Himalayan Queen

Bernard De Backer

L’abbé du monastère de Key Gompa [1], dix-neuvième incarnation de Rin-chen-bzang-po [2], est un homme souriant et replet. Je l’avais surpris décrassant son trousseau à la fontaine, vêtu d’un short orange sur lequel des bourrelets ivoire débordaient comme cire fondue. Il piétinait sa cape moussante de savon bleui par le tissu, à la manière d’un sumo s’échauffant pour le combat. Le moine me regarde en plissant les yeux, examine mon sac à dos sans vergogne, puis consulte avec un intérêt soutenu ma carte de la région en langue tibétaine. Son index glisse sur le papier en remontant les cours de l’Indus et du Zanskar, sa voix marmonne les noms des monastères de la lignée Gelukpa (« bonnets jaunes ») à laquelle il appartient. Il me demande de décrire le parcours que je viens d’effectuer pour relier le lac de Tso Moriri au monastère de Key, une ruche de maisonnettes blanchies à la chaux suspendues en grappe autour d’un éperon rocheux. L’évocation des plaines, des rivières et du col glaciaire que j’ai dû franchir suscite des grognements approbateurs. Nous passons de longs moments à naviguer sur cette carte qui se déploie comme un mandala de papier à l’ombre des peupliers remués par la brise. Après une semaine de marche harassante dans la montagne déserte, je me sens chez moi dans ce lieu bruissant de déités baroques, où un monachisme rustique s’accorde à merveille au paysage de pierres et de vent.

Les traces de Theobald

La haute vallée du Spiti, que surplombe le monastère, est une large tranchée érodée qui contourne la chaine principale de l’Himalaya indien. Située à près de quatre-mille mètres d’altitude, la vallée constitue le cœur de l’un des petits royaumes qui faisaient autrefois partie du Tibet occidental avant d’être intégrés dans l’Union indienne. Véritables conservatoires de la culture tibétaine après l’invasion chinoise de 1950, le Spiti, le Ladakh et le Zanskar sont séparés de l’Inde des plaines par des chaines de montagnes qui dépassent six-mille mètres. La mousson ne franchissant que rarement la barrière de l’Himalaya, ces hautes terres sont désertiques, à l’exception des champs d’orge et des peupleraies entourant les villages, irrigués par de savants détournements de torrents qu’alimentent les glaciers. Le passage d’une région à l’autre nécessite le franchissement de cols proches ou supérieurs à cinq-mille mètres, plongeant les vallées dans l’isolement le plus total dès l’approche de l’hiver.

À l’est du Ladakh et bordant la frontière de l’État chinois, la région du Rupshu est un plateau de très haute altitude, peuplé de quelques nomades qui mènent leurs troupeaux dans de maigres alpages. La région est une prolongation du Chang-tang, la partie occidentale du Tibet, et ses habitants se nomment Chang-pa, soit les « habitants du Chang ». Au cœur du Rupshu, un lac s’étend sur près de trente kilomètres de long et sept de large : Tso Moriri, quatre-mille-six-cents mètres au-dessus du golfe du Bengale, le ciel dans la main. La visite de la zone nécessite l’obtention d’un permis qui n’autorise qu’un voyage de sept jours. Quant au Spiti, il se situe à près de cent-cinquante kilomètres au sud du lac de Tso-Moriri, dont il est séparé par une chaine de montagnes vertigineuses.

Une piste était autrefois empruntée par les caravaniers qui échangeaient le sel récolté sur les rives des lacs du Rupshu contre l’orge du Spiti. Le passage clé en est le Parang La, un col situé au sommet d’un glacier qui donne naissance à une rivière, la Para Chu. N’ayant trouvé aucun descriptif de cette piste dans les guides de trekking de la fin du siècle passé, je m’étais rabattu sur un livre au titre ronflant consacré au Spiti, édité à New Delhi en 1996 : Spiti. Adventures in the Trans-Himalaya. Cet ouvrage volumineux, narrant de nombreuses ascensions réalisées par l’auteur dans la région, ne donnait aucune description de passage du Parang La. Mais il rapportait un témoignage indirect repris de l’ancien ouvrage d’A.F.P. Harcourt (The Himalayan Districts of Kooloo, Lahoul and Spiti), évoquant la traversée du Parang La par un certain Theobald le 13 aout 1861 : « This is, in all probability, the loftiest pass in the British territory, and all who have journeyed accross it agree as to its extreme difficulty. »

