Guy Debord. Un art de la guerre

Roland Baumann

La Bibliothèque nationale de France consacre une exposition à Guy Debord (1931-1994), écrivain et cinéaste, initiateur de l’Internationale lettriste (1952-1957) et de l’Internationale situationniste (1957-1972), mouvements d’avant-garde associant création artistique novatrice et pratique politique radicale [1].

Destinée à mettre en valeur le fonds d’archives Guy Debord entré à la BNF en 2011, cette exposition temporaire révèle l’univers intellectuel d’une grande figure de l’histoire culturelle française contemporaine. Manuscrits, photos, livres et revues, affiches, tracts, peintures, collages, etc. Une sélection significative de documents et d’œuvres provenant du fonds Debord de la BNF et de collections privées, accompagnés d’extraits de films d’époque et d’interviews de témoins, marque les grandes étapes de l’œuvre de Debord, situant ses idées révolutionnaires et ses techniques littéraires dans le cadre des « aventures collectives » qu’il conduit avec ses « complices » lettristes puis situationnistes, lancés « à l’assaut du vieux monde », du début des années cinquante à l’explosion de 1968…

Au centre de la scénographie de l’exposition, « Le cabinet de lecture » montre une partie des fiches bristol blanches sur lesquelles pendant plus de quarante ans Debord consignait ses notes de lecture d’une étonnante diversité d’auteurs dans lesquels il puisait les matériaux de base de ses propres écrits et parmi lesquels figurent en bonne place Marx, Bakounine, Freud, Hegel, Nietzsche, Marcuse, Tocqueville, Machiavel, Thucydide, mais aussi le cardinal de Retz, Baltasar Gracian, Cervantes, Chateaubriand, Malcolm Lowry… Manifestant l’indéniable éclectisme, mais aussi la profondeur de la culture livresque de Debord, esprit radical, hostile aux écoles et aux idéologies, cette mise en scène correspond aussi à la centralité de la pratique artistique du détournement dans toute l’œuvre de Debord. Le titre de l’exposition, Un art de la guerre, s’inspire de son intérêt pour la science militaire (écrits de Clausewitz, Jomini, etc.), l’analyse des rapports de force et la stratégie, ainsi que son invention d’un « jeu de la guerre », visant à « la destruction complète du potentiel militaire de l’autre », à la fois passetemps d’un passionné de « jeux de bataille » et symbole de sa volonté de contestation permanente de l’ordre établi.

Un contestataire permanent

Ironie d’une exposition, qui honore l’œuvre d’un esprit « nihiliste » et « enragé », un artiste autodidacte, « docteur en rien », hostile à l’État et à ses institutions culturelles, ainsi qu’à toute forme de compromission avec les pouvoirs établis, les médias, les universités… Classé au patrimoine national par l’État français en janvier 2009, Debord est aujourd’hui une figure incontournable de l’histoire des idées et de l’histoire de l’art contemporain. Il ne s’agit donc pas de le momifier ! L’exposition de la BNF veille à bien documenter le contexte social dans lequel s’est élaborée son œuvre, en particulier durant ses années lettristes. Début des années cinquante, au cœur du vieux Paris, du Marais au jardin du Luxembourg et dans les cafés de Saint-Germain-des-Prés, au « quartier », une jeunesse « bohème » rêve de radicalement transformer la société. À la suite de la projection à Cannes du Traité de bave et d’éternité, film d’Isidore Isou (1925-2007), Juif roumain inventeur du lettrisme, le jeune Guy Debord monte à Paris pour se joindre au groupe de jeunes lettristes, comme Isou « enfants déracinés venus de toute l’Europe ». Michèle Bernstein sèche ses cours à la Sorbonne et fréquente le café Chez Moineau, « QG » des lettristes, où elle rencontre Debord. Ils se marient en 1954. Le photographe hollandais Ed van der Elsken immortalise la vie bohème de ces jeunes rebelles au « quartier » dans Een liefdesgeschiedenis in Saint-Germain-des-Prés (1956). C’est le temps du « Paris insolite » propice aux « dérives » de Debord et ses amis, héritiers des surréalistes et des flâneurs du XIXe siècle, qui exploraient les rues pleines de surprises du Paris populaire. La cartographie des lieux de sociabilité de Debord et « sa bande » d’amis lettristes évoquent un Paris disparu à la suite des grands travaux urbains qui se succèdent à partir des années 1960 et à la gentrification des quartiers populaires.

