Il pleut sur Tel-Aviv. Récit d’un voyage ordinaire

Paul-Émile Durant

Un concert donné en 2011 par une chorale bruxelloise au profit de l’association Artistes contre le Mur (www.artistes-contre-le-mur.org), qui organise chaque année des ateliers créatifs à Qalqilya en Palestine, a incité quelques choristes à découvrir sur place la réalité de cette petite ville encerclée de murs, et, dans le reste de la Cisjordanie, la manière dont la colonisation marque la vie des habitants, modèle l’architecture et le paysage.

17 février 2012. Il pleut sur Tel-Aviv.

Arrivée tardive hier soir, interrogatoire rapide à l’aéroport Ben Gourion, le nom à consonance bien juive de nos amis en Israël a rapidement mis fin aux questions des militaires, qui nous laissent passer sans autre difficulté. Premiers pas en Israël.

Tel-Aviv est belle, moderne, guère dépaysante au premier abord. Et nous filons quelques heures plus tard vers Jérusalem, où des amis israéliens perdus de vue depuis trente ans et retrouvés par internet nous reçoivent chaleureusement dans leur immense appartement doté d’une terrasse magnifique qui domine la ville. Tous deux sont universitaires, lui (sépharade) professeur émérite d’économie à l’université hébraïque de Jérusalem, elle (ashkénaze) psychologue récemment retraitée du ministère des Affaires sociales.

La fin du repas mène aux inévitables questions sur l’objet de notre voyage, que nous leur avons annoncé tout entier consacré à un périple en Palestine : Jérusalem-Est, Ramallah, Hébron, Qalqilya, Bethléem… L’ambiance se plombe un peu. Et nous ne comptons pas rencontrer d’Israéliens ?

Nous prenons congé, armés de cette recommandation émue qu’ils nous formulent : « Ne vous laissez pas laver le cerveau. »

Rendez-vous est pris pour une semaine plus tard.

Il pleut aussi le lendemain sur la vieille ville de Jérusalem, où nous retrouvons nos compagnons de route arrivés de Bruxelles, au couvent de l’Ecce Homo. Les sœurs habitent un bâtiment millénaire, dont les terrasses sur les toits offrent une vue à couper le souffle sur le dôme du Rocher, et sur Jérusalem tout entière. L’or de revêtement du dôme domine dans ce décor de toits encombrés de réservoirs d’eau et d’antennes paraboliques. Jérusalem est bien, dès l’abord, la ville de tous les contrastes.

Centre d’information alternative

Nous sommes attendus par Michel Warschawski, militant anticolonialiste juif laïc israélien, comme il se définit lui-même, le fondateur dans les années 1970 du Centre d’information alternative (CIA), une organisation mixte israélo-palestinienne. Il réfléchit et écrit sur la colonisation illégale, l’État binational et milite contre la conduite de l’État d’Israël dans les territoires occupés. Il définit son centre comme « une brèche dans le mur », qui entend maintenir un contact entre les deux côtés de cette fracture et promouvoir un projet commun arabo-juif. Passionnant entretien, autour des révolutions arabes en cours, de l’avenir à moyen terme de la configuration politique au Proche-Orient, de la confrontation d’Israël aujourd’hui à des mouvements sociaux inédits, qui remettent en question la politique néolibérale du gouvernement.

Israël souffre de ce que Warschawski appelle son « provincialisme » : un journaliste israélien est questionné à son retour de la place Tharir au Caire — « Que disent-ils de nous ? » Réponse : « Rien ! » Stupeur, Israël ne serait donc pas en permanence le centre du monde ? Pour la première fois depuis quarante ans, Israël n’a pas décidé de l’ordre du jour de la région. Et c’est insupportable pour le gouvernement. Un vent de guerre souffle, vers l’Iran.

Michel Warschawski nous montre autour de Jérusalem comment commencent les colonies (« settlements »), illégales au regard du droit international, mais en pleine expansion ininterrompue.

