Imprudence !

Anathème • le 30 octobre 2015
marché public, Etat de droit.

Charles Michel a parfaitement raison.

Comme chacun le sait, un homme politique est au service de la nation et du bien commun. Il est un leader, celui qui, à l’avant-garde, invite la masse à le suivre sur les routes de l’avenir. Il est un conquérant.

Dès lors, peu importe qu’il respecte la loi ou l’éthique. Les règles, c’est pour les bœufs, pour les abrutis, pour les faibles, pour les petits joueurs. Lui est bien au-dessus, loin, stratosphérique.

C’est le libéralisme qui, le mieux, a su exprimer ce fait. Les élites ne doivent pas être entravées car elles ouvrent la voie pour les faibles et les demeurés ; elles doivent, même, être récompensées pour leur hardiesse. Les libéraux se sont fait tout seuls, ils ont pris des risques, se sont éloignés des sentiers battus, acceptent que nous les suivions, mais doivent être justement récompensés pour leur prise de risque. Regardez Charles Michel et Alexander De Croo, leur destinée ne parle-t-elle pas d’elle-même ?

L’imprudence est alors une vertu ; pourvu qu’elle paie, bien entendu, car l’Histoire ne nous juge que sur nos résultats. Osez prétendre qu’il vous intéresse de savoir si le Général De Gaulle avait payé son ticket de ferry pour l’Angleterre, ou si Pasteur avait respecté l’ensemble des règles de prudence et de déontologie avant de tester son vaccin, ou si George W. Bush avait réellement des informations indiquant la présence d’armes de destruction massive en Irak. Ce qui compte, c’est le résultat. Bref, c’est la légende qui justifie le franchissement du Rubicon par Jules César.

Du reste, quand on est une personnalité aussi importante qu’un premier ministre belge ; ou même qu’une ministre de la mobilité belge ; quand on est quelqu’un que les plus puissants considèrent avec déférence, que les plus riches approchent avec circonspection, que les plus célèbres admirent secrètement, alors, respecter les règles imaginées pour domestiquer le vulgum pecus n’a aucun sens. Qui songerait à leur en faire le reproche, d’ailleurs ?

Brider son génie ? Réfréner ses ardeurs ? Devenir raisonnable ? Pourquoi ? Pour rater le train de l’histoire ? Non merci ! Pour, leader cul-de-jatte, ne plus pouvoir ouvrir le chemin à son peuple ? Pour, maréchal désarmé, renoncer à mener les fantassins de la croissance au champ de bataille de la compétitivité ?

Quel dérisoire petit juge oserait prétendre appliquer le droit au messager de la destinée ? Quel peuple inculte pourrait prétendre comprendre la fin justifiant les moyens ? La valeur des puissants ne s’exprime qu’affranchie de toute contrainte et les tenir pour comptables de leurs infractions reviendrait à leur reprocher leur génie. Nous ne le devons pas. Nous ne le pouvons pas.

Jacqueline Galant a fait ce que tout membre de la race des seigneurs doit faire. Elle s’est moquée de la règle comme d’une guigne. Elle a tracé sa route, méprisant les frileux, les conservateurs, les médiocres. De là où elle est, elle voit des contrées qui ne s’offrent au regard que des plus intrépides, elle nous en parle ; elle nous raconte ces vallées où coulent le lait et le miel, où les trains roulent sans accompagnateur, où la ponctualité s’accroît à mesure que fondent les budgets, où les hommes sont heureux du doux ronronnement des avions au-dessus de leur toit, où les embouteillages sont un loisir. Fadaises ? N’est-ce point ce qui fut toujours dit par les petits esprits ? N’est-ce point ce qu’on rétorqua à Galilée, Einstein, Englert et Ducarme ?

Comme il serait ridicule que nous prenions prétexte de normes absconses pour entraver l’action de Jacqueline Galant ! Comme cela nous handicaperait tous ! Non, nous ne pouvons lui reprocher de n’avoir pas tenu compte de l’avis de son administration. Pas davantage n’avons-nous le droit de lui tenir rigueur de ses mensonges à la presse. Comme si elle avait du temps à perdre à expliquer qu’elle est au-dessus des règles du commun !

Charles Michel a raison : elle a été imprudente. Mais ce qu’il omet de dire, c’est qu’elle a eu raison. C’est sa fonction, son devoir de l’être.

« Merci, Madame Galant, nous vous sommes éternellement reconnaissants », voilà ce que devrait dire le peuple belge s’il revenait à l’humilité qui fait sa dignité ! En courbant l’échine, de préférence.

Photo : Chr. Mincke