"Hubert Pierlot, 1883-1963", de Pierre Van den Dungen

Michel Molitor

Entre 1945 et 1951, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la vie politique belge a été dominée par une crise majeure qui a déchiré groupes politiques et opinion publique autour des choix du roi Léopold III dans la conduite de la guerre. Dans leur livre L’an 40, la Belgique occupée [1], paru en 1971, Jules Gérard-Libois et José Gotovitch avaient rappelé les conditions dans lesquelles le roi et le gouvernement s’étaient séparés en mai 1940 sur un désaccord relatif à un choix fondamental : poursuivre ou non la guerre aux côtés de la Grande-Bretagne et de la France que l’agression allemande avait transformées en alliés. À ce moment précis, on ne soupçonnait pas encore l’effondrement militaire de la France qui allait suivre. Les mêmes auteurs reviendraient plus tard, en 1991, sur le sujet dans un autre ouvrage Léopold III, de l’an 40 à l’effacement [2] qui sera consacré au déroulement même de la crise. L’intérêt majeur de cette dernière analyse était d’ailleurs de montrer comment, au-delà de la recherche par les partis de l’appui des diverses fractions de l’opinion publique, le déchainement des passions politiques avait singulièrement compliqué la recherche de solution en débordant le cadre des régulations traditionnelles.

Une nouvelle lecture devenue un classique

En 1980, une lecture nouvelle de cette crise sera proposée par Jean Stengers dans un livre exemplaire, Léopold III et le gouvernement, les deux politiques belges de 1940 [3]. Cet ouvrage qui connaitra une nouvelle édition augmentée en 2002, demeure une analyse incontournable de la genèse de l’opposition qui va naitre et s’approfondir entre les deux branches du pouvoir exécutif, le roi et le gouvernement, sur la question de la politique internationale de la Belgique, de la conduite de la guerre et de la relation qu’il convenait d’adopter à l’égard des garants de l’indépendance du pays et aussi de la neutralité que celui-ci avait choisie dès 1936. Le divorce né en mai 1940 du choix du roi de rester en Belgique occupée alors que le gouvernement, ou une partie de celui-ci, après une période d’indétermination, décidera de rejoindre Londres et de poursuivre la guerre aux côtés de la Grande-Bretagne, s’approfondira pendant toute la durée de la guerre, malgré plusieurs tentatives de reprise de contact manifestées par le gouvernement. Après la libération du pays, le retour du gouvernement en 1944, la reprise de la vie politique, il ne sera pas possible de faire coïncider les justifications de ceux qui défendaient la personne du roi, en oubliant les effets politiques de ses choix, et les raisons du gouvernement. Diverses autres études publiées depuis démontreront d’ailleurs toute la justesse de l’analyse de Stengers.

Le principal mérite de cet ouvrage a été de proposer l’analyse qui manquait depuis le début ; la mise en évidence de l’existence de deux politiques belges en 1940. Cette différence d’interprétation sur la participation à la guerre, mais aussi sur les prérogatives respectives des deux branches de l’exécutif était la source même de la question royale. Si le livre de Stengers fit sensation à l’époque, c’est parce qu’il démontrait de la manière la plus claire l’erreur politique, mais aussi constitutionnelle, du roi et de son entourage. La question n’était d’ailleurs pas tellement de savoir à qui l’histoire a finalement donné raison que d’établir la justesse de la thèse du gouvernement et de montrer comment le roi en était arrivé à défendre une politique personnelle qui n’était plus couverte, comme la Constitution l’impose, par l’autorité ministérielle. Il s’agissait également d’établir comment la conduite du roi avait finalement été, sinon avalisée, du moins couverte par une partie de l’opinion publique et certaines autorités morales ou religieuses qui n’avaient pu distinguer la cause de la monarchie de celle du roi qui l’avait mise en péril. Rétrospectivement, on peut comprendre comment cinquante ans plus tard, un Premier ministre, Wilfried Maertens, confronté à un autre divorce entre le roi et le gouvernement lorsque Baudouin ier refusait de signer la loi relative à la dépénalisation de l’interruption de grossesse, a trouvé dans le livre de Stengers l’inspiration lui permettant de contourner, avec l’accord du roi lui-même, cette objection que lui dictait sa conscience [4].

Les personnages de l’Histoire

Plusieurs ouvrages à caractère biographique, mémoires ou livres de souvenirs, ont fait parler les personnages de ce drame. Parmi eux, les mémoires de Paul-Henri Spaak, ministre des Affaires étrangères en 1940, Combats inachevés [5], publiées en 1969. Camille Gutt, ministre des Finances publie ses souvenirs en 1971 [6]. D’autres récits, de nature hagiographique ou justificatrice ont été publiés plus tôt, à partir de l’entourage de Léopold III. Mais, d’une manière étrange, pendant longtemps, on ne parlera pas d’un personnage central de cette page de l’histoire de Belgique, Hubert Pierlot, Premier ministre depuis 1939, qui poursuivra l’action du gouvernement pendant toute la guerre. Les deux biographies [7] qui lui ont été récemment consacrées, parues l’une en 2007 et l’autre en 2011, parleront à son sujet d’omertà, le silence organisé autour de la figure d’un homme qui s’est opposé à la politique de Léopold III parce qu’il l’estimait inappropriée et non fondée alors que son origine, sa trajectoire politique et ses choix personnels en faisaient un défenseur intransigeant de la monarchie. C’est d’ailleurs, comme on le verra plus loin, son attachement à l’institution monarchique qui l’a conduit à s’opposer aux choix du roi, transformant rapidement l’ancien Premier ministre en cible des critiques véhémentes de l’opinion publique dont il était théoriquement le plus proche.