Après de nombreuses recherches dans les boutiques de Leh, ancien caravansérail situé au bord de l’Indus et capitale du Ladakh, une photocopie d’une feuille de l’armée américaine, révisée en 1954, émerge d’une pile de vieilles cartes. On y voit le lac de Tso-Moriri, la vallée du Para-Chu et le col de Parang La qui en forme le verrou. Je repère une carte en langue tibétaine sur un éventaire, portulan fort utile pour demander mon chemin à d’éventuels villageois. Après quelques tractations avec un artiste du Liechtenstein, collectionneur de thankas, ces peintures sur toile, et un antiquaire de Toronto, amateur de statuettes bouddhiques, je me retrouve avec mes deux compères dans une Jeep en route pour Tso Moriri. Dix heures de piste défoncée et deux cols de plus de cinq-mille mètres plus tard, nous dévalons dans une large vallée érodée aux flancs orangés par le couchant et atteignons le minuscule village de Korzok, la seule localité au bord du lac. Le paysage - un Shangri-la vespéral à la manière de Nicolas Roerich [3] - associe lamaserie perchée sur une crête, voute céleste bleu-noir tapissée d’étoiles et sommets neigeux formant des taches phosphorescentes dans le lointain...

Ri, karma, chu, tso, lam, la...

Le lendemain, je quitte mes compagnons - lourdement chargés et empêtrés dans de laborieuses négociations avec des muletiers - et me lance dans la direction du Parang La dans un paysage prodigieux et gigantesque. Un sentier longe les rives d’une immense étendue bleutée et diaphane dont les vaguelettes scintillent au soleil. Des sommets arrondis, couverts de neige étincelante, entourent le lac turquoise où barbotent quelques oiseaux. De petits torrents glacés enchâssés de verdure coupent de temps à autre le sentier. J’y plonge les mains pour m’asperger le visage brulé par le soleil. Puis les chaussures s’enfoncent dans du sable poudreux comme de la farine. D’heure en heure, le tableau se métamorphose le long des eaux éclatantes du Tso Moriri. Le passage de petits nuages blancs, l’inclinaison de la lumière, la réverbération des montagnes créent un kaléidoscope étourdissant. La nuit tombe d’un coup ; la tente est plantée au bord d’une rivière à l’extrémité du lac.

Des nomades et leurs chèvres viennent faire étape de l’autre côté de la rivière. L’odeur du feu se répand, des cris d’enfants déchirent le silence. Le père franchit le cours d’eau. De longs cheveux noirs luisants entourent son visage émacié. Ma tente l’intrigue, il palpe le tissu, murmure des commentaires qui semblent des prières. Je lui demande les mots tibétains. « Montagne, ciel, rivière, lac, chemin, col...? » Il répond : « ri, karma, chu, tso, lam, la... ». Admirant ses chaussures, je propose de les graisser. Les doigts couverts d’une pâte blanchâtre, nous massons longuement le cuir. Heureux de voir ses chaussures briller comme la lune, il se prosterne, saisit ma main et la pose contre son front. Plus tard, des chevaux hennissant franchissent l’eau glacée, guidés par mon visiteur parti rejoindre sa famille.

Aux premières heures de l’aube, une lumière tranchante et dorée venue du Tibet inonde la combe. En quelques minutes, la tente pas plus lourde qu’une bouteille d’eau est repliée. La dépression dans laquelle se trouve le lac s’étend encore sur une vingtaine de kilomètres vers le sud. D’abord une plaine, aride et plate comme la main, où l’on marche des heures sans avoir l’impression d’avancer. Puis, à mi-chemin, une rivière cristalline jaillit de la montagne et traverse la vallée. Elle se perd en marécages où nichent de gros oiseaux criards. Une odeur de soufre se dégage des fondrières remplies d’une boue noirâtre.

La marche est difficile. Il faut retraverser la rivière et longer le flanc oriental de la dépression où une vague piste se dessine sur le sol. J’atteins enfin le confluent où la vallée rejoint le cours de la rivière Para Chu qu’il faudra remonter pendant plusieurs jours pour atteindre le pied du glacier et le col de Parang La. La frontière chinoise est à quelques kilomètres, le lieu est d’une désolation totale : pas un seul village sur les deux-cents kilomètres de la rivière qui fait une longue incursion au Tibet, avant de franchir à nouveau la frontière indienne.

