Homo Laborans

Christo Datso

Périclès se regardait dans le miroir des waters.

Il se faisait vieux. C’était une étrange et douce sensation. Se sentir vieillir. Étrange et inattendue. Une sensation au goût d’amande. À quoi ressemblaient les amandes ? Le mot avait surgi tout seul dans sa tête ronde. Une cicatrice lui barrait le visage en diagonale, elle tranchait l’arcade sourcilière droite, passait au-dessus l’orbite, descendait jusqu’au lobe de l’oreille. Trace de quel ancien combat essaya-t-il de se remémorer, vestige de qui je fus. Comme une ruine dans un paysage qui s’use. Comme ce petit temple au bord de la mer, il y a longtemps. Vieillir. Je me regarde dans le miroir de la mer et le temps n’a plus de prise.

Ses étudiants attendaient sagement dans l’auditoire, de l’autre côté du couloir, qu’il sorte de sa léthargie, qu’il reprenne son cours.

Périclès s’oubliait dans le miroir de l’eau lorsqu’un message incongru, agressif s’afficha en lettres rouges sur la glace dépolie : « Périclès, vous venez de passer deux minutes et quarante-cinq secondes dans les toilettes. C’est trente secondes de plus que le temps règlementaire pour uriner. Votre crédit temps sera automatiquement ajusté selon la norme dégressive en vigueur depuis… ». Le reste était écrit en tout petits caractères, la mention de l’acte légal publié au journal officiel. Périclès tourna la manette de l’évier, s’aspergea le visage d’eau tiède. Elle a une couleur de rouille. Qu’ont-ils encore ajouté à l’eau ? Elle est fraiche, elle est douce. Il prit son mouchoir et s’essuya les yeux en frottant doucement les orbites sans toucher à la rigole de l’ancienne cicatrice. Mes yeux sont fatigués. Mes yeux se font vieux. Est-ce que c’est ainsi que l’on sait que l’on vieillit ? Il prit un peigne dans la poche de son veston. Mon veston est usé. Il est vieux et usé. Mais c’est un bon veston. Il se peigna lentement en lissant ses cheveux noirs vers l’arrière. Avec un peu d’eau ce sera meilleur…

Au diable le crédit temps !

La vingtaine d’élèves attendait dans le trop vaste auditoire, répartis d’un bout à l’autre de la salle, isolés les uns des autres, la plupart rivés à leurs téléphones, sauf une paire de jumelles indiennes au premier rang qui lisaient chacune un livre, un gros livre relié aux cahiers cousus. Elles s’installent toujours au premier rang. Elles sont studieuses. Elles bougent la tête en même temps, elles sourient en même temps, elles ont les dents très blanches, la peau foncée. D’où viennent-elles encore : Trivandrum ? Mahabalipuram ? Chaque semaine, elles empruntent un nouveau livre à la bibliothèque. Sans elles et quelques rares acharnés, la vénérable institution aurait fermé cette année. Mais pour combien de temps encore ?

Les étudiants redressèrent la tête. Ils regardaient l’écran mural, sauf les jumelles qui l’observaient, lui. Elles me scrutent. Que pensent-elles de moi ? « Tu es vieux ». Elles se disent cela, peut-être. Que disent-elles d’autre ? « Tu es démodé, usagé, tu es un professeur d’occasion, on t’a trouvé aux Puces et te voilà remonté pour le cours. Tu allais partir au rebut. C’est grâce à nous que tu es ici. Mais qu’as-tu encore à nous apprendre que nous ne sachions déjà ? »

Non, ce n’est pas cela. Elles ont encore appris le respect des vieux dans leur famille car elles viennent du monde perdu, d’où je viens aussi. Elles attendant que je parle. Mais les autres ? Tous les autres ? Périclès observa un à un tous les visages de ses étudiants. Pour eux, il était aussi vivant qu’un gobelet en plastique jeté dans la poubelle du couloir, qu’une crotte de chien en rue. Ils m’ignorent. À leurs yeux, je n’existe pas. Pourquoi s’obstinent-ils à venir ? À remplir des jetons de présence dans leurs fiches scolaires sans doute. Leur crédit temps, à eux. Sauf les Indiennes. Les jeunes filles assises au premier rang qui attendent que je parle, elles viennent pour moi. C’est pour elles que je m’obstine, que je lutte contre l’usure du temps qui abime ma mémoire, ma peau, mes vêtements.

Périclès enfonça les mains dans les poches de son veston, redressa le torse et reprit son cours magistral.

« Le grand tournant… »

De temps à autre il faisait glisser son doigt sur son portable pour afficher une nouvelle diapositive. La plupart des étudiants suivaient l’écran mural les yeux éteints. Ils surlignaient un groupe de mots sur l’image qui apparaissait en même temps sur leur propre tablette. Les Indiennes écrivaient dans un cahier. Elles prenaient des notes ! L’une écrivait au feutre rouge dans un carnet de papier recyclé, relié en cuir, d’une écriture à peine appuyée avec de grands caractères. Elle tournait les pages rapidement. L’autre utilisait un stylo de marque, remplissait d’une petite écriture les pages d’un agenda vierge d’il y a trente ans. Chaque mot qu’elle y déposait semblait choisi avec soin.