Avant la publication de ces biographies, et indépendamment des témoignages d’estime manifestés à maintes reprises par des hommes qui comme Paul-Henri Spaak et Camille Gutt avaient partagé l’expérience du gouvernement à Londres, deux livres avaient rendu justice au Premier ministre Hubert Pierlot. Dans son ouvrage, Mémoires 1912-1940, Aux avant-postes [8], paru en 1994, Pierre d’Ydewalle qui fut son chef de cabinet dès 1939 (à vingt-sept ans !) décrit minutieusement l’action du gouvernement dirigé par Hubert Pierlot entre avril 1939 et septembre 1940, moment où celui-ci partira en Angleterre. Sans rien cacher des flottements et des indéterminations qui vont caractériser le gouvernement et les parlementaires repliés en France avant le départ pour l’Angleterre d’une partie de l’équipe gouvernementale, d’Ydewalle montre comment le Premier ministre va se convaincre de poursuivre l’action du gouvernement, seul représentant légitime de l’autorité politique.

Par ailleurs, en 2003, Jean Stengers et Ginette Kurgan-van Hertenryck éditeront un livre de souvenir d’André de Staercke, chef de cabinet (à vingt-neuf ans !) d’Hubert Pierlot, secrétaire du Conseil des ministres à Londres entre 1942 et 1944, et secrétaire du Régent entre 1944 et le retour de Léopold III en 1950 : Tout cela a passé comme une ombre, Mémoires sur la Régence et la Question royale [9]. Hubert Pierlot est un personnage central de cet ouvrage qui rendra hommage à son action, à sa personne, à sa détermination à respecter la Constitution et les institutions de la Belgique pendant la durée de la guerre. Ce témoignage de mémorialiste, passionnant à maints égards, est aussi une œuvre littéraire et une méditation sur les destinées humaines : « Les circonstances font le héros et le héros fait les circonstances. Ce qui fit Churchill défit Léopold III. Il est vrai que les temps étaient injustes. Ils exigeaient trop des hommes. Dans une période ordinaire et calme, ceux qui détiennent le pouvoir vivent sur l’illusion de leur valeur. Dans les époques troublées, cette illusion est la cause de leur chute » (p. 41). Le livre d’André de Staercke a probablement contribué à retirer Hubert Pierlot de l’oubli dans lequel l’avait enfermé une opinion publique ignorante de son rôle et un parti politique, le Parti social-chrétien (PSC), né au lendemain de la guerre des cendres du Parti catholique, trop heureux d’oublier ses profondes divisions lors de la Question royale.

Quatre ans plus tard, en 2007, Thierry Grosbois, dans la première véritable biographie consacrée à Hubert Pierlot, partira du même constat. Il ajoutera que le rejet de certains des « hommes de Londres », Hubert Pierlot, Camille Gutt et André de Staercke, dans l’« oubli intérieur » s’expliquait aussi par un désir de « réconciliation » au moment même où Baudouin Ier commençait son règne. Thierry Grosbois écrit aussi qu’une partie de la difficulté à traiter de manière approfondie de ces époques maltraitées par l’histoire vient de la difficulté d’accéder à des sources correctes. « La Belgique s’illustre par son culte du secret et sa négligence envers son patrimoine archivistique » (p. 12). Entre 1945 et 1951 de nombreux documents à caractère polémique publiés, notamment par des sources proches de Léopold III, ont contribué à réduire l’histoire à un conflit entre Léopold III et Hubert Pierlot, négligeant ou ignorant les causes profondes du conflit et la ligne rouge de l’action de l’ancien Premier ministre. Malgré la difficulté de l’accès aux sources, Thierry Grosbois a reconstitué de manière claire l’itinéraire d’Hubert Pierlot depuis son entrée au Sénat en 1925 jusqu’à son effacement après 1946.

Une nouvelle biographie

Très récemment, en 2011, une nouvelle biographie d’Hubert Pierlot a été publiée par Pierre Van den Dungen, Hubert Pierlot, 1883-1963 [10]. Si, sur l’essentiel, elle ne s’écarte pas du récit et des analyses de Thierry Grosbois, elle a néanmoins une particularité qui fait son originalité : l’auteur a eu accès à l’ensemble des archives personnelles de l’ancien Premier ministre, conservées jusque-là par sa famille et auxquelles peu de personnes avaient accédé [11]. Ces données sont évidemment très importantes parce qu’elles permettent de confronter les témoignages extérieurs, les sources « objectives » (rapports officiels, procès-verbaux, correspondance) et les documents personnels, parmi lesquels les notes ou carnets personnels offrent un éclairage plus réflexif sur le personnage et l’élaboration de son action. Pour ce motif, et en raison du caractère récent de cette publication, on en suivra ici le développement tout en signalant que les deux biographies sont de valeur et également dignes d’intérêt.

Hubert Pierlot nait dans une famille de notables ardennais : « Milieu aisé, également pieux et adepte d’un catholicisme social qui sait se montrer généreux » (p. 22). Il fait ses études de droit à l’UCL après un bref passage à l’École royale militaire et s’inscrit au barreau de Bruxelles en 1908. Il découvre l’Amérique du Nord à l’occasion d’un voyage au Canada en 1910. En 1914, dès l’offensive allemande, il s’engage comme volontaire de guerre et passera cinquante-deux mois au front. L’expérience de la guerre sera fondatrice : « La personnalité de jadis a vécu » (p. 36). Dans ses carnets, il critique « l’égoïsme, l’orgueil et le ridicule » de l’état-major (p. 44). Relevant divers épisodes de sa carrière militaire, PVDD note que « Tout l’homme est là : respectueux des codes, de la discipline, de la hiérarchie, mais refusant d’obéir aveuglément à un ordre qu’il jugerait contraire à la légalité ou à l’honneur. D’une piété janséniste, d’un rigorisme moral plus que pointilleux, il se montre toutefois capable d’humour et d’autodérision » (p. 45). Ces caractères réapparaitront dans les diverses étapes de sa vie.
Après la guerre, il se marie. Sa femme et lui auront sept enfants dont les naissances s’échelonneront entre 1921 et 1932. Il pratique avec intérêt son métier d’avocat, mais la vie politique et le débat public le passionnent. Élu au Sénat en 1926, il y restera jusqu’en 1946. PVDD analyse les milieux politiques de la droite catholique dans lesquels évolue alors Hubert Pierlot. Sa volonté de réformer et de moderniser l’État est une réponse à la crise du parlementarisme — thème majeur des années trente ; la restauration de l’autorité de l’État est une manière de répondre à la tentation du pouvoir fort. Ces idées et leur discussion le conduiront à croiser le sillage d’une génération qui émerge dans la vie publique au milieu des années trente ; parmi elle, quelques hommes qui s’attacheront à lui et lui resteront toujours fidèles : Daniel Ryelandt, Marcel Grégoire, William Ugeux, Pierre d’Ydewalle, André Molitor, André de Staercke et d’autres… Plusieurs d’entre eux appartiennent à la Cité chrétienne où Hubert Pierlot viendra régulièrement présenter et discuter ses idées.