C’est édifiant : on bâtit quelques immeubles, on implante une station d’essence qui paraît placée au milieu de nulle part, on crée un réseau d’alimentation électrique, on assure la distribution d’eau, et surtout on trace des routes, qui maillent le territoire, qui parcellisent la campagne et les banlieues, qui fragmentent les zones non bâties. Rien n’est implanté par hasard. La création des colonies est un plan savamment organisé, une planification implacable, qui entend faire prendre pied de manière irréversible aux Juifs Israéliens dans tous les territoires occupés. Il saute aux yeux que les colonies ne sont pas de modestes campements, éventuellement « démantelables », mais des projets de villes, parfois de plus de 50.000 habitants, équipées de commerces, de services, d’hôpitaux, d’écoles, d’infrastructures qui leur sont réservées. Elles sont là pour durer.

Le maillage entre les colonies fait partie intégrante du grand projet : il faut assurer la continuité entre les implantations, par un bâti ininterrompu, par un réseau de routes performantes réservées aux colons, laissant les autres voies de circulation aux usagers palestiniens. Ceux-ci circulent de ce fait plus lentement, obligés à des détours importants et sont aisément contrôlables avec leurs plaques d’immatriculation vertes sur fond blanc, interdites sur les routes réservées aux plaques jaunes des Israéliens. Le plan du gouvernement est basé sur le « principe de l’emmenthal » : tout le territoire est Israël, sauf les trous (tels Naplouse, Jénine, Ramallah, et de petites enclaves).

La ségrégation se lit dans le réseau routier comme dans l’urbanisation. Sa manifestation la plus visible est le mur, qui saute aux yeux du voyageur avec une violence inouïe, ponctué de miradors et de check-points.

Il a été imposé par l’opinion publique, au nom du sentiment de sécurité, avec ce projet fou de marquer le « chez soi » du reste. Il y a dans l’opinion israélienne un vaste consensus pour que se crée un pays démographiquement juif, où l’on est « entre soi ». Nous avons senti, tout au long, cet espoir israélien de voir les Palestiniens pris d’une irrésistible envie de partir…

B’Tselem

Cette ONG exerce un monitoring systématique des violations des droits de l’homme dans les Territoires occupés.

L’arrivée vers Bethléem est un choc : on s’attend à une image plutôt biblique de ce lieu de naissance de Jésus, qui évoque la crèche, le bœuf et l’âne ! La réalité est une paroi de béton de huit mètres de haut, surmontée de barbelés, ponctuée de miradors, entourant la ville, qui n’est franchissable qu’au travers de check-points impressionnants.

Le mur est partout, il serpente sur les collines, il apparait et disparait dans le paysage, avec un tracé sinueux qui semble au premier regard aléatoire, délimitant ce que les seuls Israéliens ont décidé de laisser comme territoire à la Cisjordanie.

On est frappé par l’aspect profondément archaïque d’un tel marquage du territoire. On ne peut éviter d’évoquer la Grande Muraille de Chine, construite trois siècles avant J-C ! C’est brutal, physique, sans ambigüité, c’est la ségrégation durement concrétisée.

Le mur ne suit pas la Ligne Verte reconnue par le droit international, mais répond, mètre après mètre, à une volonté du gouvernement israélien de couper les Palestiniens de leurs ressources, de leurs liens entre eux, de leurs champs, de leurs infrastructures.

Il totalisait en 2011 quelque cinq cents kilomètres de tracé, selon l’Ocha [1]. Il accompagnera quotidiennement notre périple en Cisjordanie, de Jérusalem-Est au Jourdain.

Hébron, la confrontation rapprochée

Nous avions vu, comme beaucoup, des images de cette ville fondée il y a 4.500 ans, située à trente kilomètres au sud de Jérusalem : des rues réservées aux colons, des rues marchandes couvertes de grillages de protection contre les déversements de déchets et de projectiles. L’appréhender en trois dimensions, s’y promener sous ces grilles, crée un choc.

