Impressions sur la ville. Bruxelles ou la sereine agitation

Boris Korkmazov

Ville-mosaïque, ville-ruche : un incessant remue-ménage ! Telles sont mes premières impressions de la capitale de la Belgique : un mélange de peuples et d’ethnies digne de la tour de Babel. Malgré cela, tous ont sur le visage une expression semblable, celle d’une « sereine agitation » qui leur est propre (immanente, dirait le philosophe).

Agitation. Qu’entends-je par-là ? Sans doute la mise en œuvre consciente de tous les mouvements de la vie indispensables à l’homme dans son existence. Mais peut-être est-ce un masque et non un trait réel caractérisant chaque « aborigène d’ici », soupçonnai-je au début. Une question me vint immédiatement : mais qui sont les « aborigènes d’ici » ? Si je me fie à mes impressions, tous, autour de moi, sans exception, ont l’air de « parfaits locaux ».

Sachant qu’en théorie la population belge se compose principalement de deux peuples, les Wallons et les Flamands, j’essaye, parcourant les rues de Bruxelles, de discerner qui est qui parmi les passants. Si les gens parlent dans une langue qui rappelle l’allemand, je me dis que ce sont des Flamands. S’ils parlent en français, ce sont des Wallons. Mais je me rends bien vite compte qu’il y a peu de chances que ce soit vrai. Et si un Wallon et un Flamand se parlent en français, ou le contraire ? Cela signifie que mon plan d’« identification », par trop simple, s’avèrera défaillant dans de nombreux cas.

Voici un jeune Indien assis derrière le comptoir d’un minuscule magasin, plongé dans ses pensées. En le regardant, on comprend qu’il n’a rien d’un émigré venu d’une exotique Bengale, qu’il est tout ce qu’il y a de plus bruxellois et traditionnel, qu’il n’est pas né quelque part sur les rives du Gange, mais bien ici, à cinq minutes à pied du canal qui traverse la ville. Voilà que passe en trottinant un Arabe de petite taille, l’air sérieux, absorbé par sa conversation téléphonique. Un Bruxellois sans l’ombre d’un doute, de septième génération au minimum. Face à moi, arrive à grandes enjambées un Africain de haute stature, offrant aux passants ainsi qu’à lui-même un sourire affairé. Peut-on imaginer qu’il ne soit pas un enfant de la ville ? Sans oublier les Japonais « efficacement » joyeux qui photographient avec entrain les élégants bâtiments qui bordent la Grand-Place. Voici, donc, les habitants typiques des ruelles du centre de Bruxelles. Même le serveur chinois à l’air triste et affairé du restaurant où je suis allé diner a l’air d’être natif d’ici, la capitale belge.

On dirait que la ville irradie chaque nouvel arrivant qui se met à ressentir, sans même s’en rendre compte, cette sereine agitation, celle-là même qui rend plus aisée l’adaptation à cet endroit et à son style de vie. Ce phénomène est probablement déterminé par une sorte d’énergie qui enveloppe la ville et grâce à laquelle Bruxelles, à sa façon, pique de cet état d’esprit ceux qui y sont nés comme ceux qui y viennent pour des raisons diverses : étudier, travailler, flâner au milieu des splendeurs architecturales de la vieille ville, visiter d’uniques musées, s’enivrer de délicieuses bières locales brassées selon les recettes des moines, se gaver de moules présentées dans d’énormes casseroles dans tel ou tel restaurant célèbre et, après avoir abusé du vin, hurler avec une « agitation sereine » des chansons provenant de sa chère patrie, qu’elle soit française, allemande ou belge…

À Bruxelles, même les touristes n’ont pas l’air simplement insouciants ; leur insouciance a quelque chose d’affairé. Quant aux sans-abris d’ici, s’ils ont un air mélancolique, ils le sont néanmoins de « manière affairée », lorsqu’ils secouent frénétiquement des pièces dans un gobelet en plastique pour rappeler aux passants leur devoir sacré de partager avec leur prochain dont la vie a tourné au fiasco.

Je me rappelle tout à coup Magritte. Je comprends maintenant que ce peintre peignait ses toiles de manière non seulement surréaliste, mais « efficacement surréaliste ». Regardez comme ses sujets en apparence sortis de rien sont en fait le fruit d’une longue réflexion ! N’est-ce pas un signe de cette agitation innée, propre aux habitants de la ville ?