Plaçant l’accent sur le contexte local parisien dans lequel se développent les expériences artistiques et politiques de Debord à l’époque lettriste, l’exposition met ensuite en valeur le contexte européen de l’Internationale situationniste (IS), avec des membres français, belges et hollandais, allemands, scandinaves, anglais… Notre pays est un des théâtres d’activités de l’avant-garde lettriste puis de l’IS qui s’inscrivent dans la continuité avec les projets révolutionnaires du dadaïsme et du surréalisme de l’entre-deux-guerres. C’est dans la revue belge de Marcel Mariën, Les lèvres nues, que paraissent certains des premiers essais théoriques de Debord. En février 1957, la galerie Taptoe accueille à Bruxelles la première exposition de « psychogéographie ». La sixième conférence de l’Internationale situationniste à Anvers en novembre 1962 marque l’évolution des objectifs de l’IS du champ artistique vers celui du politique. Formulé à l’heure de l’« équilibre dans la terreur » et de l’irruption de la « société de consommation » en France, au terme de la guerre d’Algérie, ce tournant politique s’accélère avec le début de l’intervention américaine dans le Sud-Est asiatique et les mobilisations des jeunes pour la paix au Vietnam. Résolument antistaliniens, les situationnistes analysent les dessous de la « révolution culturelle » chinoise pour laquelle s’enthousiasme alors une partie de l’extrême gauche.

Un visionnaire

Les douze numéros de la revue Internationale situationniste parus entre juin 1958 et septembre 1969, témoignent de l’originalité du mouvement sur la scène culturelle. Recouverte d’un papier métallisé de couleur, la revue se signale par sa mise en page et sa typographie soignées. Qualité poétique de ses textes politiques, richement illustrés d’images de presse mais aussi de photos de pinups, de publicités et bandes dessinées détournées…, tout la distingue de la production périodique de l’époque, tant artistique que politique. Cofondateur du mouvement Cobra, le peintre danois Asger Jorn (1914-1973), se lie d’amitié avec Debord fin 1954. Jorn joue un rôle de premier plan dans la fondation de l’Internationale situationniste et ses activités puis soutient financièrement la revue et les premiers films situationnistes de Debord.

Dans son essai le plus célèbre, La société du spectacle (1967), Debord « détourne » ou réactualise entre autres les écrits révolutionnaires du jeune Marx, L’essence du christianisme, de Feuerbach, le freudo-marxisme, l’essai sur la réification de Joseph Gabel, les analyses d’Henri Lefebvre sur la vie quotidienne dans le monde moderne, etc. Analyste visionnaire, Debord dénonce les mécanismes pervers par lesquels toute la culture visuelle produite par la société marchande colonise intégralement l’imaginaire de la société, se substituant à toute autre forme de vie possible, en particulier dans la sphère privée. Publié la même année chez Gallimard, Le traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations du « situ » belge Raoul Vaneigem contribue à la vogue des idées de l’IS en mai1968 et à la prolifération d’écrits « pro-situs ». Les affiches du « Conseil pour le maintien des occupations » réclamant l’abolition de la société de la classe, la fin de l’université, le pouvoir aux conseils de travailleurs, etc. témoignent de la diffusion des idées « situs » dans le mouvement général de contestation des pouvoirs établis, de même que les nombreux graffitis d’esprit « situ » ou « enragé » peints sur les murs parisiens.

Après la dissolution de l’IS (1972), c’est par ses livres et ses films que Debord poursuit son discours théorique et sa lutte contre « la société spectaculaire-marchande ». Gérard Lebovici (1932-1984), célèbre imprésario et producteur de cinéma, fasciné par les évènements de mai1968 et l’essor d’une ultra-gauche de traditions libertaires, joue un rôle majeur dans l’évolution de l’œuvre de Debord. En effet, à partir de 1971, la maison d’édition, Champ Libre, fondée par Lebovici, publie les livres de Debord, ainsi qu’une bonne partie des « ouvrages de référence » et des classiques de la stratégie prisés par le théoricien situationniste. Lebovici finance aussi trois films de Debord, dont La société du spectacle (1973) et l’admirable Im girum imus nocte et consumimur igni (1978). Tout en ne cessant de dénoncer les illusions de « marche vers le socialisme » nourries par les luttes sociales en Italie ou au Portugal, Debord ne cessera d’élaborer son œuvre politique et d’enrichir les collections de Champ Libre.

Aujourd’hui les références à l’œuvre de Debord et, en particulier, à La société du spectacle sont multiples dans les travaux de penseurs des mondes contemporains tels Jean Baudrillard, Paul Virilio, Giorgio Agamben, ou Jacques Rancière. L’ouvrage collectif accompagnant l’exposition et publié sous la direction d’Emmanuel Guy et Laurence Le Bras, présente l’état présent de la recherche sur Debord, les lettristes et les « situs ». Il constitue une excellente introduction à l’œuvre toujours actuelle de cet autodidacte génial aux frontières de l’art engagé, de la critique culturelle, de la politique et de la mémoire. Lui qui voulait changer la vie pour changer le monde.

[1Guy Debord. Un art de la guerre jusqu’au 13 juillet 2013, Grande Galerie-BNF/François Mitterand, quai François Mauriac, Paris XIIIe, www.bnf.fr.