Loups tibétains, chevaux de vent

Ma route va dans l’autre direction, remonte le Para Chu jusqu’à sa source, située au pied du glacier qu’il faut franchir pour atteindre le col. Des jours de marche dans une immense vallée solitaire où serpentent des eaux laiteuses, bordées de cônes d’éboulis au pied de parois majestueuses, grises et mauves, coiffées de glaciers surplombants. Aucun arbre dans ce paysage où ne survivent que quelques buissons de genévriers et de minuscules pelouses aux abords des sources et torrents. Le bruissement des eaux n’est perturbé que par le grondement saccadé des roches qui s’écrasent dans les éboulis.

Pour éviter d’être emporté par le courant, la rivière se traverse à gué dans sa partie la plus large. Chacun des bras doit être négocié et franchi en oblique, en prenant soin de ne pas affronter le courant de face ou de travers, mais de se laisser porter par lui. L’eau monte à mi-cuisse et de nombreux cailloux se glissent entre la plante des pieds et la semelle des sandales. Le corps est coupé en deux, la partie émergée transpirant sous le soleil alors que les jambes se glacent progressivement dans l’eau de fonte des glaciers. Une fois sur l’autre rive, il faut entamer la longue remontée vers le col, les orteils brulés par le froid.

La carte est inexacte, la boussole hors d’usage. Des vallées inconnues s’ouvrent à gauche et à droite. L’immensité, la solitude, le silence, l’air raréfié, la chaleur et les nuages menaçants qui s’accumulent dans le lointain prennent à la gorge. Il n’y a de vivres que pour quelques jours. Le soir, après avoir dégagé un bivouac en chassant les pierres, je passe de longues heures à attendre le sommeil. Des loups (Canilupus chanku, loup gris tibétain) errent sur le Chang-Tang et je tends stupidement l’oreille avant de m’enfoncer dans de mauvais rêves.

Au matin du troisième jour, un plateau surplombe la rivière. La vue porte loin et l’on distingue le bout de la vallée. Plusieurs glaciers verrouillent le paysage ; celui de droite devrait être le bon. À marche forcée, je finis par atteindre le pied du glacier à la tombée de la nuit. Il faudra partir très tôt le lendemain pour profiter du gel nocturne qui solidifie les champs de neige. Mon bivouac est à plus de cinq-mille mètres, un bout de terrain plat parsemé de pierrailles et d’herbe drue. Le ciel d’une pureté absolue est constellé d’astres immobiles, veilleuses blanches dans un décor d’ombres chinoises formées par des sommets effilés.

Cinq heures. Une lueur fade se répand sur les champs de pierre. Il faut se forcer à quitter la chaleur douillette du duvet pour manger, replier la tente, boucler le sac. Le gel est vif, quelques nuages gris franchissent le Parang La dans le lointain. Écrasé sous le poids du sac, je tente de traverser l’eau glacée du torrent en gardant mes chaussures de montagne. Mais le torrent est trop profond. Il n’y a plus qu’à le traverser pieds nus et hurler de douleur.

Le vallon se resserre et l’immense masse grise du glacier se dresse, projette son souffle froid. Après une heure de montée sur la partie gauche qui contourne la langue de glace, j’oblique vers la droite et tente de marcher sur la moraine dont la pente est moins forte. J’ai vite fait de rebrousser chemin, tétanisé par un sinistre craquement. Il vaut mieux traverser le glacier plus haut, là où la pente est quasi nulle et où les risques de crevasses et de ponts de neige sont réduits. Une interminable zone d’éboulis doit être gravie pour atteindre le sommet du champ de glace sans s’aventurer dans sa partie fracturée. Les blocs de pierre sont instables et la marche cahotante.