L’action politique d’Hubert Pierlot

Hubert Pierlot sera un réformateur de l’Union catholique belge qu’il préside entre 1935 et 1938. Il affronte le rexisme lors des élections de 1936, mais ses réformes et le rajeunissement des cadres n’ont pu empêcher la déroute du parti catholique et le succès de Rex. Le quotidien La Libre Belgique, à l’époque moniteur d’un conservatisme étroit, n’aime pas les idées d’Hubert Pierlot. Celui-ci estime indispensable l’existence d’un autre quotidien destiné à l’opinion catholique et s’écartant du courant représenté par le journal de la famille Jourdain, propriétaire de La Libre Belgique. Ce journal sera le XXe siècle dont la direction sera confiée à William Ugeux ; il ne trouvera jamais le public qui aurait pu en assurer la pérennité et le journal disparaitra en 1940. La Libre Belgique ne lui pardonnera jamais cette tentative.

Hubert Pierlot conduit également son action politique au gouvernement ; il est ministre de l’Intérieur en 1930 et de l’Agriculture en 1936. Il gère ses charges avec rigueur. En 1936, il demande que la réforme administrative, la « réforme Camu », décidée par le gouvernement et qu’il soutient fermement, débute par son département. Le ministère des Finances suivra en 1938.

Le 2 février 1939, le roi Léopold III convoque le Conseil des ministres pour communiquer son insatisfaction devant la conduite des affaires par le gouvernement. Le contenu de cette admonestation n’est pas rendu public, mais la presse en divulgue l’essentiel. PVDD rappelle que cette initiative, passablement inhabituelle, vient du fait que « le roi et ses conseillers acceptent mal l’érosion du pouvoir royal qu’engendre la démocratisation des institutions » (p. 87). Cet épisode pèsera sur les relations entre le roi et le gouvernement.

Après les élections du printemps 1939, Hubert Pierlot est nommé Premier ministre. Trois coalitions vont se succéder jusqu’en novembre 1939 alors que l’état de guerre existe entre l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne à la suite de l’invasion de la Pologne par le Reich allemand. Les relations sont tendues entre le gouvernement et le roi qui souhaite une diminution du nombre des ministres. En réalité, il souhaite la démission d’Hubert Pierlot dont il déplore le manque de souplesse. Léopold III a même pressenti Maurice Lippens, du parti libéral, pour prendre la tête du gouvernement. En janvier 1940, le roi s’oppose à la création du département du Premier ministre préconisé par la réforme Camu, ce qui semblerait indiquer la crainte d’une prééminence du Premier ministre dans l’exécutif au détriment de l’autorité royale.

Au-delà de ces tensions, les véritables divergences vont apparaitre sur la question cruciale du commandement suprême de l’armée. Léopold III est convaincu que la Constitution confie le commandement de l’armée au roi. Hubert Pierlot ne partage pas ce point de vue. Selon le Premier ministre, dans toute circonstance, la personne royale et ses actes doivent rester couverts par la responsabilité ministérielle. La conduite de la guerre est l’affaire du gouvernement. Hubert Pierlot s’enquiert de ce sujet auprès de Charles de Broqueville, Premier ministre en 1914, confronté au même problème avec Albert ier. Il était parvenu à imposer au souverain la création d’un Conseil de la guerre en septembre 1914 dont l’objectif était d’impliquer l’ensemble du pouvoir exécutif dans les opérations militaires. Une autre divergence, aussi profonde, apparait sur la question de la neutralité du pays. La politique de neutralité a été adoptée en 1936 et le roi lui est favorable. Hubert Pierlot pense que l’objectif d’indépendance l’emporte sur la neutralité. Autrement dit, en cas de conflit « Pierlot voit une obligation morale, voire juridique, à poursuivre le combat jusqu’au jour d’une “paix qui laisse intacte notre indépendance et notre territoire” » (p. 108). Léopold III estime de son côté que le devoir impose de défendre le territoire du pays jusqu’à l’extrême limite. Il veut « dépasser la politique d’indépendance » qui n’est qu’une « étape pour arriver à la neutralité » (p. 108). Comme le note PVDD, les positions sont inconciliables (p. 109).

