Il y a pire que nous…

Christophe Mincke • le 19 avril 2016

Récemment, dans un billet sur les blogs du Monde [1], j’évoquais une série de questions que posaient, à notre société et à notre système politique, les récents attentats de Bruxelles. L’idée était d’indiquer que la réponse était certainement moins sécuritaire que politique, qu’elle tenait moins au quadrillage de notre société qu’à sa juste organisation.

Bien entendu, s’interroger sur les issues à condamner et sur les divisions à faire patrouiller est moins désagréable que de se demander ce qui cloche en notre beau royaume. Évidemment, poser cette dernière question implique d’accepter de nous défaire de l’image de gentils provinciaux que nous aimons à donner de nous-mêmes et qui nous évite d’avoir à croiser notre regard dans le miroir.

Les réactions furent nombreuses, positives et négatives. L’une d’elles retint mon attention ; non qu’elle soit particulièrement originale, mais au contraire qu’elle procède d’un mode de pensée récurrent qui, à mon sens, empoisonne bien des débats.

L’argument est simple : comment osé-je critiquer la société belge, pointer son racisme structurel et mettre en question son statut de havre de paix alors que la situation est bien pire ailleurs ? L’extrême droite parade en France, le chômage est plus élevé en Espagne, la déliquescence politique est plus avancée en Italie, la misère est plus dure au Royaume-Uni, la dérégulation est plus avancée en Irlande et l’eau de la mer est plus froide au Danemark, ne vivons-nous pas dans un pays de cocagne ?

En quelque sorte, nous serions meilleurs que les autres et, de ce fait, au-dessus de tout soupçon. Que chaque situation ait ses défauts et ses avantages, la nôtre comme celles que l’on nous cite en exemple ne semble pas ébranler les tenants de cette vision. Pourtant, lorsqu’on cite un de ces pays en exemple sur un point où il nous surclasse, on s’empresse de nous expliquer que, chez nous, c’est différent : nous avons de bonnes raisons d’être moins performants en cette matière parce que nous payons le tribut d’une situation particulière.

En un mot : l’exemple étranger ne vaut que pour confirmer notre supériorité. Voilà donc que le Belge, une fois de plus, sous son autodérision, cache son intolérance à la critique.

Cette argumentation promeut bien entendu l’immobilisme satisfait de ceux qui se savent arrivés. On la retrouve dans d’autres domaines, comme lorsque certains, officiellement grands défenseurs de nos valeurs et de nos démocraties, s’en prenant à des individus qu’ils identifient comme allogènes et problématiques, proposent qu’on « leur fasse comme on fait chez eux », qu’on « les chasse sans ménagement », bref, qu’on leur applique le traitement qu’ils auraient pu attendre de la pétromonarchie dont on les pense issus. Respecter leurs libertés religieuses alors que « chez eux » (en musulmanie, évidemment), celles-ci ne sont pas protégées ? Jamais ! Qu’ils rentrent chez eux pour voir si leur liberté d’expression, leur droit à un procès équitable, leur protection contre les traitements inhumains et dégradants ou leur droit à la vie privée sont mieux respectés !

Visiblement, le fait que ce soit pire ailleurs cautionne notre action. En effet, puisqu’il ne faut pas se remettre en question quand on est meilleur qu’autrui, il est nécessaire mais il suffit d’être microscopiquement plus respectable pour être à l’abri. Abaissons donc notre niveau d’exigence en conséquence. Bien entendu, choisir une pétromonarchie, une dictature militaire ou une jungle ultralibérale plutôt qu’une démocratie accomplie nous aidera à nous sentir supérieurs à bon compte et nous pourrons restreindre encore les contraintes qui pèsent sur nous.

Ce qui se cache sous cet argumentaire, ce n’est pas seulement un refus de nous interroger et de progresser, c’est même une complaisance vis-à-vis de nos reculades, celles par lesquelles nous trahissons les idéaux dont nous nous vantons tant lorsqu’il est question d’asseoir notre indiscutable supériorité morale.

C’est d’autant plus grave que cesser de nous interroger et de progresser, c’est déjà trahir la démocratie. Car, contrairement à ce que nous aimerions croire, la démocratie n’est pas un état, mais une quête et, comme toute quête, elle est sans fin. Le Graal, sitôt touché, s’avère une illusion et nous reprenons la route. Cette tension démocratique fait de nos systèmes, non le confortable havre de paix que nous nous représentons, mais au contraire, le règne du doute et de l’inconfort. Certes, pire est l’inconfort d’une cellule de prison militaire, mais la démocratie n’est pas de tout repos pour autant.

Étant une tension, la démocratie est un engagement qui implique que, sans cesse, nous traquions l’injustice, l’oppression, l’aliénation, l’autoritarisme… Le principe électoral, le suffrage universel masculin, le vote des femmes, l’égalité des sexes, les droits des homosexuels ou la lutte contre le racisme ne sont que quelques étapes d’un processus infini. Quels seront les combats de demain ? À nous de les définir, mais il faudra qu’il y en ait.

Ce processus repose sur la mauvaise conscience dont la démocratie doit être pétrie, celle qui fait que tout pouvoir, tout usage de la force, toute peine, toute restriction des libertés est suspect et examiné avec circonspection par des démocrates toujours vigilants, toujours méfiants envers eux-mêmes, se soupçonnant constamment de n’être pas à la hauteur de leurs idéaux. Comment pourrait-il en être autrement ? Comment pourrions-nous être à la hauteur d’idéaux si immenses ? Comment pourrions-nous faire autrement que de les trahir tous les jours ?

La position du démocrate est donc telle qu’il ne doit ni s’endormir en pensant être arrivé à ses fins ni se décourager de voir son objectif s’éloigner à mesure qu’il tente de s’en approcher. En fin de compte, Tantale devrait être la figure tutélaire des démocrates, lui qui jamais ne parvient à se saisir de l’eau, mais ne renonce pas pour autant, même si notre aspiration n’est pas une malédiction divine.

Avons-nous le choix ? Oui. La moindre des choses serait cependant que nous l’acceptions pour ce qu’il est : une option entre une lutte infinie et un renoncement clair.

Illustration : Grand arbre et l’œil 2009) de Anish Kapoor, Bilbao, photo : Carmen Rodriguez.