Hijab de course et running à l’échalote

Dan Kaminski

Je suis très mal placé pour parler du hijab de course à la vente auquel Décathlon a finalement renoncé en France [1]. Je suis un homme, je ne suis pas musulman, je ne suis pas un expert. Si je devais exprimer crument ma position : je me fiche du fichu. Mais je ne me fiche pas de la surenchère dont il fait l’objet [2].

Ma triple incompétence me permet néanmoins de questionner tout discours sûr de lui-même qui, pour gagner en plate certitude, refuse de se mettre à l’écoute des femmes musulmanes, forcément soumises, forcément opprimées, forcément discriminées par leur religion et non par ce refus lui-même, autrement dit par le regard rapide que « nous » jetons sur elles. Ce regard est en effet « jeté », il n’est pas porté avec attention, cette attention qui demande d’écouter.

Je ne discuterai pas ici de l’hypothèse du « complot islamiste » ou de la volonté qu’aurait l’Islam d’accaparer l’espace public. Je laisse ces hypothèses aux experts, qui, trop souvent promeuvent l’hypothétique complot en le dénonçant. Sous le bruit de la conviction, les témoignages de sagesse sont bien peu entendus et, en particulier, ceux des femmes. Je ne me prononcerai pas non plus sur l’imposition faite aux filles par leurs parents ; il s’agit là d’un autre débat, transversal lui aussi à toutes les populations et à toutes les confessions.

Que puis-je donc ajouter, sinon de l’ingénuité à l’ineptie ? Que puis-je ajouter, sinon un doute à la certitude ?

Nous ne portons pas « volontairement » les vêtements qui nous identifient comme hommes ou comme femmes aux yeux des autres, mais il est certain que des hommes et des femmes font ce choix, au point de caricaturer parfois des images polarisées des genres. Est-ce un choix ? Une contrainte du marché ? Une soumission au genre ? Une soumission aux exigences ou aux fantasmes d’un autre ? Je choisis mes vêtements pour des raisons mystérieuses qui ont à voir avec mon gout et mes croyances sur ce que s’habiller veut dire, mais il est évident que j’ai un « style » qu’il est permis à quiconque de catégoriser et de disqualifier. Ce style est le mien, bien que contraint par une offre qui me rend souvent la tâche difficile et partiellement dirigé par la personne avec qui je partage ma vie. Mais je suis un homme et que sais-je de la façon dont se forme le choix contraint des femmes ? Loin de nier « l’emprise religieuse sur le corps des femmes » (N. Geerts), je n’ajouterai pas la maladresse de témoigner de l’emprise masculine sur le corps des femmes, dont la première n’est qu’un exemple.

Le hijab de course a fait son apparition au titre de marchandise et ce n’est pas indifférent. Le vêtement soutient, pour tout le monde, un dispositif d’identification du sujet qui le porte ; il s’agit d’un dispositif asymptotique de réduction du sujet aux signes « marchandisés » qui le rendent visible. La marchandisation du vêtement ajoute à la diversité (très relative), la concurrence, le choix entre les marques, portées souvent si haut que le vêtement semble avant tout destiné à montrer sa marque et non à couvrir celui qui le porte. Tout cela indique notre sujétion et notre subjectivation communes dans et par le vêtement. Sujétion et subjectivation : deux pôles en dialectique constante, entre lesquels nous naviguons et dont nous frôlons les bords au gré des expériences heureuses et malheureuses. L’une ne va pas sans l’autre. Tout porte à croire que les femmes voilées servent aujourd’hui d’espace de stupéfaction, aussi ignoble que confortable, destiné à nous faire accroire que nous (ce « nous » très vague, mais « libéré ») serions débarrassés du pôle de la sujétion. Si on souhaite la liberté aux femmes qui portent le voile, un tel souhait n’exige-t-il pas tout simplement de favoriser le pôle de la subjectivation, plutôt que de les matraquer d’un regard « jeté » comme si elles n’étaient que le symbole ultime de la soumission (décrétée confortablement depuis « notre » féminisme laïc) ?

Signe : tout vêtement est un signe. Tout vêtement est un « eikon », autrement dit un mode d’apparition du non représentable. Le pseudo-débat sur le hijab de course ou tout autre signe religieux est radicalement faussé par la dégradation de ce signe en idole, au moins autant par ceux et celles qui crient pour le décrier que par ceux et celles qui l’imposent perversement. Au signe, on ne peut que reconnaitre son indécidabilité ; ce qu’il veut dire dépend de ce que peut et veut en dire celle qui en est la porteuse, mais on ne l’écoute pas, sauf pour la rabaisser à sa soumission, redoublant cette soumission supposée pour le confort d’une conviction non moins religieuse que celle que l’on rejette.

L’idole est le signe sanctifié, identifié à ce qu’il représente. À cet égard, les iconoclastes contemporains (parmi lesquels des laïcs religieux ou des féministes sans réflexivité) refusent, comme le fait la plus imbécile des religiosités — et bien plus que les femmes qui portent le voile ou auraient voulu porter le hijab de course —, d’y voir un « semblant » témoignant du désir d’un sujet, et veulent de façon forcenée en faire un objet, soit Dieu lui-même (qu’on l’appelle Allah ou marchandise). Les iconoclastes sont en fait les plus idolâtres des idolâtres [3]. Ils détruisent la subjectivité, au nom de l’objectivité qui les aveugle. Les femmes que je connais, qui portent le voile, qui l’ont porté ou qui se sont demandé si elles le porteraient, sont des sujets, autrement dit des femmes inscrites dans la dialectique, proprement humaine, de la sujétion et de la subjectivation. Rabattre sur la soumission ce mouvement entre objet et sujet, c’est ne rien comprendre au « semblant » que constitue toute image de soi et à la nécessité commune de nous donner des modes d’apparition. Une telle réduction est le propre de la tyrannie. Et cette tyrannie, commune aux pôles débilitants du « débat » et au marché qui cherche à en tirer profit, a pour programme l’anéantissement des sujets dans la jouissance d’un pouvoir sur elles. Le hijab de running n’a rien, en soi, de libérateur. Sa diabolisation non plus. Écoutons les femmes, au lieu de leur jeter notre regard faussement sécularisé.

[1Parmi tant d’autres, voici une source dédiée à la description et à l’illustration de l’affaire du hijab de running de Décathlon.

[2La course à l’échalote est évidemment tributaire des réactions islamophobes (« républicaines », pardon) auxquelles le projet marchand de Décathlon a été confronté, mais aussi de réactions apparemment plus froides et plus propres comme celle de Nadia Geerts, publiée dans La Libre Belgique (27 février 2019) sous le titre « Les dessous du hijab de running ». Mon texte ne vise aucunement à répondre à ces réactions.

[3Voir à ce sujet Mondzain M.-J., Image, Icône, Économie. Les sources byzantines de l’imaginaire contemporain, Paris, Seuil, 1996 et Le commerce des regards, Paris, Seuil, 2003.