La guerre et le divorce entre le roi et le gouvernement

La suite des évènements est inscrite dans cette opposition. Le 10 mai 1940, les troupes allemandes entrent en Belgique, aux Pays-Bas et en France. Le 17 mai, le gouvernement presse le roi de quitter le pays comme l’ont fait d’autres souverains de pays envahis (Pays-Bas et Norvège). PVDD rappelle de manière détaillée les conditions de la séparation du roi et du gouvernement, et les arguments échangés de part et d’autre. Les ministres (H. Pierlot, P-H. Spaak et le général Denis, ministre de la Défense) qui le quittent lors de la dernière entrevue, dite « entrevue de Wijnendaele », le 25 mai, sont convaincus que l’intention du roi est de constituer un gouvernement sous l’occupation militaire allemande. Arrivés à Paris, ils retrouvent les autres membres du gouvernement. Tous refusent d’accorder au roi la signature ministérielle qui lui permettrait d’acter la démission du gouvernement. Au contraire, se basant sur l’avis de juristes, le gouvernement va estimer que l’article 82 de la Constitution relatif à l’impossibilité de régner est d’application dans les circonstances présentes et qu’il dispose dès lors de l’ensemble des prérogatives du pouvoir exécutif. Cette doctrine, adoptée par une assemblée de parlementaires belges réunie à Limoges le 29 mai, sera d’application pendant toute la durée de la guerre (p. 138). La veille, le 28 mai, Hubert Pierlot avait dénoncé à la radio française les conditions dans lesquelles le roi avait décidé d’ouvrir des négociations séparées de capitulation, se désolidarisant des armées françaises et britanniques. Le roi ne lui pardonnera jamais ces propos qui seront très vivement critiqués par une partie importante de l’opinion publique en Belgique. La présence, en France, de très nombreux réfugiés belges qu’il fallait protéger de la vindicte de ceux qui voyaient dans la capitulation de l’armée belge une des causes de l’effondrement du front français, explique le ton et le fond de ces propos, tout comme d’ailleurs le profond désarroi dans lequel se trouvent le Premier ministre et son gouvernement. PVDD insiste longuement sur la genèse de ce discours condamnant la politique du roi, sur ses effets et ses conséquences, en Belgique comme dans le camp des Alliés, montrant notamment comment les positions des uns et des autres se distribuent sur une gamme complexe allant de la condamnation de la position du roi à son entérinement, passant par des attitudes d’acceptation contrainte au motif de la situation dont il fallait s’accommoder. Pour beaucoup, la réalité imposait des choix qui n’étaient ni noirs ni blancs, mais qui incorporaient les contraintes de l’heure. Dans ce contexte, Hubert Pierlot, déchiré entre sentiments intimes et le respect scrupuleux de ce qu’il définissait comme ses devoirs, a tenté de maintenir un cap incertain.

Suivront des mois d’errance et de déréliction pour les autorités politiques belges en France. De Paris à Limoges et de Bordeaux à Vichy, parlementaires et ministres tenteront, sans vraiment y parvenir, de maintenir un minimum d’activités politiques. Plusieurs rejoindront la Belgique. Des contacts sont maintenus ou renoués avec les autorités administratives ou économiques du pays occupé. Le gouvernement tente de rétablir des relations avec les postes diplomatiques belges à l’étranger qui adoptent des attitudes disparates. Le ministre des Colonies, Albert De Vleeschauwer, est nommé administrateur général du Congo belge avec les pleins pouvoirs sur la colonie et part aussitôt à Londres. Le ministre des Finances, Camille Gutt, rejoint Londres quelque temps après. Enfin, en octobre 1940, au travers de péripéties rocambolesques, Hubert Pierlot et Paul-Henri Spaak arrivent à leur tour dans la capitale britannique pour y reconstituer l’action du gouvernement belge.

Pour les autorités britanniques, la présence du gouvernement belge à Londres est très importante car elle renforce la légitimité de leur leadeurship dans la résistance au Reich allemand. Elles poussent à l’élargissement de l’équipe ministérielle au-delà des quatre personnes qui la constituent. Hubert Pierlot résistera toujours à ces pressions, affirmant sa volonté de rester dans les limites de la Constitution et donc de maintenir la composition du gouvernement telle qu’elle était avant l’entrée en guerre de la Belgique. Il gardera cette préoccupation tout au long du conflit, acceptant d’y inclure quelques autres ministres arrivés de Belgique et en leur adjoignant, à partir de 1942, des sous-secrétaires d’État choisis parmi les parlementaires ou les hauts fonctionnaires présents à Londres. De la même manière, il n’acceptera pas de reconstituer à Londres une institution parlementaire ; il acceptera tout au plus la création d’un « Conseil consultatif » avec lequel les relations ne seront pas toujours faciles.

Le défi pour le gouvernement est immense. Il s’agit d’assurer la présence de la Belgique aux côtés des Alliés, d’accréditer cette présence par des actes politiques, de reconstruire des relations avec diverses instances de la Belgique occupée, d’affirmer son autorité sur les postes diplomatiques belges à l’étranger et sur la colonie — le Congo belge aux ressources importantes pour l’effort de guerre, de contrôler les maigres troupes belges en Angleterre divisées entre partisans et adversaires de la politique du roi Léopold III. Le gouvernement doit aussi établir des réseaux de communication avec la Belgique occupée, susciter des réseaux de résistance ou soutenir ceux qui se sont créés à l’initiative de divers milieux. Il n’existe nulle part d’unanimité. Les milieux diplomatiques sont divisés. Hubert Pierlot devra rappeler la distinction entre le serment de fidélité au roi et le service d’une politique. Les réseaux de résistance, articulés à diverses composantes de l’establishment ou de la société belge sont traversés de multiples intrigues. Certaines composantes de la résistance souhaitent travailler directement avec les Anglais alors que d’autres reconnaissent explicitement l’autorité du gouvernement belge. La question de la confiance se pose de manière d’autant plus aigüe que les autorités britanniques, pour favorables qu’elles soient à la présence et à l’action du gouvernement belge à Londres, n’en privilégient pas moins de manière très utilitariste leurs propres intérêts militaires. Les chapitres consacrés à l’activité du gouvernement à Londres sont passionnants. On ne peut d’ailleurs qu’applaudir l’auteur quand il écrit que l’histoire du gouvernement à Londres et des « hommes de Londres » reste encore à écrire. On ajoutera : à partir de sources belges et de sources britanniques.

