires. On ne compte plus les rapports et les dénonciations de la discrimination des femmes en matière de travail, mais nous agissons comme si la seule chose qui comptait était la manière dont on s’adresse aux femmes en rue. De même, bien rares furent ceux qui pointèrent que la femme, dans l’espace public, est affichée comme un objet que l’on possède. Notre société si soucieuse de la dignité des femmes ne se prive ni de la donner en spectacle publicitaire ni de faire la leçon aux hommes qui s’aviseraient, à leur échelle, de lui emboiter le pas et de chosifier les femmes.

Rien de ceci n’excuse l’insulte, mais il nous semble légitime d’interroger notre sainte
indignation.

Les insultes en rue ?

Notre troisième élément de réflexion porte sur les ambigüités de nos dénonciations. De quoi s’agit-il ? De harcèlement, de sifflets, d’insultes, d’interpellations ? On concèdera qu’il ne revient pas au même d’être abordée par un « bonjour Mademoiselle » ou de se voir jeter un « hé, salope, tu viens chez moi ? ». On peut ne souhaiter ni l’un ni l’autre, mais ces comportements ne sont pas également inacceptables.

On a ainsi allègrement tout mélangé : la drague, les interpellations, les insultes et agressions verbales, au point de pouvoir lire : « Et puis, il y a les insultes plus subtiles, mais tout aussi mal ressenties par les jeunes femmes : “Vous êtes très charmante, vous voulez venir avec moi [2] ?” »

Une proposition non désirée ne dérogeant pas aux règles formelles de la politesse devient une insulte. En fin de compte, toute tentative d’aborder une femme peut en être une, selon qu’elle sera désirée ou non. Nous nous trouvons face à un glissement dangereux, celui où c’est la seule perception du destinataire d’une parole qui détermine si celle-ci est offensante ou pas. La question est d’autant plus importante que des sanctions administratives communales peuvent être infligées sur cette base.

D’où une interrogation : n’est-il pas hautement probable que les hommes continuent d’aborder les femmes, dans des circonstances diverses et variées, notamment dans l’espoir de nouer avec elles des relations plus ou moins intenses ? Si c’est le cas, n’aurions-nous pas intérêt à définir les abus de manière à ce qu’ils n’englobent pas potentiellement l’ensemble des situations dans lesquelles un homme s’adresserait à une femme inconnue avec « une idée derrière la tête » ?

La répression ?

Notre quatrième et dernière réflexion porte sur le choix de l’option répressive. On a certes entendu que l’éducation et le dialogue étaient les pistes de solution les plus prometteuses, mais il faut reconnaitre que seule la voie de la répression a été évoquée avec sérieux.

Ainsi que l’exprime l’échevin bruxellois Philippe Close : « Ceux qui ne veulent pas comprendre, ils seront poursuivis. Même si on ne verbalisera pas toutes les injures, c’est le rappel de la norme qui est important [3]. » Ce qui fut évoqué comme solution ne tient lieu que de rappel à la norme, c’est dire si l’on espère concrètement aboutir à un changement des comportements. Et en effet, depuis début septembre, on n’annonce pas moins de quatre dossiers ouverts en la matière. Impressionnant ! Nul doute que cette approche sera fructueuse et apprendra aux coupables le respect des femmes. Songeons aux autres hommes, terrorisés, qui s’abstiendront désormais de tout dérapage par rapport à une norme si clairement rappelée.

Ainsi que le notait l’asbl Garance dans une carte blanche parue dans Le Soir, on s’interroge sur les effets attendus d’un tel investissement pénal [4].

Le sexe faible ?

Le recours au répressif est dérisoire, il est un exemple de plus de notre tendance à conjurer nos peurs par le pénal. Inapplicable dans le meilleur des cas, inefficace s’il est appliqué, contreproductif dans le pire des scénarios, il n’y a rien à attendre d’une procédure répressive.

Mais, plus encore, se pose la question du principe. La femme est-elle cet être si faible que, en butte à l’irrespect — et non à la violence physique —, elle ne puisse se défendre qu’en faisant appel à un chevalier servant et assermenté ? Est-elle donc toujours cette entité imparfaite, incapable de soutenir un regard, de rendre parole pour parole et de clouer le bec au malotru ? Faut-il donc la conforter dans l’idée que, seule, elle n’y arrivera jamais, ou faut-il au contraire, l’aider à acquérir une parole qui fait mouche, professionnellement, politiquement et dans la rue ?

Certaines femmes de ma connaissance n’ont pas besoin de policiers pour répliquer aux malpolis. Ce sont elles, les exemples. Ce sont elles qui ont la clé de leur émancipation. C’est leur modèle qu’il faut avoir le courage de promouvoir plutôt que de se complaire dans les rodomontades répressives.

[1On lira à ce sujet l’excellent billet de Marcel Sel, « À superbe étalon, belle salope. Un blog de Sel », Un blog de Sel, 7 septembre 2012.

[3Ibid.

[4Asbl Garance, « “Femme de la rue” : utile, mais problématique », informations, lesoir.be, septembre 6, 2006.