Histoire de peau

Aline Andrianne

À qui appartient la peau ? On parle toujours de sa peau, comme si elle n’était pas partagée avec le regard de tous les autres, de tous ceux qui s’en approchent un tant soit peu. Comme si elle ne s’offrait pas de manière éhontée aux yeux et aux mains étrangers. On évoque la peau avec le possessif qui lui donne son origine, mais si l’origine doit être précisée, n’est-ce pas parce qu’elle est problématique ? Pourquoi ma peau m’appartiendrait plus qu’à n’importe qui d’autre ? On envisage « ma » ou « ta » peau, mais pourtant jamais « notre » ou « votre ». La peau est-elle toujours singulière alors même qu’elle se retrouve chez tout le monde ? Et dans ce cas, comment considère-t-on de la peau greffée ? Pied à terre réservé sur notre corps. Ambassade d’altérité à la chimie particulière. Location extensive de sa propre couverture. Territoire conquis, arraché de force. Bonjour le dilemme.

Cette peau, même sans greffe, elle n’est pas moi, elle est ma frontière avec le monde. C’est une étape, un pic, une contrainte. Cette peau nous limite, elle empêche notre expansion. Elle remet à plus tard nos prétentions de grandeur. Mais cette peau nous protège de beaucoup d’agressions extérieures. Elle est difficilement pénétrable. Elle est robuste et souple tout à la fois. Elle est véritablement muraille avec ses tours de guet et ses appendices de retraite. Les yeux ne sont pas seulement des fentes dans la carapace, mais surtout des meurtrières permettant d’analyser le monde. Le nez n’est plus un élément décoratif, il est un avant-poste d’observation. De plus, une frontière, ça se partage : c’est une copropriété. Chacune des deux parties doit en prendre soin pour qu’elle reste en état. Les deux parties prenantes, l’intérieur et l’extérieur, doivent y veiller, la veiller. Ma peau fait front autant qu’elle fait frontière, dois-je l’en remercier ?

Toutefois, si ma peau est partagée, j’ai quand même parfois l’impression qu’elle appartient plus aux autres qu’à moi. J’ai parfois le sentiment qu’elle est mon ennemie. Elle me trahit. Et je ne peux que la laisser faire, supportant passivement ses révélations. Elle repousse les limites de ce que je veux dire ou signaler : elle rougit pour attirer l’attention sur mon embarras, ma gaucherie, ma gêne. Elle agite les drapeaux, elle excite les regards inquisiteurs des autres. Elle blêmit quand j’ai peur pour augmenter d’autant l’emprise de ma source de terreur sur moi. Elle transpire quand je suis en colère, elle a la chair de poule quand je suis inquiète. Elle est constamment sur mon dos !

Ma peau me trompe : elle se laisse fertiliser par d’autres, elle bourgeonne, elle fleurit. Elle forme des monticules de hontes. Elle fait de mon cocufiage des petits monts, certes qui s’effacent avec le temps, mais qui sont visibles parfois de loin, parfois de profil, mais qui sont palpables sous la pulpe des doigts. Par excès de sébum ou d’exposition au froid, ma peau manifeste mon désagrément interne. Seuls ou par plaques, elle appelle les boutons à elle pour m’inciter à faire plus attention. Elle est d’une irritabilité à fleur de peau !

Ma peau rompt ses promesses. Elle ne garde pas toutes mes confidences. Elle se marque, elle affiche mes expressions préférées, elle se plie, se distord, se ride. Elle trace des sillons amenés à devenir cratères. Elle dit mes sourires et mes inquiétudes. Elle parle de ma vie au quotidien. Elle oublie de cacher le temps qui passe. Elle se fait l’alliée des autres. Elle me révèle. Elle tend à effacer les fards dont je la couvre. Elle résiste aux couvertures et aux déguisements. Elle se veut plus vraie que nature, plus ennemie qu’amie, plus traitre que confidente. Elle m’empêche de me glisser dans la peau d’une autre, comme si elle cherchait à me garder précieusement pour elle seule.

Mais ma peau est quand même ma partenaire. Elle m’évite de me dissoudre, de m’étendre, de me répandre. Elle garde les atomes confidentiels de mon être bien enfermés en elle. Elle retient l’essentiel vital en mon sein. Elle conserve le voile secret de mes vingt-et-un grammes d’âme. Elle ne m’alourdit pas trop, elle ne pèse pas trop sur mes épaules : sa pression est équitablement répartie. Quand elle accepte de collaborer, ou que j’accepte le partenariat qu’elle me propose, je peux me sentir bien, dans ma peau. Je peux m’y vautrer, je peux y dormir. Je peux m’y retrancher et m’y barricader. Je peux en sortir, mais sans promesses de retour.

La peau est par ailleurs une matière formidable : elle ne s’abime pas comme le cuir sous la pluie, elle est étanche, elle se lave. Elle ne se décolore pas au soleil. Elle peut se chauffer ou se refroidir facilement, sans rétrécir ! Et puis, elle est d’une mémoire à toute épreuve. Ce qu’on y grave reste aussi bien que dans du marbre. Elle nous aide à nous souvenir d’une chute, d’une cascade, d’une naissance, d’une croissance. Elle célèbre les étapes de notre parcours. Elle se fait le parchemin intime des petites joies intestines.

La peau est doucement accueillante. Elle nous permet de la trouer pour accueillir des bijoux. Elle a même la délicatesse de cicatriser de sorte à ce qu’on puisse changer de bijoux sans plus se faire de mal. Elle se fait l’écrin de nos colliers et bagues. Elle ne rechigne pas à les mettre en valeur. Elle se laisse même tatouer. Elle devient le reflet de notre âme, le tableau de notre (in)conscient. Elle accepte dans une certaine mesure qu’on la fasse nôtre. Mais seulement dans une certaine mesure. Parce qu’elle reste aussi autre. Et parce qu’elle reste indépendante, elle continue de se livrer aux regards, de se délivrer de nous par vous. Elle nous entraine dans une relation de libre dépendance. Elle nous enchaine à sa liberté.

Mais quoi qu’il en soit, amie ou ennemie, notre peau tient à nous. Elle nous avertit parfois de désordre interne grave. Elle se peint de points de beauté exclamatifs pour montrer une anarchie cellulaire. Elle se farde de mauve pour montrer un débordement fluvial. Elle souligne le tracé de nos canaux sanguins quand on cherche à revenir à la source. Elle nous protège de l’agression solaire en se parant de bronzage. Notre peau a donc de la valeur, assez pour ne pas la vendre avant de l’avoir tuée.

Notre peau est notre maitre chanteur préféré. Elle nous retient en otage. Elle nous enferme. Et nous aimons cette cage dorée. Bon gré, mal gré, nous négocions notre entente parce qu’après tout ce n’est pas si facile d’en trouver une seconde.