Un des aspects les plus passionnants du livre de PVDD est de montrer combien, dans ces multiples efforts, a été important le jeu des relations personnelles, des arguments et des convictions. Pour une partie de ses interlocuteurs, le gouvernement ne disposait, au départ, que d’une faible légitimité et, jusqu’en 1942 en tout cas, lui faire confiance comportait une part de risque importante. À cet égard, le rôle d’hommes comme Georges Theunis, ministre d’État en mission à New York, a été capital. Il fallait également assurer la cohésion du gouvernement et empêcher l’action d’électrons libres. Dans le chapitre passionnant consacré au Congo, PVDD montre comment l’action du gouvernement a été marquée par trois préoccupations dominantes. Tout d’abord, il était impérieux de limiter la politique très personnelle du ministre des Colonies et de rétablir un équilibre de pouvoir au profit du gouverneur du Congo, Pierre Ryckmans. Une autre urgence était de remettre au pas certains milieux coloniaux contestant l’autorité du « gouvernement de Londres », menés à Elizabethville par un prélat comme Mgr de Hemptinne, ultra et royaliste, craignant une mainmise anglaise sur le Congo. Plus important encore, il s’agissait de négocier avec les Alliés et les milieux financiers de la colonie les conditions de la vente des matières premières, minières et agricoles, nécessaires à l’effort de guerre. Ces actions soudent le trio de ministres qui en constituent le cœur : Hubert Pierlot, Paul-Henri Spaak, Camille Gutt qui, malgré la différence d’âges, de sensibilités philosophiques, de tempéraments, sont animés par une solidarité sans défaut. Les peines privées ne manquent pas. C. Gutt perdra deux fils au combat. H. Pierlot perdra ses deux fils ainés dans l’incendie d’un train en Angleterre, il perdra un frère en déportation et son beau-frère, François De Kinder, envoyé en Belgique porteur d’un message destiné au roi, sera capturé et fusillé par les Allemands.

Le gouvernement consacrera, surtout à partir de 1943, un effort considérable à la préparation de l’après-guerre. L’action administrative des secrétaires généraux en Belgique occupée est examinée et il est décidé de l’encadrer strictement en annulant, dès le rétablissement du gouvernement en Belgique, les actes qui seraient sortis de la légalité. Il s’agit également d’établir les critères à partir desquels l’activité économique des entreprises sous l’occupation allemande sera évaluée. On trace les contours et les objectifs de la « société future » : politique monétaire, politique de l’emploi et protection sociale. On se préoccupera également dès 1944 du contrôle des mouvements de résistance et de leur réintégration dans l’ordre civil. La préparation de l’après-guerre passe aussi par le rétablissement des relations avec le roi. Des contacts ont été établis dès 1942 par l’intermédiaire du « comité Gilles », instance relais du gouvernement en Belgique occupée, mais ils n’aboutissent pas. En 1943, un émissaire du gouvernement, François De Kinder, est chargé d’apporter au cardinal Van Roey une lettre destinée au roi. La lettre précise le souhait du gouvernement de maintenir le roi sur le trône et lui demande de reconnaitre que la Belgique n’a jamais cessé d’être en guerre avec le Reich. La réponse du roi tardera et sera imprécise. D’autres contacts auront lieu, avec d’autres intermédiaires, mais sans réponses véritables. En vérité, le roi a préparé une autre réponse (le « testament politique »), très largement rédigée par un membre de son entourage, le général Van Overstraeten, et qui reprend pour l’essentiel ses idées politiques de l’avant-guerre. Le texte méconnait le rôle des Alliés dans la libération de la Belgique et insiste sur l’impérieuse nécessité d’une « réparation solennelle et entière » de la part des ministres pour leur attitude en 1940. Le texte exact ne sera connu du gouvernement que le 9 septembre 1944, le lendemain de son retour en Belgique, lorsqu’il sera remis au Premier ministre par les hauts magistrats à qui il avait été confié. Le gouvernement en connaissait néanmoins l’esprit depuis quelques mois et avait assez largement condamné l’exigence de réparation, comme d’ailleurs l’absence d’expression de reconnaissance du rôle des Alliés. Il avait décidé de garder la plus grande discrétion sur ce texte sans savoir que celui-ci avait été remis au général Montgomery qui l’avait aussitôt communiqué à Churchill lequel, depuis 1940, avait fort peu apprécié la politique du roi quant à la conduite de la guerre.

Le retour en Belgique et la naissance de la Question royale

Le gouvernement rentre à Bruxelles le 8 septembre 1944, quatre jours après que la ville eut été libérée par les troupes anglaises. Léopold III a été emmené en Allemagne le 7 juin, lendemain du débarquement allié en Normandie. En l’absence du roi, le gouvernement propose la Régence à son frère, le prince Charles, qui l’accepte sous réserve de l’approbation des Chambres. Le 19 septembre, le Premier ministre présente aux Chambres son rapport sur l’activité du gouvernement depuis mai 1940. Il rend hommage au chef de l’État « prisonnier de guerre ». La presse approuve ce discours. La Libre Belgique écrit : « On frémit si, en 1940, le gouvernement avait pris d’autres résolutions […] Aussi, M. Pierlot a bien mérité du pays » (p. 351). Le 26 septembre, le gouvernement tient son dernier conseil. H. Pierlot ne souhaite pas garder sa fonction de Premier ministre. Il est conscient néanmoins qu’il devra probablement poursuivre sa tâche. PVDD écrit : « Lucide, il notait alors que son gouvernement était celui de la situation… par défaut » (p. 351). Il prend donc les rênes d’un gouvernement d’Union nationale le 27 septembre à la composition complexe — « Londoniens », « Belges de la résistance intérieure », « techniciens »… — qui sera rapidement confronté à de redoutables difficultés : le désarmement de la résistance, la répression de la collaboration économique, la réforme monétaire, l’austérité alors que la guerre durera encore sept mois. En février 1945, Achille Van Acker lui succèdera à la tête d’un autre gouvernement d’Union nationale.

