Guatemala. Après la tempête Agatha, l’heure du bilan

Julie HermesseAldo Tobar Gramajo
Amérique latine.

La tempête tropicale Agatha s’est s’abattue à la fin du mois de mai sur l’Amérique centrale. La majorité des victimes et des dégâts enregistrés se trouve dans la République du Guatemala. La tempête ravive les souvenirs de phénomènes climatiques passés : Mitch, Stan… À l’instar de Sisyphe, le Guatemala, pays vulnérable aux phénomènes naturels, se penche sur sa reconstruction.

Une dépêche dans les quotidiens belges (31 mai 2009) précisait que « Les habitants de la région se souviennent de l’ouragan Mitch qui avait causé presque 11.000 morts et 8.000 disparus dans les coulées de boues en 1998 ». Le second ouragan le plus meurtrier dans l’histoire du bassin atlantique affecta lourdement, mais de manière relative (en comparaison aux chiffres mentionnés) le Guatemala. Mais s’il est vrai que Mitch a marqué la mémoire, rappelons qu’entre la tempête tropicale Agatha et l’ouragan Mitch, une autre tempête, Stan, a rendu visite à ces pays en octobre 2005. Les sinistres décomptes du Centre for Research on the Epidemiology of Disasters (CRED) dans l’après-Stan dépassent encore en importance ceux de Mitch au Guatemala : 1.513 morts, 475.000 personnes directement affectées et près d’un milliard de dollars de pertes.

La tempête tropicale Agatha qui s’est développée au large des côtes de l’océan Pacifique n’a pas surpassé les scores de ses précédentes consœurs Mitch et Stan comme prévu. Les derniers chiffres officiels publiés le mardi 8 juin dénombrent au Guatemala 170 morts, 101 personnes portées disparues, 152.632 Guatémaltèques évacués dont plus de 90.000 personnes se trouvent encore à cette heure dans des refuges. La particularité des pluies torrentielles d’Agatha fut leur spectaculaire concordance d’agenda avec l’éruption du volcan le plus actif d’Amérique centrale, le Pacaya. Le 28 mai 2010, des pluies de cendre et de pierres provoquèrent un chaos à l’étrange consonance avec l’activité du volcan islandais Eyjafjöll au mois de mars. L’histoire du pays semble être ponctuée par des catastrophes « naturelles ».

Répondre aux causes structurelles par une réforme agraire

Si la saison cyclonique est annuelle, il est toutefois nécessaire de questionner les problèmes structurels qui font du Guatemala un pays « victime » de ces phénomènes climatiques. Pourquoi un pays comme Cuba dans la région Amérique Centrale-Caraïbes a pu développer une capacité de résistance telle qu’à un phénomène naturel similaire, l’ile en ressort à peine ébranlée ?

Alors que les catastrophes climatiques affectent des populations de plus en plus nombreuses dans le monde, l’immense majorité des victimes vit dans les pays en voie de développement. Or, ces personnes sont aussi les plus pauvres et généralement les plus vulnérables, parce que leurs moyens d’existence dépendent souvent de ressources qui sont liées au climat.

L’ancien président conservateur du Guatemala Oscar Berger disait à propos de Stan que « Le bon côté de la situation, c’est que les pauvres sont habitués à souffrir ». En raison de son ignorance et de ses origines sociales, on ne pouvait pas espérer meilleur réconfort de sa part aux victimes. Mais l’actuel président, Álvaro Colom, provoque une profonde déception en voilant la réalité : « Le pays vit une grande tragédie comme conséquence de deux attaques de la nature : l’éruption du volcan Pacaya et la tempête tropicale Agatha. » Avant la fin de la saison cyclonique (fin novembre) et avant que son mandat ne se termine (novembre 2011), il est encore temps de rappeler au mandataire politique que les causes des catastrophes sont situées dans l’interface entre la société et l’environnement. L’environnement dit « naturel » est façonné par les hommes. Il n’échappe pas à l’immoralité foncière de la mondialisation ou de l’immondialisation, pour reprendre un terme cher à l’anthropologue Michael Singleton. Une catastrophe n’est pas autre chose que le résultat d’un risque (Agatha) en puissance articulé à des formes de vulnérabilité.

