Humanisme et combat politique. Quelle société pour un individu sans repères

Marie Peltier

Introduction de Joëlle Kwaschin

Radicalisme religieux, postures idéologiques extrêmes, recours aux théories du complot…, traduisent une recherche de « Vérité » que les milieux progressistes rejettent en raison de leurs outrances et de leur simplisme. Or, dit Marie Peltier, dans le premier texte de ce petit ensemble, il faut prendre au sérieux cette quête de sens et ne pas laisser l’extrême droite s’y engouffrer. Dans leur foisonnement désordonné, ces mouvements traduisent une double aspiration à un retour du collectif et à la redéfinition d’un cadre à laquelle on peut répondre en reprenant et en poursuivant notre construction humaniste et progressiste : un sujet libéré et autonome ne peut tenir que s’il porte avec d’autres un projet de société qui refuse l’individu consommateur. Comment construire une parole personnelle et collective aujourd’hui ?
Certes, le récent élan de solidarité envers les migrants est réconfortant parce qu’il replace l’humain au centre de l’engagement, mais, poursuit Pierre Coopman, si le « cœur parle », ce n’est jamais qu’avec ses « vérités jamais tout à fait fausses, mais jamais assez complètes ». Cet engagement ne nous dispense donc pas de dresser des généalogies détaillées. S’appuyant, entre autres, sur Jean-Pierre Filiu, Pierre Coopman explique que si le régime syrien a une responsabilité écrasante dans les catastrophes qui jettent des millions de personnes sur les routes de l’exil, il faut à tout le moins remonter à la fin de l’Empire ottoman pour comprendre le conflit syrien et l’avènement de Daech. Avec Jean-Pierre Dupuy, il plaide pour un « catastrophisme éclairé » postulant que les catastrophes ont déjà lieu et qu’il faut éviter leur répétition et leur aggravation. L’élan de solidarité avec les réfugiés ne sera-t-il qu’un feu de paille, une éphémère chaleur humaine ou mènera-t-il à un véritable combat politique ?

Une nouvelle recherche de collectif s’exprime aujourd’hui à travers des phénomènes divers, qui peuvent sembler à première vue « opposés » : succès des lectures complotistes, regain du radicalisme religieux, enfouissement dans des postures idéologiques extrêmes, dans des projets alternatifs divers, souvent fondés avant toute chose sur le rejet d’une société qui ne semble plus faire sens. Cette quête, authentique et puissante, trouve en réalité peu de réponses en dehors des sphères identitaires et réactionnaires. Les milieux progressistes semblent la sous-estimer ou, pire, s’y engouffrer en alimentant une confusion qui porte préjudice à leurs valeurs d’émancipation sociale. Il y a aujourd’hui un vide d’une parole à la fois porteuse de lien, de cadre et de perspective. Vide dont profitent l’obscurantisme, l’extrême droite et, plus largement, les sphères fascisantes et tous leurs sbires.

Retour de la « fin de l’histoire »

Ces phénomènes de rupture, dont on observe pour certains aujourd’hui les dégâts terribles qu’ils peuvent engendrer, peuvent paraitre au premier regard épars. Quoi de commun en effet entre des « mouvements » comme ceux de la « complosphère », de Daech, de certains milieux d’extrême gauche « anti-impérialistes », de milieux identitaires islamophobes, d’une partie des milieux ultra-laïcs ou de certains défenseurs d’une écologie radicale ?

À se pencher sur leurs mantras rhétoriques et sémantiques, ils partagent pourtant un même imaginaire mainstream, très proche de celui de la « fin de l’histoire » du communisme. Ils entretiennent l’illusion de pouvoir faire table rase, d’être capables de proposer un nouveau départ à « zéro », de se déconnecter de toutes les autres réalités qui les entourent. Ils ont en commun une même chimère, celle de reconstruire de la « Vérité » par le rejet, l’expulsion, l’exclusion, l’exclusivité. Dans tous ces cas, il est question de rétablir une dynamique de retour aux dogmes : dogme de la croissance ou de la décroissance, du matérialisme ou de la transcendance, la « vérité religieuse » ou de la « vérité athée », de l’impérialisme ou de l’anti-impérialisme, de la désignation d’ennemis essentialisés, le plus souvent Juifs ou musulmans.

