Immigration. La logique de crise et le rôle de l’idéologie

Thomas Dechamps

Le lundi 9 juillet à 6 heures du matin, Parwais Sangari, un jeune Afghan résidant en Belgique, a été expulsé vers Kaboul. Il vivait depuis quatre ans dans notre pays, avait un travail, vivait dans une famille d’accueil en Flandre et parlait le néerlandais. Cela n’a pas empêché son expulsion dans un pays en guerre civile. Un pays où la Belgique déconseille aux touristes de se rendre et où elle a encore des soldats en mission.

Une histoire qui n’est pas un cas isolé puisqu’à Beaumont, dans le Hainaut, c’est un jeune couple d’Arméniens qui a reçu l’ordre de quitter le territoire. Le couple travaille, parle le français, a un logement et surtout une petite fille née en Belgique. Le mari est considéré comme un opposant politique dans son pays et avait préféré le fuir il y a trois ans. Certains habitants se sont mobilisés pour les soutenir par une pétition, mais le couple s’attend à tout moment à l’arrivée de la police pour une expulsion forcée.

À peu près au même moment, la secrétaire d’État à l’Asile et la Migration, Maggie de Block (Open-vld), annonçait qu’elle souhaitait rejoindre un programme qui permet d’expulser les demandeurs d’asile mineurs d’âge plus facilement, notamment les jeunes Afghans. Ce programme, baptisé Erpum (pour European Return Platform for Unaccompanied Minors) a déjà été adopté par la Suède, la Norvège, le Royaume-Uni et les Pays-Bas, et est soutenu financièrement par la Commission européenne. Quelques exemples qui montrent qu’un climat lourd s’est installé dans notre royaume en matière d’immigration.

Critiquée à la fois par des mouvements citoyens, un député cd&v et une partie de la presse, la secrétaire d’État s’est défendue. Elle a rappelé que les règles sont faites pour être respectées, que la Belgique est au-dessus de la moyenne européenne d’acceptation des immigrés afghans ou que l’évaluation de la sécurité des personnes est faite en fonction de la région d’origine et non du pays. Attaquée pour son travail, elle réplique par des explications techniques et juridiques. Logique, me direz-vous. Maggie De Block cherche juste à prouver qu’elle agit dans le cadre de la loi et à s’assurer que le « travail » sera bien fait.

On peut entendre ce type de discours partout en Europe. Dans tous les pays du Vieux Continent l’on cherche à montrer que l’on s’occupe bien du problème de l’immigration. Alors pour rassurer on parle places d’accueil, obtention du permis de séjour ou nationalité, statut de réfugié, quotas d’arrivants, centres fermés, expulsions… L’important est de bien montrer que l’on gère la situation. Que tout est sous contrôle. Mais à se concentrer sur les moyens de « régler le problème », l’Europe perd de vue le vrai débat. La droite veut souvent se montrer plus ferme par rapport à la politique d’immigration ; la gauche plus souple, plus « conciliante ». Mais cela se limite à débattre de comment expulser les immigrés refusés ou de qui est vraiment réfugié et de qui ne l’est pas. Nulle part on entend un débat fort sur le rôle de l’immigration (et des immigrés) dans notre société.

L’air du temps

L’immigration est depuis toujours un sujet de débat dans les démocraties européennes. Et à chaque fois que la situation économique est mauvaise, elle a été stoppée ou restreinte. Mais un tournant s’est opéré lorsque, voilà maintenant plusieurs décennies, l’immigration est devenue un problème. Entendez un problème dans le discours public. Et tout ce qui s’y rapporte est pensé par ce prisme. L’immigration et donc les immigrés sont un « problème » qu’il faut « résoudre ». C’est devenu une question de chiffres et de quotas à laquelle on peut apporter des solutions techniques. Et les responsables politiques de montrer qu’« ils s’attaquent au problème ». Tout le monde est à l’aise lorsqu’il s’agit de parler de questions d’organisation pratique. Le projet Erpum est une sorte d’aboutissement de cette vision technicisée en matière d’immigration. Il y a trop de mineurs demandeurs d’asile dont le dossier est rejeté ? Établissons un programme qui permettra de les expulser plus facilement, et donc plus rapidement. Problème réglé.

Bien sûr il y a bien un débat, avec des critiques et parfois de vraies oppositions. Mais c’est un débat sur les conditions, sur les chiffres. Pas un débat de fond. Et ce n’est pas qu’un problème politique, c’est un problème de société. Ce n’est pas un problème de discussions d’alcôves, c’est un problème de vision générale du monde. C’est un problème d’idéologie au sens premier du terme, c’est-à-dire la logique de notre vision, de notre pensée de groupe. C’est l’air du temps. Cette conception du monde qui prédomine sans qu’elle ne se justifie autrement que par un certain climat intellectuel et culturel de l’époque. Nous avons l’impression de débattre d’immigration, mais nous sommes tous d’accord sur le fond.