Après deux heures d’escalade, la traversée du glacier débute. L’eau vive ruissèle sous les croutes de glace. Une crevasse béante et bleutée s’ouvre sous mes pas. Je resserre les lanières de mon sac et m’élance en retenant mon souffle. Un jet de glace gicle sous mes chaussures lorsque j’atterris de l’autre côté. Il n’y a plus qu’à marcher en oblique pour atteindre le col qui se profile au sommet d’un champ de neige aveuglant. À plus de cinq-mille-cinq-cents mètres, le soleil est implacable et la respiration difficile. Les pieds dans la neige fondante et la tête brulante, je m’arrête tous les dix mètres pour reprendre mon souffle. Quelques pas encore avant de franchir le dernier ressaut. Des chevaux de vent [4] déchirés par les bourrasques claquent sur la crête qui sépare le Rupshu de la haute vallée du Spiti, l’État du Cachemire de celui de l’Himachal Pradesh, la « Terre des montagnes enneigées ».

Le col est franchi. Il reste un long parcours avant d’atteindre le petit village de Kibber, réputé le plus haut de l’Inde. La descente vers la rivière Paralingbu est très pentue et sablonneuse, la température s’élève rapidement. Arrivé au bord d’un torrent, le sentier, abominable, est balayé à plusieurs reprises par des éboulements de rochers qu’il faut franchir sur de gros pierriers instables. J’atteins enfin un petit pont de branches à moitié détruit. Une ascension très raide mène au plateau où je choisis de bivouaquer. Un troupeau d’urials me surveille de la crête.

Le lendemain, j’erre pendant une bonne heure avant de trouver l’itinéraire parmi de multiples traces qui filent dans toutes les directions. Puis, en approchant de Kiber, je croise une famille qui s’active à rentrer la récolte de petits pois dans un grand champ d’un vert intense. Ils remplissent de gros sacs de jute avec des cosses dodues gonflées de fèves sucrées. Un homme vient m’en donner une poignée que je décortique avidement.

Le village de Kibber est un bourg de maisons carrées serrées les unes contre les autres. Les toits plats sont couverts de branchages qui sèchent en prévision de l’hiver, de quelques antennes paraboliques rouillées. Après un curry de légumes, je poursuis ma descente vers Key Gompa. Les hautes montagnes et le lit de la rivière forment un camaïeu de couleurs brunes et grises où de petites oasis scintillent comme des émeraudes sous le soleil. Au détour de la route, une pyramide de roche et de terre s’élance vers le ciel. Des grappes de maisons blanches s’agrippent sur ses flancs. Au pied de ce qui ressemble à une termitière géante, une peupleraie bruissante de feuilles offre un peu d’ombre dans la fournaise. Une petite fontaine déverse de l’eau dans un grand bassin de pierre.

Descente du Sutlej

Après avoir visité son monastère, je quitte l’abbé de Key et sa thébaïde chaulée. D’ici à Shimla - capitale de l’Himachal Pradesh qui fut aussi celle du British Raj lors de la saison chaude - il y a plusieurs jours de pistes vertigineuses. Elles longent la vallée du Spiti, puis celle du Sutlej, avant de remonter vers les sommets verdoyants des Narkanda Hills pour atteindre la station d’été. La randonnée solitaire n’est rien à côté des trajets en bus sur des pistes chaotiques et interminables. Agrippé à mon siège, je contemple les carcasses rouillées et désossées de devanciers négligés par les dieux, abandonnées cinq-cents mètres en contrebas dans des rivières gonflées d’eau couleur ciment. Passé Tabo et son gompa trapu - des pyramides ocres de terre grumeleuse rescapées de temps héroïques (Tabo est le plus vieux monastère en activité ininterrompue de tout l’Himalaya) -, la route longe une montagne atrocement escarpée et poussiéreuse.

Soudain, le car s’immobilise. Les passagers - des montagnards chenus qui en ont vu d’autres - sortent sans se presser en emportant leurs bagages sur le dos ou sur la tête. La route a disparu, emportée par une coulée de roches grises. On entend le bruit des blocs qui continuent de tomber à intervalles réguliers. Une vague sente se substitue à la piste arrachée. Hommes, femmes et enfants chargés de paquets se risquent en file indienne sur ce frêle passage balayé par les pierres. Sac à dos arrimé au corps, je me glisse derrière eux après l’arrêt de l’avalanche, l’œil partagé entre l’auscultation des hauteurs et l’attention que mérite chaque enjambée. Il nous faudra une bonne heure pour franchir le pas et retrouver l’autre moignon de route. Un bus et son chauffeur nous y attendent paisiblement. Miracle de l’organisation indienne, de Guru Rimpotché ou de Krishna, allez savoir. Dans un misérable guest-house de Rekong Peo, faisant face aux six-mille mètres du Kinnaur Kailash, je viderai lâchement une flasque de mauvais whisky.

