Honduras : coup d’État et démocratie

Karen Bähr Caballero

Le Honduras vit la crise politique la plus longue de son histoire. Plus de trois mois ont passé depuis le 28 juin 2009, jour où les Honduriens apprenaient, incrédules, que les militaires avaient expulsé Manuel Zelaya du pays offrant au monde le spectacle tragicomique d’un président en pyjama dénonçant le coup d’état dont il était victime.

Cette crise a été déclenchée à la suite du projet du président Zelaya d’organiser un référendum sur la réforme de la Constitution. L’interprétation de cet événement la plus couramment acceptée et qui a fait le tour du monde était que le président hondurien a été dépossédé de son investiture de façon illégale, mais qu’il s’agissait là d’une réponse à son intention, tout aussi illégitime, de vouloir se maintenir absolument au pouvoir [1]. Le monde pouvait, une fois de plus, se moquer de cette république bananière où les matchs de football pouvaient se terminer par une guerre [2]. Hélas !, la réalité est, comme d’habitude, beaucoup plus complexe. L’essor de la résistance que le mouvement populaire mène sans arrêt depuis plus de nonante jours exigeant la restauration de la démocratie témoigne de cette complexité. Cette réaction des secteurs populaires est d’autant plus inattendue qu’au moment où Zelaya appelait à réformer la Constitution, il ne pouvait compter que sur un faible soutien du mouvement populaire. Si quelques dirigeants s’étaient rangés à ses côtés, plusieurs observateurs s’accordent à dire que ce que Zelaya considérait comme sa base, n’était rien d’autre que les réseaux clientélistes qu’il avait commencé à tisser depuis 1998, alors qu’il était ministre du Fonds d’investissement social du gouvernement de Flores Facusé (1998-2002).

Certes, le processus de réforme constitutionnelle était souhaité par une partie de la gauche qui voulait y voir l’opportunité d’en finir avec le bipartisme [3] qui gangrène le système politique hondurien. Mais la plupart des organisations populaires voyaient avec méfiance les propositions de ce membre de l’élite agraire du pays qui avait occupé en 1987 la présidence du Conseil hondurien de l’entreprise privée, la plus grande confédération patronale du pays. Le fait est qu’avant le coup d’État du 28 juin 2009, le processus de création d’une constituante était surtout un projet du président Zelaya auquel s’était jointe une partie du mouvement social. Comment interpréter cette proposition de Zelaya ? Au moment de son investiture en tant que candidat du Parti libéral en 2004, sa faction est en franche confrontation avec celle dirigée au sein du même parti par Flores Facusé, ancien président de la République, membre de l’élite financière hondurienne qui a le plus bénéficié de la globalisation, mais qui est aussi le « cerveau » du coup d’État du 28 juin. Facusé se méfiait de Zelaya, ce riche propriétaire terrien qui ne partageait pas les mêmes intérêts que lui sur le plan économique. Il n’empêche, Zelaya est finalement élu en novembre 2005 à la présidence de la République.

Les deux premières années du gouvernement Zelaya ont été marquées par les tentatives de gagner la confiance de l’élite de son parti et de l’élite tout court. C’est ce qui explique la mise en œuvre du Traité de libre-échange avec les États-Unis (signé par le gouvernement précédent), la signature d’accords similaires avec Panama, Taïwan et la Colombie ainsi que les facilités accordées aux zones franches, ces entreprises manufacturières qui s’appuient sur de la main-d’œuvre bon marché. Tout cela se déroulait au moment même où le mouvement populaire dénonçait, d’une part, l’effet négatif de l’internationalisation de l’économie hondurienne sur la majorité de la population hondurienne et, d’autre part, les pratiques abusives des entreprises transnationales, en particulier celles qui opèrent dans l’exploitation des mines et des bois.

Mais son style franchement populiste et sa gestion de la chose publique, qui bénéficiait en premier lieu à sa propre clientèle, ont contribué à augmenter son isolement vis-à-vis d’une partie de l’élite qui sentait que son emprise sur l’État allait en diminuant. L’isolement interne qui se faisait sentir de plus en plus a eu pour effet de pousser Zelaya à renforcer davantage les alliances externes. Dans sa quête d’un appui international, Patricia Rodas, la ministre des Affaires étrangères du gouvernement Zelaya, a joué un rôle crucial. Rodas est la fille de Modesto Rodas, un cacique libéral qui, en 1963, avait vu frustrer ses intentions présidentiables par un coup d’État. Rodas estime que son père a été trahi par la faction du parti dirigée par le père de Flores Facusé. Dès sa jeunesse, Rodas s’était rapprochée de la faction de « gauche » minoritaire au sein de son parti, le Parti libéral, et avait tissé des liens avec le Nicaraguayen Daniel Ortega et le Vénézuélien Hugo Chavez, tout en restant libérale.

C’est ainsi que ce qui était d’abord un rapprochement pragmatique avec le Venezuela est devenu une alliance politique qui s’est accentuée sous l’effet de la crise énergétique dont avait hérité Zelaya. La flambée des prix au niveau mondial avait en effet obligé Zelaya à décréter l’état d’urgence quatre jours seulement après son investiture. Rationaliser l’accès du Honduras au marché du pétrole devenait ainsi crucial et donnait à la politique extérieure une dimension primordiale. Zelaya a alors mis en œuvre toute une série de mesures telles que l’importation du pétrole via un système d’appels d’offres internationaux. Des négociations ont été entamées avec le Brésil pour recevoir une assistance technique pour la production d’éthanol. Enfin, des accords étaient conclus avec le Venezuela en vue d’acheter des produits dérivés du pétrole à des prix avantageux. C’est ce qu’on a appelé l’initiative Petrocaribe.

