Immigration : stratégies irresponsables

Albert Bastenier

À Borgerhout, le 26 novembre, Mohammed Achrak, jeune professeur de religion islamique d’origine marocaine, succombe à l’agression mortelle commise par l’un de ses voisins, un Belge, Constant V.

Crime raciste ou banal fait divers meurtrier ? Au moment des faits, personne à vrai dire ne le sait. Mais lorsqu’il y a mort d’homme, l’émoi est à son comble et plus rien n’est banal. On ne s’étonnera donc pas que l’événement survenu dans la cosmopolite métropole anversoise, lieu de confrontation par excellence des enjeux de l’immigration en Flandre, soit devenu la proie de spéculations téméraires.

Mais qu’il soit, de part et d’autre, l’objet de stratégies irresponsables ?

DU CÔTÉ DES IMMIGRÉS, TOUT D’ABORD
Anvers, ville de près de cinq-cent-mille habitants où sont présents quelque 11 % d’étrangers répartis en plus de cent nationalités. On y est aux prises depuis de nombreuses années avec les appels obsessionnels à la haine et les manifestations provocantes du Vlaams Blok (33 % de l’électorat, premier parti de la ville), qui a fait de la population marocaine le principal bouc émissaire de son hostilité vis-à-vis de « l’occupation d’Anvers » par les étrangers. L’Arab European League (A.E.L.) de son côté, apparue ces toutes dernières années, entend intervenir dans cette situation. Ses membres veulent lutter contre les discriminations, dont celles de la police elle-même, qui durent depuis trop longtemps et à l’égard desquelles on ne peut pas prétendre que les pouvoirs publics aient déployé un zèle à la hauteur de leur véritable responsabilité politique. Certes, quelques initiatives d’intégration ont débuté en 1994, mais, faute de moyens, elles ont déjà été, pour partie, abandonnées en cours de route. Certains
dénoncent la désinvolture politique des pouvoirs locaux.
Jusqu’ici, on n’a identifié aucune pratique réellement pénalisable de
l’A.E.L., ni de liaison entre elle et la « mouvance islamiste ». On sait
toutefois que, pour muscler son action, cette association a trouvé un
allié bien concret chez les maoïstes du Partij van de Arbeid (PvdA),
pendant néerlandophone du P.T.B., qui, quant à eux, n’hésitent pas à
tabler sur le mécontentement des jeunes immigrés pour susciter les
misérables miracles attendus de leur délirante « stratégie anti-impérialiste
 ». Leur inspiration n’est pas absente chez Dyab Abou Jahjah
et ses « patrouilles civiles » lancées depuis quelques semaines, caméras
au poing, dans les rues d’Anvers en vue d’objectiver les agissements
policiers. Irresponsable stratégie de la tension ? Assurément.

Et réussie de surcroit, si l’on en juge par l’irritation visible des pouvoirs
publics face à cette initiative qui vise la police, cible symbolique
sensible de l’ordre démocratique. Il fallait de toute évidence intervenir
pour calmer un jeu promis à l’escalade. Mais comment ? Là est
toute la question.

DU CÔTÉ DES POLITIQUES, ENSUITE
Neutraliser les provocateurs ? Les politiques ont cru en trouver l’opportunité
juste après le meurtre de Mohammed Achrak, lorsque l’émoi
était à son comble parmi les Marocains d’Anvers et que, sur affirmations
policières toujours, il pouvait passer pour vraisemblable que la
présence des membres de l’A.E.L. dans les rues de Borgerhout soit à
l’origine de la tension émeutière qui y règnait le soir du 27 novembre.

Nombre de jeunes issus de l’immigration, en Belgique comme dans
les autres pays d’Europe, ont conscience d’avoir eu des parents qui
ont subi leur vie plus qu’ils ne l’ont dirigée. Et plus d’un observateur
de leurs conduites délinquantes ou provocatrices en milieu urbain
pense que bien des choses s’y passent comme s’il s’agissait pour eux
de rompre avec l’attitude sociale plutôt résignée de leur groupe d’origine.

Ce qui ne justifie rien, mais permet de comprendre. Pour le
groupe des fils, il s’agirait d’une sorte de prise de distance, en même
temps que d’un rachat de l’honneur du groupe des pères, qui ont trop
souvent courbé l’échine pour faire survivre leur famille.