Le lendemain, la route continue d’escorter la lente descente du Sutlej. Elle longe d’abord, sur d’étroites vires rongées par les torrents, des gorges profondes tapissées d’herbes où s’accrochent des haillons de nuages. De l’autre côté du précipice, des hameaux improbables se tassent sur de minuscules plateformes. Le flanc de la montagne est zébré de sentiers qui montent des profondeurs sombres du défilé, où l’on devine des ponts suspendus au-dessus des eaux. Puis, après des heures de plongée, la route finit par longer une rivière devenue boueuse et alanguie, bordée de terrasses où apparaissent les premiers palmiers. Le bus s’arrête dans un village de tôles et de planches, dernière halte avant la montée vers les Narkanda Hills. On pénètre dans une gargote encore rafraichie par la nuit : thé au lait sucré, cigarettes et beedies, chicken masala et naan pour voyageurs esquintés par les virages. Odeur de bois brulé, piaillements de volaille, beuglements de buffles d’eau, bruits de sabots sur le bitume ; une campagne âpre traversée par des trucks en batterie, crachant leurs vapeurs mazoutées sur des écoliers ambrés portant cravate et chemise blanche.

Narkanda Hills

Emportées par un souffle puissant venu du Sud, des nuées traversées de rayons opalins submergent les crêtes à intervalles réguliers. En contrebas, plongeant dans la brume en épousant une succession de pentes raides et de vallées suspendues où s’agrippent les dernières rizières, les flancs des montagnes sont couverts d’arbres aux troncs dénudés, surmontés d’une épaisse couronne de feuilles. La route, luisante et parsemée de graviers qui crissent sous le poids des roues, serpente en suivant une ligne de niveau à proximité des sommets. Elle donne l’illusion d’être posée sur un socle de vapeurs tournoyantes, lorsque, par le hasard d’un mouvement synchronisé des vents, des nappes de brumes comblent entièrement les vallées qui bordent ses flancs.

Des jets d’eucalyptus et de bambous, des branches de déodar jonchent le sol, arrachés aux camions qui parcourent la route. Parfois, des convois sont arrêtés devant de petits temples grillagés où des bougies vacillent devant des statuettes poudrées de couleurs vives. On entend le tintement des grelots résonner dans l’air humide, des prières psalmodiées qui suivent le balancement des corps et le hochement des turbans. Les camions croisent des buffles d’eau, des journaliers en pagne ramassent des noix. C’est un monde étrange où le resserrement des altitudes et la violence des saisons ont provoqué un enchevêtrement de climats, une juxtaposition des peuples, qui sèment la confusion.

Après avoir quitté les profondeurs de la vallée où rizières et bananeraies reposaient dans la chaleur moite du soleil, la route a gravi plus de deux-mille mètres de dénivellation pour rejoindre la chaine des Narkanda Hills. Sur des centaines de kilomètres carrés, les plissures serrées provoquées par un soulèvement géologique forment un paysage de crêtes étroites et de vallées encaissées. La plupart des pistes qui traversent cette région d’abruptes collines suivent les lignes sinueuses des crêtes, évitant de plonger dans le gouffre sombre et humide des vallées. Les villages et les bourgs les plus importants ont été construits le long de ces routes, ce qui donne au pays l’aspect d’une succession de lignes horizontales, au pied des croupes boisées, où des agglomérations de maisons en bois se succèdent comme les perles d’un collier.

À la tombée du jour, une lumière rasante enflamme les crêtes qui émergent comme iles orangées dans un océan de brumes. Les paysans déambulent le long des rues qui ressemblent à des digues en front de mer, contemplant les villages lointains qui se découpent sur le couchant. En contrebas, rongés lentement par la nuit qui montait du puits des vallées, des groupes d’arbres couverts de filets bleutés ploient sous le poids des fruits.