Après un passionnant exposé au Comité de réhabilitation d’Hébron (Hebron Rehabilitation Committee) qui tente, par une rénovation patiente et soigneuse de maisons et d’espaces publics, de faire revenir les habitants qui ont fui la ville, nous y faisons un vaste tour à pied, guidés par Walid. Hébron compte 220.000 habitants palestiniens. Cinq colonies illégales en pleine ville, parfois directement bâties sur les maisons arabes, abritent 400 colons gardés par 1.500 soldats stationnés sur place avec une tournante permanente pour éviter qu’une quelconque complicité puisse surgir entre occupés et occupants.

La rue principale, cordon ombilical reliant les colonies, est interdite aux Palestiniens. Vide de toute activité, elle abritait précédemment 512 commerces, fermés par ordre militaire. Aujourd’hui, les colons y font leur footing, mitraillette sur le dos, sous nos yeux, alors que les Palestiniens sont cantonnés sur une bande latérale d’un mètre de largeur, marquée par une bordure en béton. Les rues latérales sont barrées, hermétiquement. Univers de béton et de barbelés. Les enfants palestiniens se rendent à l’école par des chemins détournés, difficilement praticables, et accompagnés de volontaires d’associations qui les protègent des petites agressions quotidiennes des colons et de leurs enfants, à l’égard desquels la police et l’armée font preuve d’une passivité délibérée. Les sentiers eux-mêmes, sont progressivement interdits d’accès aux Palestiniens, qui en sont réduits à trouver des cheminements au travers des jardins privés, avec des obstacles omniprésents, qui rendent les déplacements acrobatiques, fastidieux et dangereux. Nous avons suivi ces chemins, longé les maisons des familles, escaladé les échelles de fortune, pataugé dans les dépôts d’ordures que personne ne peut plus ramasser, et nous avons partout croisé les sourires inattendus de ces Arabes souvent résignés, et qui contrastent avec les mines peu amènes des soldats de faction partout, aux check-points, sur les toits, dans les rues.

En zone palestinienne d’Hébron, dénommée H1, les marchés se sont réorganisés tant bien que mal. Beaucoup de denrées joliment présentées, des robes et jouets d’enfants suspendus aux barbelés, le tout est couvert de grillages horizontaux au pied des habitations des colons, qui de toute évidence déversent cailloux, déchets et immondices sur ces rues confinées.

Car ici la coexistence est proche : les maisons arabes, souvent pauvres, sont parfois à deux mètres de la façade de luxueux appartements de colons, qui organisent leur bulle de vie en narguant leur voisinage. Sur le toit d’une modeste maison palestinienne, nous sommes face à la cuisine équipée des colons d’en face. Et les habitants nous montrent les trous dans leurs réservoirs d’eau, résultat de tirs au fusil de la part des colons, et réparés avec résignation.

Une organisation internationale [2] exerce un monitoring systématique des petites et grandes exactions commises par les Israéliens à Hébron, et s’est donné comme objectif de tenter de permettre aux habitants arabes de mener une vie aussi « normale » que possible.

Women in Hébron

Nawal Slemiah, fondatrice d’une coopérative de femmes à proximité de la ville, nous invite à un très convivial repas, dans la cour de la coopérative, au village voisin. Le taux de chômage (masculin) à Hébron est tel que quelques femmes ont décidé de prendre en main elles-mêmes la création de revenus propres, par un artisanat de qualité (atelier de couture et boutique de vente). Leur clin d’œil : de petits sacs sur une face desquels est brodé « Men can do something » et sur l’autre « Women can do everything ».

