L’idéologie de Bart De Wever, par Bart De Wever. Identité et démocratie

Dans une tribune du Monde du 12 février, Guy Verhofstadt était intervenu dans le débat français sur l’identité nationale, en mettant en avant le cosmopolitisme. Bart De Wever a émis une position critique : l’affirmation de l’identité - y compris flamande - ne mène pas forcément à un nationalisme fermé.

Le débat français sur l’identité nationale s’est vite embourbé dans une petite tournée d’islamophobie procédant de l’extrême droite. À gauche, comme c’était prévisible, on a répondu à partir de cette position de départ : le seul lien possible entre identité et citoyenneté est d’exclusion. […]

Cette opposition stricte entre nationalisme civil et nationalisme ethnique, sur laquelle Verhofstadt table encore, est contredite par une évidence : tout concept d’identité (nationale) procède d’un mixte d’éléments civils et culturels.

Pour une approche équilibrée et dynamique de l’identité

Cette affirmation ouvre à une approche plus équilibrée et dynamique selon laquelle le vécu collectif d’une identité est à évaluer sur la base de la façon dont celle-ci est définie concrètement.

Si l’accent porte sur des éléments ethno-culturels que les allochtones ne peuvent faire leurs, cela donne un nationalisme fermé qui peut servir d’appui à une mobilisation contre l’autre. Si, par contre, l’accent porte sur une citoyenneté basée sur des éléments civils et culturels, cela donne un nationalisme inclusif.

La plus-value sociétale d’un vécu sain de l’identité consiste avant tout dans la création d’une communauté éthique. Dire qui on est, ce n’est pas un énoncé laissé à notre libre choix. Cela relie le locuteur à tous les joueurs de la même équipe et vice-versa. Dans ce contexte, l’organisation d’une solidarité implicite va de soi. L’identité donne aussi réponse à la question de savoir qui appartient au peuple ou non. Ainsi se crée une communauté démocratique. […]

Le cas de la Belgique

Qu’est-ce que cela donne à penser dans le cas de la Belgique ? Contrairement à la conception largement répandue, la Belgique, en tant qu’État nation, n’était pas une construction purement artificielle. Une identité des Pays-Bas du Sud existait de longue date et fut à la base de la réussite de la révolution de 1830. Le jeune État-nation fut défini culturellement comme émanation de sa haute bourgeoisie, laquelle bénéficiait du suffrage censitaire et était entièrement francophone. En matière de langues, signalait à juste titre Charles Rogier, la liberté fut définie dans la Constitution comme la liberté pour les francophones de ne jamais avoir à apprendre le néerlandais.

Dans cette optique, l’historien Herman Van Goethem situe la première lézarde dans l’État-nation belge en 1893, avec l’élargissement du droit de vote. Avec ce changement, le Flamand ordinaire, dénué de la connaissance du français, entra dans la démocratie belge. Le mouvement flamand évolua progressivement : de l’ambition de donner une meilleure définition à la Belgique […] à l’organisation d’une sous-nation flamande.

En même temps, la prise de pouvoir flamande provoqua un contre-mouvement francophone. À partir de là, la lézarde dans l’État-nation belge allait se creuser jusqu’à devenir une rupture irréparable : dans les années soixante, la démocratie Belgique se dédoubla complètement en entités autonomes, flamande et francophone. Depuis ce moment, la Belgique n’est plus une communauté éthique ou démocratique.

Elle a rapidement évolué vers ce que Karel De Gucht (Open VLD) a un jour décrit comme une conférence diplomatique perpétuelle. Sa force effective de gouvernance en tant qu’autorité publique directe est devenue de plus en plus problématique. La partie flamande de l’État fait preuve d’ambition pour combler le vide et soutient une identité flamande qui se renforce en termes objectifs. Mais en termes subjectifs, le projet flamand n’a pas encore réussi à convaincre l’ensemble de la population. Par conséquent, l’abandon de la Belgique et le choix de la Flandre ne mènent pas (encore) au positionnement de l’opinion publique flamande sur d’autres lignes de fracture. Provisoirement, il en résulte une paralysie de l’État fédéral et un vécu de l’identité (aussi bien belge que flamande) trop problématique et trop faible pour offrir une plus-value à une citoyenneté active.

Les plus-values d’un vécu sain de l’identité sont donc encore devant nous. C’est dommage quand on scrute les alternatives qui se profilent. D’un côté, le nationalisme fermé qui nous place dans une dialectique d’opposition et de conflit. De l’autre, la citoyenneté postnationale de Verhofstadt. […] Pour les nantis, le rêve libéral ultime désormais est de s’affranchir complètement par rapport à des structures communautaires. Les moins chanceux vivent la menace d’un monde désagréable dans lequel ils ne peuvent se voir que comme des individus qui rament sur une surface culturelle, économique et démocratique.

Traduit du néerlandais par Paul Géradin