Pierlot retrouve sa charge de sénateur. Il participe au sein du Parti social-chrétien (PSC) qui a succédé à l’ancien Parti catholique, aux délibérations relatives à la situation du roi. Le parti est divisé sur la conduite à tenir alors qu’une bonne partie du monde politique (socialistes, communistes, une majorité des libéraux) est favorable à son abdication. Pierlot estime que le PSC ne doit pas lier son sort à celui du roi. Il expliquera à ses collègues du PSC les implications politiques du « Testament », notamment en matière de politique internationale. Surtout, il les conjure de refuser tout retour qui serait appuyé sur un plébiscite qu’il estime périlleux pour la démocratie.

Le 17 juillet 1945, le Premier ministre, Achille Van Acker, communiquera à la Chambre le contenu d’une lettre du roi à son frère Charles dans laquelle il subordonne son retour à une consultation populaire. PVDD : « Le roi sait que la majorité de l’opinion belge le soutient (surtout en Flandre). Mais, dans le même temps, il ne peut ignorer que, par sa décision, le Parlement va s’emparer de la Question royale » (p. 370). De fait, le Premier ministre fait voter par la Chambre et le Sénat un projet de loi qui fait d’une délibération des Chambres réunies la condition d’un retour du roi dans ses fonctions. Quelques jours plus tard, un débat difficile se déroule à la Chambre sur les négociations entre le gouvernement et le roi sur la question de son retour et, à cette occasion, on déballe sans réserve les critiques et arguments de tous ordres. Pierlot s’abstient de tout commentaire, mais, malgré cette réserve, ses relations avec ses collègues se tendent au sein du PSC. En 1946, les sections locales du PSC de la province du Luxembourg refuseront sa candidature aux élections sénatoriales, lui préférant un royaliste inconditionnel, Pierre Nothomb. Il refusera la cooptation que lui proposera le psc et clôturera de cette manière une carrière politique qui l’avait mené aux plus hautes fonctions dans des temps de périls extrêmes.

La vérité d’Hubert Pierlot

Le secrétaire de Léopold III, Jacques Piren­ne, avait été chargé par le roi de rédiger un « livre blanc » destiné à présenter les positions du roi. La publication du livre est retardée afin de ne pas interférer avec les élections de février 1946. Des éléments du livre sont néanmoins communiqués à La Libre Belgique ; ils ne dissimulent pas le caractère polémique de l’ouvrage. Hubert Pierlot a pu prendre connaissance du texte. PVDD : « Aux yeux de Pierlot, Pirenne a découvert la Couronne. En d’autres termes, le droit de réponse lui revient car l’adversaire a ouvert les hostilités » (p. 382). Et Pierlot déclare : « Le respect, poussé jusqu’au scrupule, de ce qui reste du secret dans lequel l’ancien ministre du roi est obligé, ne se comprendrait plus dès lors que sont livrés au jugement de l’opinion les actes que la Constitution a voulu couvrir du manteau de l’irresponsabilité » (idem). Il prépare pendant un an la défense de l’action de son gouvernement.

Finalement le « livre blanc » ne sera pas diffusé, mais une commission — désignée par le roi, mais non reconnue par le gouvernement, la commission Servais — l’utilisera, comme d’ailleurs d’autres documents et archives issus de l’entourage du roi. La commission déposera un rapport favorable à Léopold III. Hubert Pierlot s’indigne de ce plaidoyer déguisé qui n’utilise qu’une version de l’histoire. Reprenant l’historique de toute l’affaire à partir des archives gouvernementales et de ses propres notes, il publie en juillet 1947 une série d’articles dans Le Soir. Pour l’essentiel, il met en évidence la genèse et le développement des deux politiques : celle du gouvernement et celle du roi, et démontre les raisons constitutionnelles de l’opposition à la politique du roi, comme les implications politiques de celle-ci. En réalité, tout ce qui sera attesté par les historiens et les constitutionnalistes depuis. Les milieux « léopoldistes » et la droite du PSC reprocheront violemment ces articles à Hubert Pierlot qui est accusé de découvrir la Couronne. Une campagne haineuse et violente, dans laquelle se distinguera particulièrement La Libre Belgique, est engagée contre lui. Beaucoup de ceux qui le soutiennent sur le fond lui reprochent d’avoir voulu rendre publique cette vérité. D’autres, moins nombreux, le soutiennent ouvertement. Les pages consacrées par PVDD à cet épisode sont particulièrement impressionnantes tant elles mettent en évidence le jeu des passions politiques, de l’aveuglement et, fondamentalement, de l’impudeur d’un parti qui avait choisi de se faire le champion d’une cause impossible à défendre comme le démontreraient à la fois les résultats de la consultation populaire de 1950 sur le retour du roi et l’impossibilité de les mettre en œuvre. Une ultime polémique éclatera en 1950, à la veille de la consultation populaire. À la suite de la publication par La Libre Belgique d’un article inspiré par Pirenne et titré « C’est à l’invitation du roi que MM. Spaak et Pierlot sont partis à Londres » (399), Hubert Pierlot exigera un droit de réponse destiné à établir l’autre version des faits. PVDD démontre la falsification opérée par Pirenne (p. 398-399) en indiquant combien celle-ci participe de la volonté de démontrer que Léopold III n’avait pas commis les erreurs qu’on lui imputait.

Les dernières années de la vie d’Hubert Pierlot — il meurt en 1963 — se passeront dans la solitude d’une ingratitude imméritée. Après sa mort, écrit PVDD, « Dans la presse, la jeune garde fidèle, désormais chenue, célèbre le politique et l’homme. Marcel Grégoire d’abord, dans les colonnes du Soir, avec un article fort où il évoque, entre autres, la nécessité de rédiger une biographie de l’ex-Premier sur la base de ses riches archives personnelles. La rédaction de La Revue nouvelle (largement “londonienne”) confie la plume à William Ugeux, celui des siens connaissant le mieux le défunt » (p. 406) [12].