Chaque année, des centaines de camions transportent, dans un chaos routier qui fait la une du Indian Times, les pommes de l’Apple Belt, situé au cœur de l’Himachal Pradesh, vers Chandigarh, Amritsar ou Delhi. Lointain héritage de Samuel Evan Stokes [5], missionnaire Quaker venu de Pennsylvanie et qui - après s’être converti à l’hindouisme sous le nom de Satyanand Stokes et avoir épousé une Rajpoute à l’orée du XXesiècle - vint en aide aux paysans démunis des piémonts himalayens en introduisant Golden et Red Delicious sur les hauteurs de Shimla.

Mother India

Dès que j’eus connaissance de son nom en achetant mon billet dans une gare victorienne à l’ombre des déodars, j’imaginai un convoi immaculé traversant les plaines de l’Inde telle une coulée de neige vaporeuse et fraiche. Une prolongation de la montagne qui me conduirait vers Delhi dans une bulle d’air climatisée. À bord, dans un tintement de verres et de cuillères à thé, je me serais reposé du voyage en contemplant les palmiers ployant sous le vent, les fleuves immenses, les chars à bœufs et les temples couverts de singes.

Mais l’Himalayan Queen que l’on prend à Kalka, une petite ville bouffée par la chaleur mille-cinq-cents mètres en contrebas de Shimla, est un train osseux qui gémit et tangue dans la nuit lourde. Deux rangées de ventilateurs - gros insectes anthracite agrippés au plafond bombé - vrombissent sans discontinuer dans le compartiment de seconde classe, crasseux et bruyant. À travers les barreaux de fer brun qui protègent et enferment les passagers, on aperçoit des feux qui flamboient dans les plaines nues du Punjab et du Haryana. Maisons carrées et aveugles, ombres en sari, buffles noirs, arbres grêles fouettés par la mousson, nappes d’eau qui font miroiter le ciel sombre et des filets de pétrole diaprés. Un enfant aux jambes difformes et aux yeux de braise, monté à Chandigarh, rampe sous les sièges, surgit devant les passagers et chante à tue-tête.

Le convoi s’immobilise subitement en rase campagne, crissant dans la chaleur qu’aucune brise ne vient plus tempérer. Une peur sourde agace la sueur. Le petit mendiant me fixe de sa pupille brillante, les voix se font plus feutrées. Me reviennent ces histoires de trains attaqués par les dacoïts - bandes armées formées de paysans sans terre et d’intouchables -, d’attentats perpétrés par des séparatistes sikhs du Khalistan. Un couple d’Occidentaux ravinés par les fièvres est assoupi dans un coin. Mon sac à dos, gorgé de poussière amassée sur le toit des bus, laisse pendre ses lanières comme les bras d’un mort. Shimla a disparu dans ses brumes, la montagne s’est évanouie dans le lointain. Mother India s’apprête à engloutir le voyageur.

[1Gompa signifie « lieu élevé » en tibétain et, par extension, « monastère ».

[2Surnommé « Le Grand Traducteur », Rin-chen-bzang-po est un moine qui vécut au Xe siècle. Envoyé en Inde par le roi du Tibet occidental (royaume de Guge), Ye-shes-od, il traduisit les principaux textes sanscrits du canon bouddhique en langue tibétaine. Il fut l’un des grands artisans de la seconde diffusion du bouddhisme au Tibet et le fondateur de nombreux monastères dans les hautes vallées de l’Himalaya.

[3Dans un roman publié en 1933, Horizons perdus, l’écrivain britannique James Hilton décrit le monastère de Shangri-la blotti dans la Vallée de la Lune Bleue, un « espace caché » au cœur du plateau tibétain. Dirigé par un capucin d’origine luxembourgeoise, le monastère est un lieu clos et paradisiaque, réunissant œuvres et sages du monde entier afin de les préserver d’une apocalypse prochaine. Frank Capra s’en inspirera pour en faire un film doucereux aux décors surprenants en 1937. Nicolas Roerich est un peintre et un voyageur né à Saint-Petersbourg en 1874 (il participa aux Ballets russes de Diaghilev), célèbre pour ses paysages himalayens aux couleurs vives et à la tonalité mystique.

[4Nom donné par les Tibétains aux drapeaux de prière qui ornent notamment les cols.

[5Stokes devint actif dans le mouvement national indien, membre du parti du Congrès et associé de Gandhi.