Elles nous guident ensuite vers leurs champs à proximité, entre le village et le mur. Dès que nous approchons à cent mètres du mur, une jeep de soldats nous interpelle par hautparleur. « Problem ? » « No, no problem, go away. »

La réponse de Nawal, et le ton de celle-ci, en dit long sur son ressentiment. Elle nous montre la tombe d’un jeune du village, enterré en plein champ, abattu par l’armée israélienne il y a peu… Nous prenons un thé improvisé avec une famille qui vit sous tente, sans eau ni électricité, à la suite de la démolition de sa maison devenue « illégale », et terminons la soirée, un peu sous le choc, dans le centre d’Hébron, par un froid de canard…

Le camp de réfugiés Aida à Bethléem

Aida fait partie des cinquante-six camps de réfugiés nés après l’occupation par le nouvel État d’Israël en 1948. Deux tiers des Palestiniens (7 millions donc, sur un total de 11 millions) d’aujourd’hui sont des réfugiés ou des descendants de ceux-ci. Les plus démunis des Palestiniens de 1948 n’ont eu d’autre choix que ces camps, au départ sous tentes et parfois loués par les Nations unies pour nonante-neuf ans. Après les tentes sont apparus des « shelters » (abris), qui se sont progressivement améliorés avec le souci de leurs habitants de vivre, malgré le sort, dans la dignité. Certaines maisons dans le camp sont bâties avec soin et souci d’esthétique, et leur construction dans cet environnement constitue d’une certaine manière un acte de résistance, tant elle peut démontrer à Israël que la Palestine n’est pas définitivement écrasée.

Abdelfattah Abusrour, fondateur du centre culturel et de théâtre Al-Rowwad, est né dans le camp. Après ses études de biologie en France dans les années 1980, il fonde dans le camp d’Aida une association de théâtre et d’art, pour montrer par là qu’est possible une résistance élégante et digne : « A beautiful Resistance ».

Selon lui, 85% des Palestiniens n’ont pas choisi la résistance armée. Voulant donner une autre image — non violente — de son pays et estimant « être plus utile à la Palestine vivant que mort », il met en pratique sa conviction que « le théâtre est la plus belle forme d’expression non violente ». S’y sont ajoutées la danse, la musique, la photo, la vidéo.

Face au mur, impressionnant à Aida, qui sépare le camp de Bethléem, un vaste atelier de taille de pierre s’est arrêté de produire après sa destruction par l’armée d’Israël, les trous d’obus garnissent ce qui reste de la façade.

Il y a débat dans le camp, entre ceux qui décorent (parfois très joliment) le mur de béton, en y traçant dessins, couleurs, textes, slogans revendicatifs ou guerriers, et les partisans du maintien du mur en son état nu et déprimant, symbole de l’enfermement, pour ne pas oublier qu’il matérialise l’occupation.

L’entrée du camp est un grand portique en forme de serrure, surmonté d’une clé géante, qui symbolise le retour attendu des réfugiés sur leurs terres. Ils ont gardé la clé de leur « chez eux », avant 1948, lorsque les Juifs n’occupaient que 6% des terres de Palestine… Les noms des villages de provenance des occupants du camp d’Aida sont peints sur un mur du camp, sous l’inscription rouge sang : « We will return. »

Les jours suivants, nous avons rencontré plusieurs personnalités et organisations palestiniennes engagées qui mériteraient chacune qu’une plus large place leur soit faite dans ce récit.

« Tent of Nations », qui résiste par les voies de droit à l’expropriation de ses terres encerclées par les colonies, DCI (Defence for Children International), où Veronica nous parle du sort révoltant qu’Israël réserve aux enfants palestiniens des territoires occupés, en écrasant chez eux toute velléité de devenir des adultes résistants, Al-Haq (« Le droit, la vérité ») basée à Ramallah, créée par trois avocats palestiniens, qui a pour objet la surveillance et la dénonciation des abus de droit dans les territoires occupés.

Ces rencontres et ces témoignages ont enrichi notre découverte de ces forces vives de Palestine, qui créent des formes de résistance à l’occupation par l’intelligence, la détermination, le courage, la compétence.

