Hanna Krall, reine de cœur...

Jacques Vandenschrick

Sans voix et, pour un moment, sans autre pensée. Tels nous laisse parfois (plutôt rarement), une œuvre géniale. Le coup est rude. Ce n’est que par un effet de suite, en y repensant, qu’on commence à s’interroger sur la façon dont l’œuvre nous a imposé son évidence, a tracé autour de la conscience son espèce de silence et nous a poussés à nous demander par où la génialité unique du texte ou du geste s’est glissée. On sent bien que ce n’est pas simple. Et n’est pas qu’une affaire de technique. Peut-être une certaine qualité de l’âme (du héros ou de l’écrivain ?) a-t-elle, parfois, fait la différence. Sans même que l’auteur le sache ou l’ait vraiment cherché ?

Le roi de cœur, roman de la Polonaise Hanna Krall [1] appartient à cette famille de textes. Ceux qui nous laissent, lecture faite, dans un léger effroi. C’est le signe : ce chef-d’œuvre va nous questionner quelques jours ou quelques nuits (en ce qui me concerne, deux mois déjà !) sur sa genèse, sur son sens et sur notre abandon.

Nous sommes à Varsovie. Le ghetto. C’est la guerre. La banalité d’un quotidien d’assiégés. Elle, c’est Izolda. On dit aussi Iza. C’est la personne centrale du texte. Pas héroïque. Mieux que ça. Opiniâtre tranquillité d’âme. Lui, c’est Shayek, son roi de cœur. Ils forment un jeune couple, tôt mariés. La première fois, il lui a dit : « Tu as les yeux d’une fille de rabbin. » Et il a ajouté : « de rabbin qui doute ». Ils doivent porter l’étoile jaune (en brassard ; sur le bras droit uniquement). Il est arrêté. Mais, après un moment, elle a reçu une lettre. Auschwitz. Elle veut lui envoyer un colis. Avec ce qu’il aime, ce dont il a besoin. Elle rêve de pouvoir peut-être le faire libérer. Il doit être possible de s’expliquer. Les choses vont alors s’enchaîner très vite pour elle - le livre est court -, sortie rocambolesque d’Iza, hors de ce fichu ghetto où rien de ses projets n’est possible, recherche d’expédients pour se faire un peu d’argent (l’ahurissante scène de l’acquisition d’un grand bocal de cyanure, monnaie d’échange convoitée par des Juifs aux abois ! Au cas où...). Une seule obsession : faire libérer Shayek. Mais tout reste impossible. Ne pas renoncer. Il faut joindre Shayek. Se faire des cheveux blonds, apprendre inutilement le Je vous salue, Marie, tomber quand même dans le piège, arrestation d’Iza, prostitution de sauvette, forcée, vite dépassée, pas le temps de s’apitoyer, séances de torture, excuses du tortionnaire (il l’avait prise, par erreur pour une résistante polonaise qui cherchait à rejoindre le général Anders ! Un comble. Mais bien sûr, qu’elle se rassure, elle sera quand même exécutée puisqu’elle est juive. Logique, non ?). Nouvelle évasion, chanceuse et obsédée : retrouver la piste du « roi de cœur ». À nouveau capturée, vraies prestations de (fausse) infirmière pour SS blessés qu’elle refusera de dénoncer à l’arrivée des « libérateurs soviétiques » - avides de vengeance comme tous les soudards -, débrouille risquée dans les derniers soubresauts de la proche libération (le prêt poignant qu’un vieil anonyme lui fait de ses propres couverts, dans la cantine d’occasion qui lui permet de survivre) et enfin, à l’endroit même du camp de concentration libéré, la rencontre surprise avec Shayek qui tourne vite, dans le plus froid, le plus désespéré des épisodes de retrouvailles ratées avec un mari mufle. Le couple survivra vaille que vaille, malgré la naissance de deux filles, Shayek, minable, reprochant à Iza les morts de sa famille à lui, laissés en chemin, pendant tous ces mois maudits. Et une morne séparation. La fin du livre entre dans une sorte de brume. Au découpage narratif des épisodes de guerre, conçu comme un « script-succession » fait de séquences vives, fermées, se substituent des vagues d’impressions plus émoussées : Iza en Israël, ses beaux-fils tellement étrangers, l’impénétrable d’une langue transcrite par morceaux, cet hébreu qu’elle n’est jamais arrivée à apprendre. Les temps sont passés, le but est perdu, la vie s’étire. À d’autres de jouer. Une jeune fille semble se confier qui voudrait aller en Europe, écrire, faire du journalisme. Une commémoration a lieu, en Pologne, là où...

