Impressions sur la ville. Bruxelles un an après

Boris Korkmazov

Sans qu’il y paraisse, un an est passé depuis que ma femme et moi sommes arrivés dans cette vieille ville confortable qui, comme me l’a fait remarquer un ami, porte en son nom, par un étonnant hasard, l’anagramme du point culminant du Caucase et de l’Europe, le mont Elbrouz, au pied duquel vit mon petit peuple, le peuple karatchaï. En plaçant les deux dernières lettres de « BRUSSEL » en début de mot, on obtient en effet… « ELBRUSS » ! C’est tout un symbole pour moi. Je me sens vraiment bien à Bruxelles. Je me suis attaché à cette charmante ville où je me sens comme chez moi.

Pour moi, Bruxelles est une des villes d’Europe où la vie est la plus confortable, car il y règne un climat propice au bien-être psychologique : c’est idéal pour qui souhaite y vivre, travailler, élever ses enfants. L’incroyable confort, presque « familial », qui baigne la capitale belge m’a imprégné dès mes premiers jours à Bruxelles : il a contribué à me remonter le moral et comme une contagion positive, m’a rendu patient et serein, à l’image de la majorité des Bruxellois.

L’impression la plus précieuse que l’on ressent quand on vient d’un pays où les lois ne sont pas respectées est ce sentiment de sécurité : on comprend en effet que rien ne nous menace, dès lors que l’on respecte les lois en vigueur. Par exemple, la vue de personnes en uniforme de police ne déclenche plus cette « alerte inconsciente » que l’on a chez nous, car les policiers ici sont vraiment au service de la société. Au Nord-Caucase, comme d’ailleurs partout en Russie, la situation est paradoxale depuis de nombreuses années : ceux qui respectent la loi ont peur de la police, alors que les criminels et les bandits, non ! Une telle situation est inimaginable dans un État démocratique tel que la Belgique.

Un autre fait singulier pour les personnes originaires de Russie est la tolérance désintéressée des Bruxellois vis-à-vis des personnes de nationalité, d’ethnie ou de confession différentes. Il me semble que cette tolérance fait partie de l’inconscient collectif, de la culture et de la vision du monde de la plupart des habitants de la ville. En Russie, c’est le contraire. Les personnes d’apparence caucasienne, asiatique ou africaine sont rejetées par la majeure partie de la population de Russie centrale et le phénomène ne fait que s’accroitre avec le temps, provoquant des réactions tout aussi hostiles. À Bruxelles, quelle que soit sa couleur de peau ou la forme de ses yeux, on ne se sent pas mal à l’aise. Par exemple, à la piscine, où nous allons presque quotidiennement avec ma femme, travaille un grand Africain prénommé Mamadou. Il a un sourire tellement charmant et naturel que c’est évident : cet homme se sent bien à Bruxelles, autrement il n’aurait pas un aussi beau sourire ! Plus que tout ici, j’aime observer les groupes d’enfants qui vont bras dessus bras dessous à l’école, parlant et riant fort, sans se préoccuper le moins du monde du fait que parmi eux il y a différentes origines ethniques et différentes nationalités. En les regardant, on comprend qu’ils sont l’avenir de ce beau pays et que ces enfants d’aujourd’hui, quand ils seront adultes, ne se préoccuperont pas de leurs différences physiques et n’en tireront aucune conséquence en termes de jugement. Cela ne leur viendrait tout simplement pas à l’esprit !

Un détail qui saute aux yeux lorsqu’on vient de Russie est la simplicité des vêtements que portent les Bruxellois. Si j’ai bien compris, cela ne dépend pas des revenus de chacun, mais du confort : les habitants ne semblent accorder aucune importance à la mode. Il me semble que la plupart des Belges considèrent simplement déplacé de porter des vêtements chers et voyants : même les jeunes s’habillent simplement. On peut en déduire que dans leur conception du monde, la garde-robe n’est pas une priorité ; c’est tout le contraire en Russie où souvent, même les personnes pauvres s’efforcent de porter du beau et du cher, dépensant tout ce qui leur reste, contractant parfois des dettes, tant élever son statut aux yeux des autres est important.

De tous ces comportements, je déduis que les habitants de Bruxelles ne sont pas particulièrement touchés par les travers tels que la bigoterie ou l’hypocrisie. Ils n’ont pas non plus cette tendance à dire le contraire de ce qu’ils pensent. Me reviennent en mémoire les fameux mots de la célèbre pièce de l’écrivain russe Maxime Gorki, Les bas-fonds : « Le mensonge est la foi des maitres et des esclaves. La vérité est le dieu des hommes libres. » Il n’y a que dans une société libre que les hommes peuvent être sincèrement bienveillants, sourire comme des enfants, et c’est le cas des Bruxellois ! Signes évidents d’une société traditionnellement ouverte, où la dignité de chacun est respectée, où chacun comprend que sa liberté s’arrête là où commence celle de ses compatriotes, comme le dit le célèbre aphorisme. Malheureusement, dans la Russie postsoviétique, on a substitué au concept de liberté celui du « tout-est-permis ». C’est pourquoi aujourd’hui, la majeure partie de la population russe n’adhère pas aux valeurs de démocratie et libéralisme, traditionnelles en Europe occidentale.