Notons que Maeterlinck, bien qu’il soit né à Gand et ait vécu dans différents endroits, de Paris aux États-Unis, a pris comme personnages principaux de ses œuvres des abeilles, des fourmis, des termites, c’est-à-dire les insectes les plus affairés de la nature ! Cette caractéristique serait-elle propre aux Belges dans leur ensemble ? Je pense que oui. C’est peut-être pour cette raison qu’Agatha Christie a choisi comme héros de plusieurs de ses romans le Belge Hercule Poirot qui, de façon implacable, arrivait à confondre n’importe quel criminel, même les plus rusés.

La bruine bruxelloise aussi est particulière, fine et rapide : elle tombe presque sans bruit, mais frappe avec insistance et méthode les pavés des vieilles rues. Parfois, on dirait qu’il ne pleut pas du tout. Si d’aventure, bien imprudent, l’on part se balader sans prêter attention à ces phénomènes climatiques locaux, on se retrouve trempé jusqu’aux os, comme s’il était tombé une pluie tropicale !

Et la bière d’ici ! Un rêve du connaisseur ! La bière et Bruxelles… Bruxelles et la bière… J’avais eu l’occasion de gouter la bière bavaroise, la bière tchèque, mais… le gout de la bière belge est particulier, puissant, il monte au nez comme la moutarde ou le raifort. Ce n’est pas pour rien qu’on considère ici que les meilleures bières sont celles qui sont brassées dans la tradition des moines trappistes et sont aussi fortes que le vin sec ! Rien que dans ce mot « trappiste », résonne quelque chose de tellement robuste et profond, que lorsqu’on saisit un verre de bière, on ressent un état d’esprit particulier : on comprend que l’on a affaire à un rituel sérieux et grave, que l’on accède à une initiation, longtemps attendue. Mon travail étant lié à la littérature et aux livres, je me souviens tout de suite de « dobbel-kuyt », « dobbele clauwaert » et de nombreux autres noms de la célèbre Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs qui paraissaient bien exotiques pour un Karatchaï du Caucase de l’Ouest. Même si je n’avais que douze ans quand j’ai lu pour la première fois ce grand livre de Charles De Coster, l’eau m’est littéralement venue à la bouche à la lecture des savoureuses descriptions de l’un ou l’autre festin auquel prenaient part ces regrettés héros de la Flandre moyenâgeuse que le monde entier aimait.

D’ailleurs, ici à Bruxelles, j’ai découvert pour la première fois de ma vie que la bière se vendait aussi dans des bouteilles semblables aux bouteilles de champagne et qu’en plus, elle pouvait être pétillante ! Je ne sais comment j’ose y gouter…

Un jour pluvieux de janvier — comme il y en a beaucoup d’autres — alors que je m’apprête à me raser, je regarde dans le miroir et constate avec surprise des changements difficiles à identifier dans ma physionomie : d’abord dubitatif, je réalise subitement que je suis devenu un autochtone à part entière car mon visage n’affiche pas cette perplexité propre aux nouveaux arrivants, perdus dans un pays ou une ville inconnue. Sur mon visage se lit une expression de perplexité efficace ! C’est bien là le visage d’un aborigène… bien que je sois à Bruxelles depuis deux semaines seulement. L’injection de cet état d’esprit affairé, de cette « sereine agitation » me semble un réel succès, j’ai acquis la qualité indispensable qui caractérise tous les locaux ! Je comprends maintenant pourquoi les touristes m’abordent dans les rues de la ville pour me demander le chemin qui mène au Manneken Pis ou à d’autres curiosités !

Et je comprends pourquoi Bruxelles a été choisie comme capitale de l’Europe…

Janvier 2011, Bruxelles

Traduit du russe par Sophie Voisin.
Merci à Aude Merlin pour sa révision de la traduction.

Né en 1958, Boris Korkmazov, écrivain karatchaï, a été accueilli à Bruxelles en 2011-2012, en refuge d’écriture par la maison internationale des littératures Passa Porta dans le cadre de son projet Victor Hugo/ICORN. Il a notamment publié en russe, une nouvelle, La tête du héros (2011) et un roman, Le froid soleil des montagnes (2012).

Exposé à des menaces et persécutions en Russie, il demande actuellement l’asile en Belgique.