Un destin privé, lamentable, au cœur de l’histoire tragique du siècle passé. Des faits enfilés l’un sur l’autre, relatés dans leur neutralité stupéfiante, inhumains ou trop humains, absurdes, dérisoires, mais dont on perçoit, sans doute à cause de cette neutralité réservée du ton, que l’étrangeté et l’énigme du roman sont ailleurs. L’atroce n’y est jamais conté pour ouvrir le champ à la pitié complaisante, comme dans tant d’évocations spectaculaires des horreurs de la guerre. Pas de sang. Peu de larmes. Et il s’en faut de peu que le sadisme des tortures paraisse presque biffé. Après tout, le bourreau fait son métier et, en cas d’erreur, offre le café. « C’est trop facile d’être horrifié », comme le dit, dans un tout autre contexte, la grande sociologue néerlandaise Saskia Sannen. Et c’est très tôt dans le récit, dès les premières pages d’ailleurs, que des incises, des notations furtives, rompant le cours de la relation des faits de guerre, laissent clairement entendre qu’Izolda survivra au conflit, trouvera refuge en Israël, bien entourée. Le moteur du récit n’est donc pas dans le suspense.

Les textes qui cherchent à nommer et à dépasser l’innommable forment famille. D’André Schwarz-Bart à Primo Levi, d’Elie Wiesel ou de Robert Antelme à Jean Cayrol, l’évocation de l’horreur nazie et de ce que cette dernière a imposé à l’humanité du XXe siècle a fini par constituer un corpus, corps souffrant, difficile, injoignable, dont la lecture et son ressassement n’échappent pas toujours à une certaine tentation de complaisance. Les auteurs n’y sont pour rien qui n’ont souvent voulu, par leur témoignage ou leurs fictions, que garantir à l’avenir des humains une mémoire. Hanna Krall, tout en ne déniant rien de cet héritage et de sa fonction nous mène insensiblement sur d’autres sentiers, de fine traverse.

Elle le fait déjà en ne décidant rien du départ qu’il semblerait pourtant qu’il faut bien faire ici, entre fiction et journalisme. Sous-titré « roman », Le roi de cœur multiplie, jusqu’à presque faire croire à une autobiographie - (impossible : Hanna Krall, à l’époque des faits, avait sept ou huit ans, au plus !) -, les signes donnant insidieusement à soupçonner qu’on a fait œuvre de journaliste ou d’enquêteur en histoire immédiate. Parmi les réflexions et incises évoquées plus haut, celles qui sont faites par les jeunes gens de la famille, en Israël, sont reproduites, dans le livre, en bon hébreu de Tel Aviv. Des photos d’époque - le père de Shayek ou son simulacre, avec et sans barbe -, des portraits d’enfants, des documents d’archives ajoutent au trouble. Est-on devant le reportage d’une vie réelle pour laquelle le dépouillement d’un style volontairement sans effet, sans lyrisme, sans émotion, tout à l’indicatif, semble revendiquer, par sa neutralité même, la possibilité de restituer son absurde calvaire et le fiasco de son destin ? Ou se trouve-t-on devant une vraie fiction que toutes sortes de leurres empruntés à des pseudo-documents réels rendent plus vraie encore que nature ? Est-il même possible de trancher  ? Est-ce d’ailleurs, à nouveau, la bonne question- ?