Ces dogmes et idéologies manichéennes que nous pensions, depuis deux générations déjà, avoir laissé derrière nous, semblent ainsi faire un comeback retentissant. Persuadés d’être devenus des individus « libres », relativistes à bien des égards, capables de construire, seuls, nos propres réponses, nous faisons face à un retour de la « croyance clé sur porte », qui semble gagner chaque jour un peu plus d’adeptes.

Retour en arrière, donc ? Régression ? Oui, en ce sens que sont réactivés des carcans que nous pensions avoir résolument abandonnés. Mais derrière cela pourtant, et derrière toutes les réserves et condamnations nécessaires à opposer à de tels mécanismes de rupture — particulièrement quand ils engendrent de la violence — nous ne pouvons ignorer, sauf à la creuser, une soif réelle, qui s’exprime à travers une double aspiration : celle d’un retour au collectif et celle d’une redéfinition d’un cadre. D’un collectif qui donne sens. D’un cadre qui structure.

Crise de l’individu, faillite du collectif

La question réside sans doute dans une certaine « crise de l’individualisme ». Si nous nous entendons, depuis maintenant au moins quarante ans, pour défendre envers et contre tout nos « droits individuels », nous les avons souvent réduits avec le temps à épouser une visée foncièrement consumériste et narcissique. Nous avons laissé progressivement de côté ce qui fait le fondement de notre construction humaniste et progressiste : un individu ne peut exister comme individu au sein d’une société que s’il est capable de se penser, de s’exprimer et de se vivre en sujet. L’individu n’est « viable » que s’il est sujet pensant, libre et autonome. Un individu capable donc de soutenir sa propre colonne vertébrale, et dont l’interaction avec d’autres n’engendre ni dépendance ni aliénation. Un individu qui ne peut tenir à long terme que s’il porte, avec d’autres, un projet de société.

Or, cette position exigeante peut non seulement générer de l’angoisse, mais aussi se montrer foncièrement incompatible avec la visée consumériste qui sous-tend désormais à bien des égards le politique et la vision collective de la vie en société.

L’individu, ce trésor de nos luttes, semble à nouveau tenté de se dissoudre dans « plus grand que lui », comme si avait grandi en lui une peur devenue envahissante, générée par l’exigence d’une autonomie devenue trop lourde à porter. Comme si, au fil du temps, l’individu s’était narcissisé et avait confondu sa condition de sujet avec celle d’objet. Comme si l’égo l’avait supplanté. Cet égo, par définition fébrile, qui n’a qu’un seul moteur : celui de trouver d’autres miroirs pour se sentir exister.

Recherche de la toute-puissance et réponses réactionnaires

Car là est bien l’impasse actuelle des milieux progressistes : si les sphères réactionnaires ont compris qu’elles pouvaient surfer sur ce narcissisme ambiant, en offrant des réponses simples, binaires, venant nourrir un sentiment de toute-puissance abondamment recherché et nourri par le consumérisme ambiant, les réseaux attachés à l’émancipation sociale, à la défense des droits humains et à la démocratie semblent au contraire se trouver désarmés. Comme si cette nouvelle matrice était incompatible avec le « logiciel militant » de la gauche, sauf à glisser vers des compromissions de plus en plus fréquentes et servant précisément ces mêmes réponses réactionnaires.