Académie de musique Al Kamandjati de Ramallah

Lieu magique : à deux pas du centre de Ramallah, un bâtiment ancien délicatement rénové, articule ses locaux autour d’une cour intérieure, dans laquelle un escalier à ciel ouvert mène à une toiture aménagée où la vue vers le quartier est coupée par des parois métalliques architecturées, donnant une forte personnalité à ce petit nid de culture. Car ici en effet la musique est partout. Un pianiste répète dans une salle attenante, ses notes enchantent l’endroit. Ici, on entre, on sort, c’est un carrefour de culture.

Al Kamandjati a été créée par Ramzi Aburedwan, musicien altiste de formation et médaillé du conservatoire d’Angers, qui a vécu sa jeunesse dans un camp de réfugiés près de Ramallah. Sur une affiche emblématique du centre, on le voit lanceur de pierres lors de la première intifida. Il a huit ans à l’époque. L’association répand la musique en Palestine, dans les camps de réfugiés, les villages et les villes de Palestine et du Liban.

Merveilleuse oasis de paix et d’optimisme, dans ce pays écrasé. La musique est invincible…

Université de Bir Zeit (Ramallah)

Saleh Abdel Jawad, docteur diplômé de Paris X-Nanterre, doyen de la faculté de droit et d’administration publique, ancien combattant du Fatah, ne mâche pas ses mots et se dit pessimiste de nature. Il estime impossible d’aller à la confrontation armée avec Israël. Il se dit opposé aux opérations suicides. La réconciliation entre le Hamas, qui souhaiterait faire l’état palestinien par les armes, et le Fatah, plutôt partisan de négociations, n’est à ses yeux pas envisageable.

La violence, la guerre ont toujours été à l’avantage d’Israël. Qui d’ailleurs mène en permanence une sorte de total war, une guerre qui utilise tous les moyens, et pas seulement l’armée.

Selon le professeur Saleh Abdel Jawad, on assiste en Palestine à un « sociocide », une destruction totale de la société palestinienne [3]. La construction du mur autour des territoires occupés a, dit-il, plusieurs objectifs : reprendre des terres, assurer la sécurité, isoler les populations palestiniennes, mais surtout déprimer les populations. Cette situation de semi-enfermement provoque des suicides, génère des tensions internes.

Son exposé est passionnant, engagé, complexe. Il nous laisse sur cette phrase : « Plus les choses pour nous deviennent dures, plus notre vie est devoir de résistance. »

Ce soir-là, nous mangeons à Jifna, un village marqué de la complexité des zones définies par les accords d’Oslo : nous marchons dans la rue principale avec notre hôte, qui nous explique avec un sourire qui en dit long, que le côté droit est en zone A palestinienne, le côté gauche en B, partagé entre autorité israélienne et palestinienne, et la colline à quelques centaines de mètres en zone C vu la colonie illégale toute proche ! Le restaurant local, visiblement fréquenté par des chrétiens, est envahi de chansons populaires par un groupe d’hommes d’un certain âge, qui accompagnent joyeusement leur repas de Johnny Walker, peu habituel sous cette longitude… Tout se termine par de la danse.

Qalqilya, une bulle entourée de murs

À seulement douze kilomètres de la mer, Qalqilya est un exemple concentré de la politique de colonisation. Ce gros bourg est entièrement entouré de hauts murs de béton isolant ses habitants de leur environnement. Au nord et au sud, des colonies illégales sont en construction, enserrant la ville qui devient une sorte d’enclave en Israël, violant la Ligne Verte de 1948.

Les paysans nous mènent au pied du mur, particulièrement écrasant et parsemé de caméras et miradors, qui les coupe de l’essentiel de leurs champs, leur laissant à peine une petite étendue pour des cultures limitées par l’armée à une hauteur de trente centimètres, pour éviter que ne s’y dissimulent des terroristes ! Notre interlocuteur explique que son revenu de culture est tombé à 10% de ce qu’il était avant la construction du mur.