Hanna Krall fut d’abord journaliste, puis, dès le début des années quatre-vingt, scénariste pour Krzysztof Kieslowski. Et c’est sans doute du côté du balancement entre documentaire et fiction, hésitation vécue par le grand cinéaste lui-même, qu’il faut chercher une piste, une ébauche de réponse à nos questions sur la « raison du réel d’Izolda », sur la construction de son exceptionnelle figure morale, sur les puissances de la fiction lorsque, portée par un auteur intègre, elle en vient à assumer quasi mystiquement, une passion humaine exemplaire. « Plus j’ai envie d’approcher une personne, plus elle s’esquive. [...] Le documentaire m’a donc conduit à la conclusion suivante : plus j’avais besoin de connaître un individu, et plus ce qui m’intéressait en lui m’échappait. [...] J’ai peur des vraies larmes, je me demande toujours si j’ai le droit de les filmer. J’ai l’impression de pénétrer dans un domaine interdit. C’est surtout pour cette raison que j’ai fui le documentaire et que je suis passé à la fiction [2]. » Voilà sans doute le nœud du roman de Hanna Krall qui résout de manière subtile la prétendue opposition dont parlait récemment Philippe Forest quand il déclarait que « le possible du roman ne se conçoit pas sans l’impossible du réel ». Avec Hanna Krall, les possibles Izolda du réel et Iza du roman, perdues dans la nuit de leur vie, paraissent se chercher ensemble une patrie dans le texte et profiler une figure morale que n’aurait pas désavouée Dostoïevski. Au-delà du débat de théorie littéraire, Izolda-Iza nous donne à imaginer, dans les pires occurrences de la vie d’un être, sans doute réel, la possibilité d’un code d’honneur de l’humain, inébranlable jusque dans les humiliations de la souffrance absolue. Il s’agit, en tenant bon en toute circonstance de « prendre le Bon Dieu de vitesse [3] », comme le suggère le titre d’un autre texte de Hanna Krall. Une manière de patience mystérieuse dans l’ordre du bien, une forme d’obstination irraisonnée à le faire, sans nécessité d’un espoir de salut tangible. On touche ici aux parages extrêmes des textes les plus profonds et les plus mystérieux de Simone Weil lorsqu’aux dernières années de sa vie, elle évoquait les liens mystiques entre le malheur, l’inexplicable beauté du monde et l’amour de Dieu. Rien moins. Voilà le génie...-

[1Hanna Krall, Le roi de cœur, Gallimard, coll. « Du monde entier », 2008, 180 p. Traduit du polonais par Margot Carlier.

[2Krzysztof Kieslowski, Le cinéma et moi, éditions Noir sur blanc, 2006, Traduction de Margot Carlier et Véronique Patte, p. 102. Sur l’indémêlable de l’événement réel et de l’imaginaire de l’auteur de fiction, le livre de Kieslowski est riche en remarques pertinentes qu’on croirait écrites pour Hanna Krall. Ainsi : « Il est des événements que je vole et que je raconte comme s’ils m’étaient arrivés. Avec le temps, je finis par tout mélanger ; j’oublie ce qui est arrivé à d’autres et je me mets à croire que cela m’est vraiment arrivé. » Ibidem, p. 17.

[3Anna Krall, Prendre le Bon Dieu de vitesse, Gallimard, collection « Arcades n°81 », traduit du polonais par Pierre Li et Maryna Ochab ; nouvelle édition revue et corrigée par Margot Carlier. Ce texte complexe, agence, d’une part, un dialogue de journaliste, entre Hanna Krall et Marek Edelman, seul survivant des cinq chefs de l’insurrection du ghetto de Varsovie et, d’autre part, une réflexion sur les enjeux éthiques ultimes que pose la décision du sacrifice de la vie.