Mais on ne déchiffrerait rien du pourquoi des « patrouilles civiles »
ciblées sur la police sans faire référence à l’énorme ressentiment accumulé chez ces jeunes à l’égard de ceux qui, tel le bras armé d’une
société d’exclusion, depuis bientôt trois décennies et partout dans
l’Europe des migrations, ont rempli la mission délétère de contenir
les « minorités ethniques » aux marges de la société en les humiliant
impunément sur la base de leurs origines. Ces mots peuvent paraitre
excessifs, mais ne le sont pas quant on sait ce qu’a été le rôle des
forces de l’ordre dans l’organisation des rapports entre dominants
nationaux et dominés étrangers de l’Europe contemporaine.

Une série impressionnante de travaux sont disponibles aujourd’hui
qui convergent pour établir qu’il s’en faut de beaucoup que la délinquance
de ces jeunes ait justifié l’obstination policière faisant de certains
quartiers peuplés majoritairement d’immigrés les cibles privilégiées
d’opérations de contrôle délibérément vexatoires. Dès 1981
d’ailleurs, le fameux rapport de Lord Scarman, publié par le gouvernement
britannique à la suite des émeutes de Brixton, le soulignait
avec force : en ce qu’elles prennent pour cibles les groupes ethniques
en tant que tels, les interventions policières sont extrêmement
lourdes sur le plan symbolique, en même temps que contreproductives
puisque, cherchant en principe à réduire le désordre social, leur
manière d’intervenir en devient en réalité une cause supplémentaire.

On sait désormais que les choses n’ont guère différé en Belgique ou
dans les autres pays européens. Ce qui s’est passé de manière récurrente
dans ces quartiers permet de dire que, consciemment ou
inconsciemment, et par police interposée, la société majoritaire y a
engagé une interaction décisive avec les minoritaires, une sorte de
guerre des frontières au travers de laquelle, dans leur relation aux
jeunes, les forces de l’ordre ont incarné bien plus qu’elles-mêmes.
Elles sont devenues aux yeux de ces jeunes la seule figure tangible de
la « domination raciste ».

Ceux qui, parmi les responsables politiques, tant au niveau local
qu’au niveau fédéral, eurent à réagir à la tension survenue à la suite
du meurtre de Borgerhout et à prendre d’éventuelles dispositions à
l’égard de la présence sur place des membres de l’A.E.L. n’ont pas
donné la preuve d’une bien grande conscience des enjeux sociaux
sous-jacents à la situation. Ils n’ont, apparemment, aucune connaissance
du passé, dont ils n’ont rien appris. Ils ne paraissent pas
capables de concevoir que les manières singulières d’exprimer leur
relation aux services de police qu’en viennent à adopter certains segments
d’une population sont en définitive symptomatiques d’un rapport
aux lois et au pouvoir politique qui n’est lui-même que le fruit
d’un sentiment de (non-)appartenance, d’une conviction plus ou
moins intense d’être ou de ne pas être agrégé à la collectivité dans
laquelle on est placé.

Nos ministres n’ont surtout pas été capables de trouver le ton, les
mots et la manière d’agir appropriés. De quel passé exemplaire de sa
police l’État belge pouvait-il se revendiquer pour conduire le Premier
ministre à réclamer inconsidérément, devant le Parlement, sur le
ton de la « tolérance zéro », que tous les moyens judiciaires, policiers
et administratifs soient utilisés pour mettre fin aux agissements de
ceux qui cherchent à créer « une zone de non-droit où les organisations
criminelles peuvent agir librement », le ministre de la Justice à
faire usage de son droit d’injonction positive auprès du parquet
d’Anvers en vue de procéder à l’arrestation de Dyab Abou Jahjah, et
le ministre de l’Intérieur à appeler sur un ton indigné à une modification
de la loi pour pouvoir séquestrer les fauteurs de troubles ?

Il fallait autre chose pour réellement contribuer au dépassement
d’une situation où les responsabilités respectives sont moins évidentes
qu’on veut le faire croire. À leur niveau d’intervention, nos
trois ministres n’ont guère fait la preuve d’une plus grande compétence
ou d’une moindre nocivité que celles de la police hier. Ils se
sont ainsi mués, une fois encore, en une cause supplémentaire du
problème social qu’ils étaient en charge de réduire. À moins qu’il ne
soit vrai, et ce serait pire encore, qu’ils aient versé dans la stratégie
électoraliste irresponsable de l’instrumentalisation de l’émoi autour
d’un meurtre.