Histoire de fous

Martine Vandemeulebroucke • le 17 décembre 2014
suédoise, Bruxelles (Région) / Brussel (Gewest), mouvement social, chômage.

Qui a dit qu’aucun dialogue n’existait entre le gouvernement fédéral et les entités fédérées ? Le ministre de l’Emploi bruxellois Didier Gosuin négocie avec son homologue au fédéral Kris Peeters pour lui demander un moratoire sur les exclusions des chômeurs à Bruxelles. Pour rappel, quelque 17.000 personnes en Belgique, plus de 5.000 à Bruxelles, perdront leur allocation d’insertion au 1er janvier 2015. Le gouvernement Di Rupo avait en effet décidé de limiter ce droit à 36 mois et l’échéance approche. Juste avant les élections, Di Rupo avait « adouci » (il faudrait pouvoir mettre des quadruples guillemets) la mesure en préservant les allocations des personnes souffrant de handicap et de troubles psychologiques graves. Il s’agit donc maintenant pour les Régions chargées de procéder à ce grand nettoyage de vérifier l’« état mental » de ceux qui tentent de préserver leurs allocations.

L’état mental ? On ne vise pas ici l’état de colère ou d’angoisse dans lequel ces milliers de personnes doivent sans doute se trouver. Non, il faut pouvoir prouver qu’on ne va pas bien dans sa tête si on veut la garder hors de l’eau. Didier Gosuin craint que les fonctionnaires bruxellois ne perdent la leur en contrôlant l’état psychologique de milliers d’allocataires dans les trois semaines à venir. Argument massue pour obtenir un moratoire : dans les communes les plus pauvres de Bruxelles, et donc les plus peuplées de personnes d’origine étrangère, ces exclusions massives pourraient créer des « débordements ». Oups Des émeutes ! En plus des grèves et des manifestations ! Il faut évidemment s’attendre à tout dans ces quartiers, n’est-ce pas ? Kris Peeters a dit qu’il allait réfléchir ». C’est déjà pas mal comme effort. On peut penser que sa réflexion sera davantage influencée par cette menace que par l’examen des conséquences sociales désastreuses de cette mesure prise par le gouvernement Di Rupo. Et que la coalition au pouvoir va encore durcir. Le ministre bruxellois a plongé le nez dans les chiffres de l’Onem pour constater que 70% des bénéficiaires des allocations d’insertion ne sont pas des jeunes qui glandent depuis la fin de leurs études, ils ont le plus souvent la trentaine, ils sont en charge de famille et il s’agit surtout de femmes, mères de famille nombreuse, sans diplôme. Pas vraiment le cliché du jeune qui se la coule douce chez papa et maman.

Vous me direz que tout ceci n’est pas un scoop et vous aurez raison. Tout comme le fait que les travaux d’intérêt public pour les chômeurs sont impraticables ou que la dégressivité des allocations de chômage n’a pas d’effets sur la remise à l’emploi. Tout récemment une étude d’un centre universitaire anversois avait conclu à l’inefficacité totale de cette politique de dégressivité « compte tenu de l’état actuel du marché de l’emploi ». Les résultats de cette enquête sont passés inaperçus, relayés sous la forme d’une brève dans la plupart des médias et c’est « normal ». On le savait, on le sait. Ces mesures politiques n’ont nullement l’intention d’avoir une quelconque efficacité. Elles sont même contre-productives, cela aussi on le sait et ce n’est pas un problème pour ceux qui les ont conçues. Elles sont juste idéologiques. Leur impact est communicationnel, sans plus. Il s’agit, dans une logique populiste, de montrer qu’il y a des coupables à la crise économique et de les désigner de préférence parmi les plus faibles, les chômeurs, les étrangers et surtout les étrangers chômeurs.

Et ça marche. Vous avez entendu les manifestants protester contre les mesures prises à l’encontre des chômeurs le 6 novembre ? Interrogez les grévistes sur les raisons de leur colère, ils parleront du saut d’index et du recul de l’âge de la pension comme objectifs du combat social. Ecoutez les partis de l’opposition (ceux au pouvoir sous l’ère Di Rupo), ils s’offusqueront des attaques du gouvernement Michel contre la classe moyenne (version CDH) ou contre les travailleurs (version PS).

C’est vrai finalement. La seule excuse au fait d’être chômeur ou allocataire, c’est d’être un peu malade, un peu fou. Ce sont eux bien sûr qui le sont. Surtout pas notre système social et politique.