« Le grand tournant… Il y a trente ans ». Périclès reprit sa phrase, regarda la jeune Indienne qui s’appelait Shadurya. Elle leva les yeux de son carnet. « Oui, il y a trente ans, l’âge de ton agenda Shadurya. » Elle et sa sœur qui s’appelait Aishvarya s’arrêtèrent de noter, se mirent à rire doucement en se cachant le bas du visage dans leur foulard. Un étudiant du fond de la salle pointa son téléphone dans la direction du premier rang et se mit à filmer.

« Toi ! Arrête ça tout de suite ! », hurla Périclès en direction du garçon du fond de la salle. Imperturbable, l’étudiant pointa son téléphone dans la direction de Périclès et continua de filmer. « Il a le droit, Prof ! Il a le droit de filmer ce qui se passe dans l’auditoire. Dois-je te rappeler le décret sur la protection des étudiants ? » Celui qui venait de parler, ricanant, un fort en thème que Périclès connaissait bien, un flicaillon qui se destinait à une carrière politique, était le prototype du fils de bonne famille, bien nourri, blanc, habillé d’un pull bleu ciel à col ouvert sur une chemise blanche… Il prenait plaisir à terroriser ce qui restait du corps enseignant sur le campus, menaçant les vieux dans son genre de poursuites pour le moindre écart de conduite : harcèlement supposé d’étudiants (un mot échangé dans un couloir), non-respect de la vie privée (interpeler comme Périclès venait de le faire un étudiant par son prénom), contenus de cours déviants ou suspects d’« archaïsme » (la liste des chefs d’accusation était longue), résistance aux méthodes d’enseignement modernes (en gros, s’obstiner à ne donner cours que dans une salle et pas se contenter de twitter ou de préparer des MOOC)…

« Je te mets ton décret au cul et ce n’est pas toi ni les nazis de ton espèce qui allez m’empêcher de donner cours comme je veux », tonna Périclès qui s’était avancé dans les travées, menaçant. À chaque pas on aurait dit qu’il prenait de la hauteur, qu’il grandissait. Planté devant l’étudiant, d’une stature colossale, sa tête touchant le plafond de la salle, Périclès se contenta de balayer l’étudiant comme une crotte, du pouce et du majeur. Le fort en thème valdingua au fond de la classe et s’écrasa sur le sol avec un bruit mou. Il se retourna vers le boutonneux qui continuait à filmer la scène, le visage extatique. « Et toi, balance-nous tout ça sur les réseaux, qu’on en finisse. »

Périclès descendit calmement les marches de l’auditoire et reprit sa place sur l’estrade.

« Le grand tournant… Il y a donc trente ans. » Il marqua une pause, vérifia qu’Aishvarya et Shadurya écoutaient attentivement, « lorsque fut adoptée la loi d’allocation universelle, ce fut le commencement de l’époque que nous vivons et de l’instauration des castes, l’avènement du bonheur social, la fin du travail, cette ignoble survivance des âges obscurs de l’humanité… Tout cela que vous connaissez… et tout ce que vous ne connaissez pas… Il est temps que quelqu’un vous apprenne l’histoire. »

On entendait des sirènes hurler à l’extérieur. Des véhicules s’arrêter à l’entrée du bâtiment. Les étudiants tournèrent la tête vers les fenêtres, sauf les deux Indiennes.

« La grande substitution… c’est cela dont vous n’avez pas entendu parler… vous n’en trouverez plus de trace dans les manuels, dans les sources numériques, toutes trafiquées, ce qui est arrivé après, quand la caste supérieure a fait ses calculs… qui a suivi le tournant, fut la disparition programmée des “intouchables”, les allocataires du revenu universel. »

Des bruits de bottes dans le couloir. La porte de l’auditoire fut défoncée, une dizaine de robots de la sécurité firent irruption dans la salle. L’un d’eux pointa son bâton à douleur dans la direction de Périclès.

« Le remplacement des êtres humains par des… »

Périclès s’effondra sur l’estrade, une légère odeur de brulé se répandit au premier rang. Aishvarya et Shadurya se rapprochèrent du corps inerte du vieux professeur. Déjà, les robots faisaient le ménage, abattaient l’un après l’autre tous les étudiants présents dans l’auditoire, tous, sauf les deux Indiennes.

« Je me demande ce qu’il a voulu dire… », dit Shadurya, en touchant la peau brulée du visage de Périclès. Quelques traces de métal apparaissaient sous la brulure. Sa sœur répondit : « Il ne fonctionnait plus très bien, c’était vraiment un vieux modèle ».