Plus loin, devant la barrière n° 1393 qui permet le passage vers les champs, nous découvrons les règles que les militaires appliquent pour le passage : ouverture à une heure variable et aléatoire une demi-heure le matin, une demi-heure le soir, passage autorisé pour le seul propriétaire de terre de culture, sans aide d’une personne tierce, permis séparé à demander pour le passage d’outils ou de machines ou d’un cheval, en résumé un concentré de restrictions et de contraintes qui rendent pratiquement impossible toute culture efficace. De la barrière, on voit dans le lointain les tours de Tel-Aviv.

Les anecdotes rapportées par ce paysan sont innombrables. L’armée a aspergé de pesticides les cultures prêtes à la récolte, la veille de celle-ci. L’eau est régulièrement empoisonnée par l’armée, la quantité d’huile d’olive autorisée à franchir la barrière est contingentée, de manière arbitraire et variable, les vexations sont incessantes et quotidiennes. Un cheval, un jour, a été arrêté par l’armée comme collaborateur des terroristes.

L’association qui nous a reçus à Qalqilya, nous montre des photos de l’enclave formée par le mur, inondée volontairement par Israël, qui déverse le trop-plein de la station d’épuration des eaux usées de la colonie voisine, par un passage sous le mur. Nous quittons la « ville prison » (The Prisoner Governorate), en évitant le check point de sortie au profit d’un détour par une route tortueuse qui passe sous la voie réservée aux colons. Un petit tunnel de passage que l’armée peut fermer à sa guise.

À Qalqilya, les circonvolutions du mur sont telles qu’on s’y perd : lorsqu’on le voit à la fois sur la droite et sur la gauche, devant et derrière, où est Israël ? Où est la Cisjordanie ?

Comme nous l’a dit un Palestinien, chaque mètre de ce mur a sa raison d’être : briser l’accès aux champs, aux écoles, contourner un puits, laisser les points stratégiques aux colonies. Le tracé est cynique, réfléchi, vexatoire, décourageant.

Ocha le recensement des violations

Les Nations unies ont à Jérusalem Est un siège de l’Ocha chargé du « monitoring » des actions d’Israël en Palestine. Un colossal travail de cartographie des ouvrages de la ségrégation, et de dénonciation des illégalités en regard du droit international. Le site internet www.ochaopt.org regorge de précisions accessibles à tous. La froideur des chiffres et des cartes tenus à jour très précisément est une contribution majeure au devoir d’informer. Nous renvoyons nos lecteurs curieux à leur site d’information, édifiant.

Bil’in, les vendredis contre le mur

Le rendez-vous suivant est à Bil’in, un village palestinien situé à environ vingt-cinq kilomètres de Jérusalem. En 2005, ses 1.600 habitants virent 60% de leurs terres confisquées et rasées par des bulldozers arrachant un millier d’oliviers âgés de cinq-cents à mille ans. Dès février 2005, des manifestations quotidiennes ont commencé à se mettre en place. S’ensuit la création d’un comité populaire (Popular Struggle Committee) pour organiser des manifestations hebdomadaires du vendredi. Ces manifestations ont pris de l’ampleur, et sont régulièrement soutenues par des internationaux venant y prendre part et par des Israéliens. L’armée israélienne a tout fait pour faire capoter définitivement ces manifestations, en vain. Les soldats utilisent des gaz lacrymogènes, des eaux contaminées (« eaux puantes »), et même des armes et des bombes sonores. Les responsables du comité populaire font de fréquents séjours en prison, puis reprennent leur action.

Nous marchons avec les manifestants, dont Roï, un jeune Israélien révolté par ces évènements, du centre du village jusqu’au mur tout proche, derrière lequel on aperçoit une importante colonie. Sur le mur, les silhouettes des soldats. À notre approche, les grenades lacrymogènes commencent à pleuvoir. Les militants du comité populaire scandent les slogans de chacun de leurs vendredis : « Occupation no more », « Palestine will be a State », « Israéli criminals ». Les jeunes gens du village provoquent, s’approchent du mur, tentent de couper fils électrifiés et barbelés. Les manifestants se retirent, rendez-vous vendredi prochain, inlassablement.