Le défi pour les sphères progressistes est donc double : à la fois contrer ces réponses réactionnaires et contrer un modèle de société de plus en plus fondé sur l’individu-objet. Il s’agit d’un chantier colossal, qui nous oblige non seulement à nous réappuyer sur les racines de notre engagement, mais aussi à pouvoir les « traduire », les actualiser en des termes qui font sens dans un contexte où la parole d’émancipation paraît de plus en plus inaudible, « démodée », voire passéiste. La difficulté principale résidant dans le fait qu’une telle réponse sera nécessairement complexe, nuancée, non paradigmatique, si nous voulons éviter de glisser vers ce que nous désirons combattre.

Face à la complexité, quelle parole audible ?

Contrer des réponses simples, binaires, clivantes par des réponses de la même nature conduit à l’impasse et à la perpétuation d’une dynamique mortifère. On ne peut contrer le « prêt-à-porter symbolique » par un autre « prêt-à-porter symbolique ». L’enjeu est donc à la fois de restaurer la conviction que seul un individu libre, autonome est un individu viable, et de proposer une parole collective, capable de structurer cet individu et de lui offrir un cadre porteur de sens. Une parole qui se devra d’être attentive à répondre à cette soif de perspective et cette recherche de nouvelles formes de liens entre citoyens.

Quelle parole alors, pour relever un tel défi ? Quelle parole capable d’être à la fois « personnelle », propre à chaque individu, et « collective », moteur pour avancer ensemble ? Maurice Bellet dans La quatrième hypothèse, essai paru en 2001 (éditions Desclée de Brouwer), esquissait déjà ceci : « Ce qui nourrit la pensée vive, c’est ce qui irrite et déconcerte la pensée fixe : à savoir les tensions, les écarts. Pris comme problèmes à résoudre, ils sont justement insolubles : impossible de les laisser derrière soi, ils demeurent, ils sont le lieu de la pensée. L’écart exige l’invention […] Mais il faut que l’écart soit dans l’un, l’un paradoxal qui en fait comme les noces de la pensée. […] Ainsi envers toutes les scissions où nous sommes enfoncés : le corps et l’âme, le sujet et le social, l’homme et l’univers, le concept et l’image, le vouloir et le désir, etc. Non pour arranger et dissoudre dans une unification commode : mais pour poser l’unité au principe et par elle pousser au maximum tous les possibles, dans toutes les directions. […] [Car] la tension suprême, c’est l’homme même. »

C’est bien de l’homme même dont il est question. À la fois (ré)installer les conditions de la créativité, de l’invention, de la parole individuelle, du véritable échange, que notre société numérisée et « consumérisée » a tendance à éteindre et étouffer, faisant de nous des perroquets, des machines à reproduction de la pensée — tout en étant convaincus d’être hautement « subversifs » — dynamique dont profitent tous les mécanismes de rupture précités. Et replacer l’humain au centre de nos préoccupations et de nos débats si souvent déconnectés, formatés, policés, déshumanisants et déshumanisés, ouvrant une brèche dans laquelle certains projets « radicaux » viennent s’engouffrer. Comment ? La tâche est immense. Mais certaines dynamiques actuelles donnent de l’espoir en ce sens. Ainsi le récent élan de solidarité envers les migrants, prenant des formes parfois locales, originales ou nouvelles. Ou encore la prise de parole publique de nombreux citoyens après les attentats de Paris pour appeler à la rencontre, à l’unité, à créer des espaces de dialogue, non pas de manière idéologisée, mais de manière personnelle et créative. Ainsi aussi les services d’échange local qui se multiplient et proposent d’ouvrir un échange de compétences et de savoirs d’individu à individu, dans une perspective de partage et d’ouverture. Mais également l’émergence du « journalisme critique » sur internet, qui s’attache à décoder la presse et les médias, dans une démarche à la fois de vérification des faits et d’engagement citoyen.

Instaurer les conditions d’une parole créative. (Re)placer l’humain au centre de nos engagements. Défi conjoint qu’il s’agit sans doute de relever avec humilité et en même temps audace, chacun là où nous sommes, en tentant d’appliquer cette double exigence à notre propre égard, en espérant ensuite pouvoir essaimer…