Un bilan méconnu

Au terme de cette biographie exemplaire, PVDD conclut par plusieurs réflexions qui mettent en évidence la personnalité, le rôle et l’œuvre de l’ancien Premier ministre. Plutôt que l’Ardennais taiseux auquel on a souvent voulu le réduire, Hubert Pierlot est un « pur produit des milieux élitaires de la droite » de son temps (p. 412). Son éducation a lesté de raison ses convictions et sa foi religieuse. Le droit est un fil conducteur de son action et il opposera souvent la loi et le prescrit constitutionnel aux compromis politiques auxquels ont pu l’inviter dans quelques occasions certains de ses collègues ministres. PVDD montre comment, à travers sa carrière politique, il a privilégié l’exercice du pouvoir exécutif, ce qui en a fait un réformateur actif des services de l’État (p. 413). Le renforcement souhaité du pouvoir exécutif a toujours été modéré dans son esprit par le respect de la constitution (416) et l’exercice raisonné du contrôle parlementaire, ce qui l’a distingué des tentations autoritaires de son temps.

Hubert Pierlot n’était pas un idéologue, mais au contraire un esprit pragmatique. Il était soucieux de « garder le contact avec les évolutions intellectuelles » de la jeunesse catholique « selon lui la plus à même de régénérer le projet conservateur » (p. 414). PVDD note que les amitiés construites dans ce contexte ont été solides et lui sont restées fidèles tout au long de sa vie. On ajoutera que par un étrange paradoxe, si la plupart des jeunes gens d’alors sont restés au service de l’État, il ne s’en est pas trouvé pour rejoindre la vie politique à l’exception d’un petit nombre ayant tenté l’aventure de l’Union démocratique belge (UDB). On s’étonne, à cet égard de l’insistance avec laquelle, à plusieurs moments, l’auteur insiste sur l’origine des hommes en qui Pierlot met sa confiance : ainsi Paul Tschoffen est décrit comme « deuxième homme clé et autre catholique encore et toujours » (p. 343). Max Weber a bien montré comment dans les situations d’extrême incertitude, on se rapproche spontanément de ceux dont on partage les codes moraux [13]. Par ailleurs, ces relations ne sont pas exclusives et les épreuves partagées créent la confiance comme l’indiquent les relations Pierlot-Gutt-Spaak à Londres. À l’inverse, dans ce gouvernement, c’est à l’égard d’un homme « de son bord », Albert De Vleeschauwer, que Pierlot ressent le plus de méfiance.

Le souci de respecter la loi, notamment dans son expression constitutionnelle, et « l’exigence d’un pouvoir ministériel affirmé et assumé (responsable) a amené Pierlot à s’opposer, naturellement en quelque sorte, à la politique personnelle de Léopold III » (p. 415). Cette opposition est un déchirement pour le monarchiste convaincu qu’était Pierlot, mais elle avait précisément pour objet de sauver l’institution monarchique en distinguant le critiquable — une politique personnelle non couverte de l’autorité ministérielle — du souhaitable — l’exercice mesuré des prérogatives royales en symbiose avec l’action du gouvernement. C’est précisément ce que n’a pas compris une opinion publique injuste, manipulée par les partisans de Léopold III, qui n’avaient cessé de confondre la fonction royale et les choix d’une personne.

Beaucoup de ses contempteurs n’ont pas compris que par son action à Londres, le gouvernement présidé par Hubert Pierlot avait sauvé la position internationale de la Belgique fortement discréditée, aux yeux des Anglais notamment, par les conditions de la capitulation de mai 1940. À la fin de la guerre, Léopold III, dans son « testament politique », semblait craindre que la victoire des « Alliés » (les « Anglo-Saxons ») pourrait être porteuse de périls analogues à une victoire allemande pour ce qui concernait l’indépendance nationale. Pour autant que cette appréhension ait eu quelque fondement, l’inscription résolue du gouvernement belge dans la cause des Alliés avait éliminé ce risque.

L’actualité d’Hubert Pierlot

Dans la présentation du livre de PVDD, on a largement paraphrasé l’auteur tout au long de son développement. Cet excellent livre devrait être largement lu, non seulement par tous ceux qu’intéresse l’histoire de la Belgique contemporaine, mais aussi par les responsables politiques et les commentateurs de la vie publique. Ils y trouveront plusieurs leçons.

La première concerne le courage dans la vie politique. La vie d’Hubert Pierlot manifeste ce courage : les cinquante-deux mois passés au front entre 1914 et 1918 comme son action politique entre 1926 et 1939 constituent en quelque sorte une préparation à la manière dont il va vivre le drame des années de guerre, comme l’immédiat après-guerre. Les mois d’indétermination qui séparent la défaite de mai 1940 et le départ pour l’Angleterre en octobre de cette même année lui ont été reprochés par ses adversaires « léopoldistes » qui y ont vu une faiblesse. C’est oublier que personne n’a été courageux à cette époque, sauf les quelques personnes, militaires ou civils, qui ont rejoint la Grande-Bretagne pour y poursuivre un combat individuel. C’est oublier surtout la suite, dès lors que le gouvernement entreprend, depuis Londres, de remonter la pente, de participer à l’effort collectif de la lutte contre le Reich allemand et de préparer la reconstruction du cadre politique de la vie collective en Belgique. C’est oublier enfin le combat solitaire pour la vérité de l’histoire (le « cœur fidèle de la vérité » pour Parménide) qu’il entreprit en 1947 et qui lui valut opprobre, solitude et exil moral. Soixante ans après, dans un monde différent, mais traversé par de multiples craquements qui sont les signes lourds de difficiles changements, le courage politique est sans doute ce qui le plus fait défaut aujourd’hui. Il est difficile d’expliquer autrement les cinq-cents jours nécessaires à la constitution d’une coalition qui soit capable d’inscrire à son programme des choix nécessairement impopulaires et difficiles. Aujourd’hui, la capacité de faire ces choix n’exige pas un « pouvoir fort », mais certainement un « pouvoir courageux ». C’est ce qu’avait compris, dans les années soixante, un autre Premier ministre, Théo Lefèvre, pareillement massacré par l’opinion et les médias et abandonné par une partie de la coalition qu’il présidait.