Amertume de devoir, une fois de plus, quitter ces villageois spoliés, dépossédés, mais déterminés à poursuivre la lutte.

Silwan

Retour vers Jérusalem-Est, et rendez-vous au Silwan Information Center. Situé juste au sud-est de la vieille ville, ce quartier est densément habité par une population palestinienne, arabe et pauvre dans sa majorité. Notre hôte au centre d’information, Jawad Siham, est un militant pacifiste, plusieurs fois emprisonné, qui se définit comme communiste, et qui raconte les difficultés dans son quartier, que les Israéliens revendiquent, notamment parce que c’est là que se trouve la Cité de David, site archéologique complexe, où se superposent des siècles de civilisations diverses qui ont eu leur place à Jérusalem. Les recherches archéologiques ont été confiées à Elad, une fondation privée, ce que nombre d’archéologues israéliens ont contesté et contestent encore. À Silwan, notre interlocuteur nous reçoit sous un toit de tôle bruyant sous la pluie, seul vestige d’une petite infrastructure que l’armée a rasée il y a peu au bulldozer.

Soudain, des coups de feu retentissent, des pas précipités dans les ruelles avoisinantes, les portables de ceux qui nous parlent sonnent et résonnent. Nous saurons un peu plus tard qu’il y a eu une tentative d’entrée dans la mosquée du Dôme du Rocher par des ultra-religieux juifs, ce qui a entrainé une forte tension communautaire qui aboutit ici, entre autres, à une poursuite et une arrestation.

La vallée du Jourdain

Changement de décor, en route vers la mer Morte et la vallée du Jourdain, qui fait la frontière avec la Jordanie.

Jordan Valley Solidarity, une association de volontaires palestiniens et internationaux, occupe la plus ancienne maison de la Vallée, bâtie en terre il y a quelque cent-cinquante ans, où sont reçus leurs visiteurs. Ici, nous exposent nos hôtes, les problèmes avec les colons, et les soldats qui les protègent, sont lourds et nombreux. Ils détruisent champs et constructions, puisque tout acte de bâtir est illégal, de même qu’il est interdit pour les Palestiniens d’être raccordés à l’électricité et à l’eau. Les colonies, surtout agricoles, sont nombreuses, qui exportent vers l’Europe fleurs et fruits. Dans la région, 50% des terres sont contrôlées par trente-six colonies. L’eau, denrée vitale dans cette vallée, leur est réservée.

« La politique officielle dans cette région est le nettoyage ethnique. » Les Palesti­niens ne sont tolérés ici que comme main-d’œuvre agricole. L’association se bat pour l’éducation, et pour reconquérir le droit de construire.

Accompagnés d’un volontaire irlandais, arrivé ici il y a quelques mois (à vélo nous dit-il…), nous faisons un large tour vers le nord de la vallée, un autre vers le sud. Les paysages sont aussi magnifiques qu’est grande la détresse des populations. Les nomades bédouins que nous rencontrons, campent dans des tentes misérables, privés d’eau malgré la présence d’une conduite d’alimentation d’eau qui passe sous leurs pieds, en direction de la colonie voisine. Une « zone de tir » (Firing area) a été délimitée par l’armée et inclut aujourd’hui leur zone de vie. À leurs risques et périls. Le dénuement extrême auquel ils sont astreints n’a d’autre but que de les voir se décourager, et partir…

Zochrot

Notre périple repasse par Tel-Aviv. Une rencontre avec Eitan Bronstein, qui nous reçoit dans les bureaux de l’ONG Zochrot (littéralement « elles se souviennent » en hébreu), qui vise à sensibiliser la société israélienne à la réalité de la Nakba (en arabe : « catastrophe ») palestinienne, considérant que les juifs en Israël ont le devoir de se rappeler clairement les évènements de 1948.