Je voudrais faire part d’une autre impression que j’ai de la Belgique : ici, l’État s’efforce de garantir une vie normale aux citoyens les plus démunis, et également aux pensionnés, ce qui n’est pas du tout le cas en Russie, où plus de la moitié de la population vit dans une grande pauvreté, alors que le pays compte plus de milliardaires que toute l’Europe ! Ainsi ma mère, qui a travaillé pendant quarante ans comme médecin dans un hôpital pour tuberculeux — et a guéri des centaines de patients de cette terrible maladie — reçoit-elle aujourd’hui une pension équivalente à cent-cinquante euros par mois. En d’autres termes, une personne qui a sauvé de nombreuses vies par son travail se retrouve dans la misère une fois pensionnée : je ne pense pas qu’une telle situation soit possible en Belgique ? Par ailleurs, les denrées alimentaires telles que le lait, la viande, les légumes et les fruits coutent moins cher à Bruxelles qu’en Russie, alors que le niveau de vie y est plusieurs fois supérieur.

La Belgique est le cœur culturel et politique de l’Europe, et Bruxelles est le cœur du royaume de Belgique. Pour qui s’intéresse à l’histoire de l’architecture européenne, la ville offre tous les styles les plus intéressants, du roman au moderne. Évidemment, le cœur de Bruxelles, c’est la Grand Place. J’aime y flâner, non pas tant, d’ailleurs, pour l’épatante beauté de son ensemble architectural que pour la merveilleuse diversité des représentants du genre humain qu’on peut y rencontrer. Sur la Grand Place, il est passionnant d’observer comme les gens de différents pays s’extasient de la même façon, admirant les chefs-d’œuvre architecturaux qui les entourent. En les regardant, on comprend de tout son être la phrase de Dostoïevski : « La beauté sauvera le monde [1]. » Venus des quatre coins de notre planète, ces passants, une fois sur cette place, ne ressentent que des émotions positives, fruit de leur rencontre avec les merveilles de l’architecture belge. Se peut-il que tout le mal dans le monde provienne du manque de beauté que ressent l’humanité ? Celui qui s’émerveille devant la beauté façonnée par la main de l’homme ou par la nature peut-il engendrer du mal ? La beauté est l’attribut direct du bien, alors que le mal est, dès l’origine, privé de toute beauté et, par là, monstrueux. Peut-être devrions-nous créer plus de beauté nous-mêmes, aller la chercher et la découvrir autour de nous et en nous, pour vaincre définitivement le mal ?! Voilà les pensées que m’inspire la Grand Place…

Mondialement connu, le Manneken Pis ne laisse pas non plus indifférent : qu’est-ce qui peut bien attirer des centaines de milliers de touristes autour de ce minuscule gamin qui, depuis des siècles, s’occupe tranquillement à un acte si naturel pour un enfant ? Peut-être cette énigmatique popularité s’explique-t-elle par le fait qu’en regardant ce drôle de petit bonhomme, les gens se rappellent leur enfance, la meilleure période de leur vie ? Ce qui compte pour moi est que ce monument très simple symbolise la Belgique, soucieuse du quotidien de ses petits citoyens.

J’apprécie beaucoup la vie littéraire à Bruxelles. La maison internationale des littératures Passa Porta, qui nous a hébergés, ma femme et moi, pendant deux ans, organise de nombreux évènements littéraires, rencontres avec des auteurs belges et étrangers, festivals littéraires, rencontres de traducteurs. Lors d’un de ces évènements, on m’a demandé de lire un extrait d’Ulysse, de James Joyce dans ma langue maternelle, le karatchaï. C’était la première fois que Joyce était lu en karatchaï ! Spectacle incroyable de voir dix personnes lire dans différentes langues des extraits de la célèbre œuvre du génie irlandais. Ensuite, la grande salle de Flagey, pleine à craquer, a retenu son souffle pour écouter trois traducteurs venus de pays différents traduire en direct un sonnet de Fernando Pessoa, en trois langues différentes. On pouvait suivre le travail des traducteurs grâce à un grand écran placé au-dessus de la scène.

Le soir, j’aime me promener rue du Midi et, en bibliophile invétéré, farfouiller dans les rayons bouquinistes ouverts encore tard le soir et qui ne prennent presque jamais congé. Ici, on peut acheter pour une bouchée de pain des classiques, des modernes, on trouve même des livres anciens et rares. Malheureusement, la littérature belge a été peu traduite en Russie. Le lecteur moyen russe peut citer Charles De Coster, Maurice Maeterlinck, Émile Verhaeren, Marguerite Yourcenar et Amélie Notomb, mais rares sont ceux qui connaissent Georges Rodenbach, Jean Ray, Hugo Claus, Henry Bauchau, Paul Claes ou Thomas Gunzig bien qu’ils soient traduits en russe. L’écrasante majorité des autres auteurs belges, en particulier les contemporains, ne sont pas encore traduits. Pourtant, le livre de l’historien communiste belge Ludo Martens, Un autre regard sur Staline, rencontre actuellement un succès retentissant en Russie. Voilà un étrange paradoxe historico-littéraire belgo-russe !