La seconde leçon concerne la raison d’État. L’argument de la raison d’État, depuis Créon, impose de pouvoir faire la balance entre les principes et la responsabilité. Parfois, alléger la force des principes au nom du bien de l’État semble nécessaire et souhaitable. La grandeur de Pierlot réside aussi dans son effort constant de faire coïncider principes et responsabilité, alors que la tentation du compromis assassin des principes est grande. Au lendemain de la guerre, il se trouvait beaucoup d’hommes au PSC pour penser que la cause de Léopold III était indéfendable et que l’abdication s’imposait. Parmi eux, Gaston Eyskens, August De Schrijver et Frans Van Cauwelaert, trois hommes clés du parti. Dans le contexte des passions du moment, c’était une position impopulaire et Hubert Pierlot a fait les frais de ce choix. S’ils lui reconnaissaient des mérites importants, ses collègues du PSC se sont faits les complices de son effacement et de son oubli. Dans la biographie qu’il consacre à Pierre Harmel, Vincent Dujardin rappelle que celui-ci est partisan de l’effacement du roi (mais qu’il s’oppose à son exil) (p. 757) [14]. Harmel estime contestable l’attitude du PSC qui laisse croire aux électeurs, à la veille de la consultation populaire sur le retour du roi en 1950, que ce retour est possible. Rétrospectivement, ce calcul d’opportunité politique s’est avéré critiquable, aussi bien sur le plan de l’efficacité que du point de vue de la morale politique. Le pénible paradoxe est que ce sont des hommes qui n’appartenaient pas à sa formation politique qui se sont le plus reconnus dans l’action d’Hubert Pierlot et qui n’ont jamais manqué de lui manifester leur estime, au premier rang desquels P-H. Spaak.

La troisième leçon est d’un autre registre. À plusieurs reprises dans son ouvrage, PVDD, quand il s’interroge sur l’oubli de la mémoire d’Hubert Pierlot, se dit frappé de la haine qu’il découvre dans les textes, les articles de journaux, la correspondance reçue par l’ancien Premier ministre. Il est clair que Léopold III entretenait une véritable détestation à l’égard de celui qu’il rendait responsable de son sort. Mais la vindicte publique s’est déchainée, en 1947, lors de la publication dans Le Soir des articles révélant l’affaire des deux politiques. Cette haine a longtemps poursuivi les siens comme en témoignent le refus d’inscription d’une de ses filles dans un pensionnat catholique ou le renoncement d’une autre de ses filles à poursuivre ses études à l’université de Louvain en raison du traitement que lui promettaient ses collègues étudiants. Il ne s’est trouvé alors aucune autorité morale ou politique pour dire la honte de ce déchainement dans lequel plusieurs médias avaient une très lourde responsabilité. Si, aux lendemains de la guerre, la justice a eu parfois la main lourde en condamnant durement des individus compromis avec l’occupant allemand, tout se passe comme si, de l’autre côté, il avait fallu trouver une sorte de victime sacrificielle qui paie pour les multiples errements d’un pays confronté à la plus terrible des crises. Le tort, mais aussi la grandeur d’Hubert Pierlot, est d’avoir eu raison contre beaucoup des siens.

Une ultime question : pourquoi dans ce pays des non-dits et des secrets de famille faut-il si souvent attendre soixante ans pour connaitre la vérité ? Faut-il penser que le modèle belge du compromis qui a longtemps assuré la stabilité d’un pays divisé sur de multiples lignes de fractures entrainait une obligation de silence sur tant de questions importantes ? Ne serait-il pas temps de comprendre que le silence est parfois un déni démocratique ?

[1Jules Gérard-Libois et José Gotovitch, L’an 40, La Belgique occupée, éditions du Crisp, 1971.

[2Jules Gérard-Libois et José Gotovitch, Léopold III, De l’an 40 à l’effacement, POL-HIS, 1991.

[3Jean Stengers, Léopold III et le gouvernement, Les deux politiques belges de 1940, Racine, 2e édition augmentée, 2002.

[4Voir Trencavel, « Après l’éclipse royale », La Revue nouvelle, juillet-aout 1990, p. 44-51.

[5Paul-Henri Spaak, Combats inachevés, Fayard, 1969.

[6Camille Gutt, La Belgique au carrefour de l’Europe, 1940-1944, Fayard, 1971.

[7Thierry Grosbois, Pierlot, 1930-1950, Racine, 2007, et Pierre Van den Dungen, Pierlot, 1883-1963, Le Cri-Biographie, 2011, dont des bonnes feuilles ont été publiées par La Revue nouvelle en décembre 2010.

[8Pierre d’Ydewalle, Mémoires, 1912-1940, Aux avant-postes, Racine, 1994.

[9André de Staercke, Tout cela a passé comme une ombre, Mémoires sur la Régence et la Question royale, Textes et documents édités par Jean Stengers et Ginette Kurgan-van Hentenryk, Racine, 2003.

[10Dans la suite de ce texte, nous désignerons le nom de l’auteur, Pierre Van den Dungen, sous le sigle PVDD. Il voudra bien nous pardonner cette manière de faire quelque peu elliptique.

[11Ces documents sont déposés depuis aux Archives générales du Royaume.

[12Cet hommage est paru dans La Revue nouvelle de janvier 1964. Rédigé par William Ugeux, mais non signé, il représente le point de vue de l’équipe de la revue. On notera ces phrases : « Certains ne lui pardonnèrent jamais d’avoir été clairvoyant, déchiré mais résolu à l’heure où eux avaient été pleutres, mesquins et lâches. Elle est sans pitié la vengeance, elle est sans nuances la cruauté des bien-pensants de chez nous, vis-à-vis de celui qui, pour obéir à sa conscience, distingua un moment son chemin de celui que suit leur troupeau. »

[13Voir à cet égard La logique du social de Raymond Boudon, Hachette, coll. « Pluriel », 1979, p. 234-236.

[14Vincent Dujardin, Le Cri-Biographie, 2004.