L’analyse des tempêtes tropicales au Guatemala montre que les problèmes fonciers et les inégalités socioéconomiques historiques sont à l’origine des phénomènes de détérioration environnementale et ont fourni les conditions qui exposent davantage le Guatemala aux tempêtes tropicales. La pauvreté à laquelle sont soumises les populations à prédominance indigène conduit à la déforestation, à la construction d’habitations inadéquates et à l’occupation de zones à hauts risques. Ces phénomènes sont le résultat de nombreuses années de modèles économiques excluants. Or, la mise en place effective d’une réforme agraire [1] permettrait de solides avancées dans la réduction des risques de catastrophes sur le long terme. Car, outre le fait de rendre justice aux populations majoritairement indigènes pratiquant une agriculture de survivance (parce que reléguées aux terres les moins fertiles), une telle réforme permettrait de contrer l’inégale exposition aux risques de catastrophes produite par l’inégale répartition des terres à l’échelle nationale.

Conséquences à long terme

Outre l’analyse des problèmes structurels qui ont fait de cet évènement naturel extrême une catastrophe nationale et régionale, il est également important de se pencher sur les dégâts qui se feront ressentir dans le long terme.

Le Programme alimentaire mondial (PAM — organisme d’aide alimentaire de l’ONU) estime que les effets d’Agatha corrélés à l’éruption du volcan Pacaya vont aggraver la crise alimentaire dans le pays qui a connu l’année passée plus de quatre cents décès pour cause d’inanition. L’année 2009 a été particulièrement marquée par la sècheresse, produisant des situations extrêmes de famine dans de nombreuses régions du Guatemala, et en particulier dans les couches sociales précaires et paysannes. Selon l’ONU, 48% des enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition chronique, soit un des indices les plus élevés du monde et le premier de toute l’Amérique latine. 51% des 13 millions d’habitants vivent dans la pauvreté et 15% vivent dans l’extrême pauvreté. Le manque d’eau au cours de la saison des pluies de 2009, le vent et les inondations de 2010 ont empêché le bon développement et la croissance des céréales de base. Les greniers à grain vides, les familles sont contraintes de s’endetter pour pouvoir se nourrir. Aux évènements climatiques s’ajoute l’augmentation des prix mondiaux des aliments depuis les crises économiques de 2008. La corrélation de ces phénomènes engendre une diminution de l’accès aux denrées alimentaires de base par la population guatémaltèque. Dès lors, il faut se demander comment les autorités guatémaltèques résoudront la crise alimentaire qu’elles n’arrivaient déjà pas à endiguer avant le passage de la nouvelle tempête tropicale.

Au Guatemala, une solidarité internationale incroyable s’est présentée pour pallier les déficits de l’État. Mais n’est-il pas temps de transférer davantage de moyens dans la prévention et l’accompagnement vers une bonne gouvernance plutôt que de miser sur les excellentes politiques de réponses urgentistes ? L’idée que les catastrophes sont simplement des évènements physiques extrêmes inévitables qui nécessitent des solutions purement technocratiques reste encore le paradigme dominant pour les institutions internationales et pour les agences de financement multilatéral telles que la Banque mondiale.

Le professeur haïtien Laënnec Hurbon (directeur de recherches au CNRS et professeur à l’université Quisqueya de Port-au-Prince), en visite au Laboratoire d’anthropologie prospective de Louvain-la-Neuve, émettait l’hypothèse que seule l’éducation, et non la coopération, serait le ciment de la reconstruction du pays ébranlé par le violent tremblement de terre. Agatha, Stan, Mitch… pourraient alors être des impulsions vers des changements structurels économique, culturel et social. Le progrès des connaissances et des techniques pourrait permettre de s’adapter dans le long terme aux phénomènes naturels. Mais il faut encore que les décideurs politiques en prennent conscience…

[1Selon le dernier recensement accessible de l’Institut national de statistiques du Guatemala (INE, 2003), l’indice de Gini sur la distribution inégale des terres n’a presque pas changé entre 1979 et 2003, allant de 0.848 à une légère modification de 0.834. Ces données font du Guatemala un des pays les plus inégalitaires au monde. Pour rappel, une égalité parfaite dans la distribution des terres correspondrait à 0 et une inégalité parfaite correspondrait à 1.