Zochrot mène différents projets pour faire avancer la compréhension de la Nakba et de ses conséquences. Son site internet est l’un de ces projets. Il présente des informations sur les localités palestiniennes détruites par Israël en 1948 et sur la place de la Nakba dans la vie d’aujourd’hui.

Zochrot est une de ces voix, une voix qui cherche la reconnaissance de l’injustice, et de nouveaux chemins vers le changement et la réparation.

Jaffa, la reconquête immobilière

Ultime étape du voyage, une visite de la vieille ville de Jaffa, immédiatement voisine de Tel-Aviv à son extrémité sud, et aujourd’hui quasiment intégrée dans la capitale. Notre guide est le seul Palestinien membre du conseil municipal de Tel-Aviv. Cette cité ancienne, port actif depuis l’Antiquité, est un lieu de tensions fortes entre les Arabes, sa population d’origine, et les Israéliens, qui la conquièrent progressivement par tous les moyens. La « loi des absents » permet la confiscation par l’État des habitations même brièvement laissées inoccupées par leurs propriétaires. Elle subit aujourd’hui une « gentrification » qui voit les prix s’envoler, ce qui en chasse les habitants arabes, au profit de projets de promotion immobilière haut de gamme, destinés à une population juive aisée. C’est le lieu aussi des expériences d’architecture contemporaine les plus marquantes en Israël. La plage a été entièrement remodelée, présentant aujourd’hui une vaste promenade dégagée, aménagée sur les décombres des quartiers rasés au bulldozer. La population arabe est en voie de diminution par ces opérations successives de confiscations de maisons, et les quartiers anciens se transforment au bénéfice d’une population juive nantie qui s’y implante avec d’importants moyens financiers. Le « deux chambres-terrasse-vue sur mer » se vend plus d’un million d’euros.

Retour à Jérusalem

Comme convenu nous revoyons nos amis israéliens du premier soir. La conversation tourne en rond puis, inévitablement, nous déversons ce trop-plein d’images, de vécu, de malaise, qui nous déborde. À la projection des photos qui ont rempli nos cartes mémoire, nos hôtes ouvrent des yeux incrédules. On dirait que jamais ils n’ont approché le mur, jamais ils n’ont mis les pieds en Cisjordanie, jamais ils ne traversent Jérusalem Est. Le mur, pourtant, est à moins de cinq-cents mètres de leur appartement, au bout de leur rue.

Il n’empêche : nous leur mettons sous le regard les cartes détaillées du mur encerclant Qalqilya, les photos d’Hébron et de ses rues protégées de treillis, Bethléem et sa muraille de béton. Leur réaction correspond à ce qui semble être pour beaucoup de Juifs israéliens une volontaire cécité, une surdité consentie, face à tout ce qu’ils ne souhaitent, finalement, pas voir, ni savoir.

Ils nous avoueront d’ailleurs qu’avec leurs trois enfants, aujourd’hui dans la trentaine, jamais les expériences vécues comme soldats en service ne sont évoquées. Chacun semble garder pour soi les traumatismes vécus, dans un réflexe de participation inconditionnelle à la société israélienne. Et tant pis pour ces encombrants Palestiniens dont Israël attend la dilution dans la région, et espère ardemment qu’ils rallieront tous une diaspora libérant la Terre Promise, le Grand Israël.

La dernière phrase échangée avec un Israélien avant de monter dans l’avion du retour, est le « No » en réponse à la question d’une agent de sécurité à l’enregistrement des bagages : « Have you any bomb or weapon in your luggage ? ».

[1Office for the Coordination of Humanitarian Affairs.

[2TIPH, Temporary International Presence in the City of Hebron.

[3Le terme est contestable. On parle aussi de « politicide » ou « policide », voire plus crument de crime de guerre.