« Virage à gauche »

Ce rapprochement avec le Venezuela et la politique sociale impulsée par Zelaya ont vite été considérés comme un « virage à gauche ». En réalité, Zelaya ne s’est pas attaqué aux privilèges structurels de l’élite hondurienne. Ses mesures sociales étaient un mélange hétéroclite de programmes ciblés de soulagement de la pauvreté — promus par la Banque mondiale dans tous les pays du tiers-monde pour légitimer les mesures économiques néolibérales — et de mesures populistes. Il ne s’agissait pas de programmes visant à produire une citoyenneté sociale et s’en prenant aux causes structurelles de la pauvreté et à l’inégalité. En outre, le passage du discours à la pratique restait teinté d’ambiguïté : le jour de l’investiture de Daniel Ortega à la présidence de la République du Nicaragua, alors que Zelaya faisait un discours enflammé contre l’impérialisme, la police réprimait sous ses ordres une manifestation paysanne exigeant une régulation juridique des activités minières. En même temps, le président accordait la dérogation qui permet aux entreprises maquiladoras [4] de ne pas appliquer la loi sur le salaire minimum aux entreprises ayant des activités dans les régions les plus pauvres du pays.

Mais l’inclusion du Honduras à l’Alba [5] — initialement appuyée par les entrepreneurs honduriens du fait des conditions avantageuses dont ils profitaient également — est le début d’une escalade de méfiance, soupçons et accusations d’intégration du Honduras au projet socialiste de Hugo Chavez. Cette escalade s’est traduite dans la relation tortueuse qu’a connue le président Zelaya avec la presque totalité des médias qui sont la propriété des riches entrepreneurs honduriens.

C’est dans ce contexte que se produit le coup d’État du 28 juin qui vient complètement changer la donne. En effet, en défenestrant Zelaya, le complexe économique, médiatique et militaire qui a promu le coup d’état a ouvert une boîte de Pandore. Ce faisant, il offre le pouvoir au secteur le plus rétrograde de la droite hondurienne. Il est donc évident que le pouvoir de facto s’attaque ainsi aux avancées démocratiques de ces dernières décennies. La tentative de restaurer le service militaire obligatoire, la participation des groupes religieux fondamentalistes (évangéliques et catholiques) à la sphère politique et la diabolisation de la gauche sont autant d’illustrations de cette nouvelle politique. Mais le plus frappant a été la réaction violente et disproportionnée des putschistes pour réprimer le mouvement de résistance à ce coup d’État. L’armée, que les Honduriens pensaient désormais moderne et soumise au pouvoir civil, apparaît à nouveau comme un organe de répression dont les pratiques rappellent les moments les plus honteux de la guerre froide. Dans ces circonstances, la question n’est plus de soutenir Zelaya ou pas. L’urgence est de rétablir les institutions et de rétablir le processus de démocratisation.

Ce qui était au moment du putsch un rassemblement d’organisations, disparate et désarticulé, s’est transformé au fil du temps et de la répression en un mouvement social de plus en plus structuré. La résistance est devenue un acteur indispensable de la solution à la crise politique, mais aussi du devenir démocratique du pays. Le projet de réforme de la Constitution a donc changé de nature pour devenir maintenant un projet viable et légitime dès lors que le secteur populaire organisé a acquis la capacité d’y contribuer directement. La participation populaire dans la construction de la démocratie n’est plus un concept vide de sens, mais annonce désormais l’espoir d’une refondation de la société hondurienne, sur un mode plus juste et plus libre.

Au moment où ces lignes sont écrites, la crise politique au Honduras s’est aggravée. Le régime a donné clairement sa « version de la démocratie » : meurtres, détentions illégales, torture, violation de domicile. Le tableau s’est encore assombri avec sa tentative de supprimer les garanties individuelles pour une période de quarante-cinq jours. Dans ce contexte, le rôle de la communauté internationale s’avère évidemment primordial.

29 septembre 2009

[1Manuel Zelaya n’a jamais clairement dit ce qu’il voulait modifier dans cette Constitution. C’est ce qui permet à ses adversaires de dire qu’il voulait rester au pouvoir et à ces sympathisants d’affirmer qu’il voulait fonder une démocratie plus participative. Zelaya a été renversé avant de pouvoir faire aboutir son projet, au moment où il voulait demander à la population s’il était souhaitable de modifier la Constitution (démarche indispensable car celle-ci est verrouillée).

[2Selon l’histoire officielle, un match de football fut le catalyseur de la « Guerre des cent heures » qui opposa le Honduras au Salvador en 1969.

[3Entre le Parti libéral du Honduras (PLH, centre-droit) et le Parti national (considéré comme plus à droite).

[4Entreprise bénéficiant d’exemption de droits de douane pour produire des produits à moindre coût à partir de composants importés.

[5Alliance bolivarienne pour les peuples d’Amérique, qui se veut une alternative au projet de « Zone de libre-échange des Amériques » (ex-Alena) lancé par les États-Unis.