Pourtant les éléments du vrai débat sont là. Mais ils ne passent pas, c’est comme si l’époque les rejetait automatiquement parce qu’ils perturbent le schéma que nous avons admis. En France par exemple : des parlementaires de tous bords ont rendu en mai 2011 un rapport affirmant que « les immigrés rapportent plus qu’ils ne coutent à l’état ». Une idée importante. Et qui aurait dû faire un tollé dans un pays où l’immigration est depuis longtemps au centre des débats politiques. Il n’en fut rien. Le rapport a bien été remarqué, mais le débat n’a pas bougé. À gauche comme à droite du spectre politique. La France parle beaucoup d’immigration mais seulement d’une certaine manière, le reste est marginal. Les parlementaires auteurs du rapport avaient dû le financer eux-mêmes…

On pourrait aussi rappeler que la théorie économique de base enseigne que l’immigration est un des facteurs élémentaires de la croissance. Mais cette idée-là aussi est devenue inaudible. Depuis la fin du recrutement organisé de main-d’œuvre étrangère au début des années 1970 et le passage à une politique d’asile, l’immigré a cessé d’être un atout économique dans nos têtes. C’est cette politique qui a engendré une vision de l’immigration comme étant de l’« assistanat », comme un geste de bonté envers les immigrés et donc en fait son corolaire réactionnaire du « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde ».

Il fut aussi un temps où une véritable « immigration de peuplement » fut mise en place, en favorisant le regroupement familial. Celui-ci devait ancrer les travailleurs en Belgique et contrer la baisse de fécondité. Un point de vue qui devrait toucher une Europe vieillissante, avec une pyramide des âges qui ne ressemble plus à une pyramide depuis longtemps. Mais là encore l’idée ne passe plus. Les débats sur les identités nationales et les problèmes culturels occupent tout l’espace. Pourtant l’idée d’une société multiculturelle étendue à toute l’Europe avait connu de beaux jours, en dépit des défiances et des oppositions. Mais, à la fin 2010, Angela Merkel déclarait : « Le multiculturalisme est mort. » L’avait-on jamais laissé vraiment vivre ? En tout cas en 2011 la haine du multiculturalisme tuait vraiment. Le 21 juillet, Anders Breivik, un Norvégien de trente-deux ans, abattait septante-sept personnes en essayant de tuer le multiculturalisme dans son pays. Ce drame n’est pas représentatif de la pensée dominante ; mais bien d’un certain climat de violence. Car l’air du temps est aussi au durcissement et à la fermeté.

Gestion de crise

Après déjà plus d’un an de gouvernement Di Rupo 1er, la majorité tient bon et fait toujours bloc pour défendre sa politique. Pendant que le Premier ministre s’occupe de son agenda chargé au niveau international, les ministres font le sale boulot au pays qui, dit-on, en a bien besoin. Et pas question de desserrer les rangs, la majorité, pourtant composée de partis pas spécialement destinés à s’entendre en temps de crise, continue de faire corps malgré les critiques. L’heure est au durcissement au royaume de Belgique. Et ce, dans tous les domaines : économique, social, mais aussi, on l’aura compris, concernant l’immigration.

Un durcissement attendu malgré la présence d’un socialiste francophone à la tête du gouvernement. La crise telle que vue en 2012 (et même avant) est une crise qui dirait « fini de jouer, soyons sérieux ». Et nos politiques d’être de vrais « chefs » : insensibles parce que responsables. Un consensus dangereux semble s’être établi à ce propos. On l’a vu pour tout ce qui relève de la gestion de l’économie et des affaires sociale. Mais la politique d’immigration, qui était passée au second plan, confirme cette tendance. Et dans ce cas aussi, le gouvernement bloque toute critique, appelant à être raisonnable et à soutenir le dur travail de la majorité qui a sauvé le royaume.

Après l’affaire du jeune Afghan expulsé, affaire qui s’essouffle déjà et tombera sans doute bientôt dans l’oubli, le député flamand Johan Versteken avait réagi publiquement. Il n’a pas ménagé ses critiques pour la secrétaire d’État à l’Asile et la Migration et lui a notamment reproché de n’avoir pas eu le courage d’aller à l’encontre d’une « certaine tendance politique ». C’est exactement ça.