Un de mes grands bonheurs à Bruxelles est la fréquentation des musées. Bruxelles, ville idéale pour les amateurs de peinture ! J’admire depuis toujours Brueghel le Jeune, ce surréaliste du Moyen-âge surnommé « de l’Enfer ». Je ne parviens pas à réaliser que j’habite à seulement quinze minutes de marche des toiles de la grande famille des Brueghel, Rubens, Antoine van Dyck, René Magritte, Paul Delvaux et autres James Ensor et que tous les jours je peux aller au musée les admirer à loisir.

Venons-en aux puces, place du Jeu de Balles. On y trouve de tout, des poignées de portes anciennes aux sets de couteaux de cuisine suisses modernes. J’ai été surpris de découvrir qu’on y vend en toute liberté des armes blanches anciennes véritables, telles que des sabres, épées et poignards. Réservoir de curiosités à ciel ouvert, on y découvre parfois des objets tout à fait inattendus comme un pot de chambre datant du XIXesiècle.

La Belgique est politiquement unique : pendant plus d’un an, elle n’a pas eu de gouvernement, mais le pays n’en a apparemment pas particulièrement souffert. J’imagine mal ce qu’il serait advenu de la Russie si elle avait été privée de gouvernement pendant une si longue période.

Vivant depuis un an à Bruxelles, je suis toujours plus abasourdi par les mensonges diffusés par les médias officiels russes sur la vie en Europe aujourd’hui et sur la civilisation occidentale en général. En Russie, on affuble le monde occidental de tous les maux : politique du « deux poids, deux mesures », corruption morale, orgueil, haine envers le peuple et l’État russes… Toutes ces accusations sont risibles quand on sait que les représentants du pouvoir russe et les riches hommes d’affaires russes préfèrent placer leur argent dans des banques occidentales et envoyer leurs enfants étudier en Europe ou aux États-Unis. Comment peut-on prêter de mauvaises intentions à l’Occident dans son rapport au reste du monde, alors que des centaines de milliers de réfugiés en provenance d’Afrique et d’Asie trouvent refuge en Europe de l’Ouest, fuyant les horreurs perpétrées dans leur pays ? Des centaines de milliers de personnes ont déjà fui la Russie même et les autres ex-républiques soviétiques pour l’Occident et nombreux sont ceux qui, restés au pays, rêvent de partir car ils savent qu’en Belgique, comme dans tout autre pays d’Europe de l’Ouest, ils trouveront sécurité de l’individu, démocratie, État de droit, et, donc, un avenir meilleur pour leurs enfants.

Tout à coup, je me suis surpris à m’interroger : que serait-il advenu de mon peuple si, en 1828, par un mystérieux hasard, les territoires karatchaïs avaient fait partie des Pays-Bas du Sud comme s’appelait à l’époque la Belgique, et non de la Russie des tsars ? Voici la réponse : mon peuple aurait échappé à la révolution communiste, à la guerre civile, aux déportations staliniennes de 1943 et, aujourd’hui, les Karatchaïs regarderaient avec confiance vers l’avenir. Mon père et mon oncle n’auraient pas passé des années au goulag ; ma mère recevrait une pension décente, bien plus élevée que celle que lui paie aujourd’hui l’État russe [2]. En d’autres termes, les pages les plus noires de l’histoire de mon peuple et de ma famille auraient été évitées, et auraient disparu, purement et simplement, de ce grand livre commun à l’humanité qu’on appelle Histoire.

Février 2012, Bruxelles

Traduit du russe par Sophie Voisin.
Merci à Aude Merlin pour sa révision de la traduction.

[1Réplique du prince Mychkine dans L’Idiot (N.d.T.)

[2À l’instar d’autres « peuples punis », les Karatchaïs ont été massivement déportés par Staline, en 1943. Voir Aurélie Campana, Sophie Tournon, Grégory Dufaud (dir.), Les déportations en héritage. Les peuples réprimés du Caucase et de Crimée, hier et aujourd’hui, Presses universitaires de Rennes (PUR), 2009 (N.d.T.).

Né en 1958, Boris Korkmazov, écrivain karatchaï, a été accueilli à Bruxelles en 2011-2012, en refuge d’écriture par la maison internationale des littératures Passa Porta dans le cadre de son projet Victor Hugo/ICORN. Il a notamment publié en russe, une nouvelle, La tête du héros (2011) et un roman, Le froid soleil des montagnes (2012).

Exposé à des menaces et persécutions en Russie, il demande actuellement l’asile en Belgique.