« Grève au finish » : autopsie d’un fantôme

Simon Tourol • le 11 décembre 2014
média, conflit social, Belgique (België), syndicat.

L’information est-elle une chose trop sérieuse pour en confier le traitement à des journalistes ? Les 8 et 9 décembre, la réponse s’imposait. Hélas. Au soir puis encore au lendemain de la dernière des grèves tournantes dans le pays, un « préavis de grève prenant cours le 16 décembre pour une durée illimitée » devenait dans plusieurs médias l’annonce d’une « grève au finish ». Par quel sortilège la réalité fut-elle à ce point tordue pour contaminer ensuite les ondes, les écrans et le web ? L’histoire est la parfaite et malheureuse illustration d’un quadruple phénomène : le mimétisme médiatique, la surenchère, la dictature de la rapidité et le conditionnement idéologique.

Lundi 8 décembre, la CGSP – au sein de la FGTB, la Centrale générale des services publics – dépose donc un préavis pour une durée illimitée à partir du 16 décembre. Par cette mesure préventive, le syndicat socialiste couvre les éventuelles actions de grève qu’elle déciderait dans la fonction publique et les entreprises publiques autonomes après la grève nationale du 15. L’agence Belga diffuse une première dépêche à 15h17, titrée « La CGSP dépose un préavis de grève à partir du 16/12 ». À 15h34, elle développe le sujet en titrant cette fois « La CGSP dépose un préavis de grève d’une durée illimitée à partir du 16/12 ». Plusieurs sites internet de médias reprennent la dépêche sans rien modifier au texte et au titre. Plusieurs, mais pas tous. Le premier dérapage va se produire à la rédaction en ligne de La Dernière Heure. Le journaliste de service trouve-t-il le titre trop plat ? Il ignore en tout cas ce qu’est un préavis à durée illimitée et, rapprochant sans doute mentalement les mots « grève » et « durée illimitée », il en conclut que « La CGSP fait planer le spectre de la "grève au finish" au-dessus de la Belgique », titre plaqué sur le texte de Belga mis en ligne à 17h53.

L’interprétation erronée va alors se répandre comme un virus foudroyant. Sur les ondes de Bel-RTL, à 17h59, le journaliste, qui n’a rien d’un débutant, annonce ses invités, Marc Goblet pour la FGTB et Olivier Valentin pour la CGSLB. Il le précise d’emblée : « On parlera de cette grève au finish annoncée à partir du 16 décembre ». Jingle, météo. Retour à l’antenne du journaliste. « Marc Goblet, Bonsoir. Alors, cette grève au finish annoncée par votre syndicat à partir du 16 décembre… La grève arme ultime devient une arme banale ? » Le syndicaliste rectifie et précise aussitôt à l’intervieweur la nature et le sens de ce préavis. Jingle, info de 18h00. La journaliste qui les présente n’a manifestement pas écouté – ou compris – Marc Goblet. À 18h02, cela repart pour un tour : « La grève générale du 15 décembre n’a même pas encore eu lieu que déjà la CGSP passe à la vitesse supérieure. Le syndicat a déposé un préavis de grève au finish à partir du 16 décembre »…

Au même moment, le groupe Sudpresse, où on doit sans doute surveiller en permanence le site de La DH, met en ligne à 18h02 la dépêche Belga, avec ce titre maison : « Bientôt une grève au finish ? La CGSP dépose un préavis de grève illimité à partir du 16 décembre ». Le point d’interrogation n’est ici qu’une figure de style et non pas la marque d’un doute qui aurait dû saisir n’importe quel journaliste avisé. Imagine-t-on une centrale syndicale partir seule dans une grève au finish de plusieurs semaines au moins ? Pour faire annuler un accord gouvernemental ? Au risque de vider ses caisses de grèves ou de devoir capituler en rase campagne, s’affaiblissant alors considérablement pour le restant de la législature ? Il est vrai, à la décharge de la presse, que cette curieuse hypothèse d’une grève au finish avait été évoquée par Marc Goblet lui-même ! C’était sur les antennes de La Première (RTBF), le samedi 22 novembre, donc avant la première des grèves tournantes par province. Le secrétaire général de la FGTB venait d’annoncer des réactions syndicales. « Quelle réaction ? Grève générale au finish ? », avait alors demandé le journaliste. « Tout à fait, oui. Si le gouvernement n’ouvre pas la vraie concertation […] alors oui nous irons au finish ! », avait répondu le Don Quichotte syndical sans doute emballé par sa propre rhétorique. Mais au lendemain du préavis de la CGSP, seule La Libre Belgique fera allusion à cette déclaration. À l’évidence, les interprétations tronquées des autres médias ne devaient rien à ces propos vieux de deux semaines.

À une lettre près

Revenons au lundi 8 décembre. Le fantôme de la « grève au finish » n’a pas fini de déambuler dans les médias. On va le rencontrer dans les journaux télévisés, sous une forme plus floue, mais tout aussi troublante. Au 19h00 de RTL-TVI, pas d’annonce catastrophisme, mais un bandeau à l’écran qui affiche « Préavis de grève illimitée ». Ça ne fait qu’une lettre de trop, une erreur de frappe en somme. Mais le féminin change tout. Ce n’est plus le préavis, mais la grève qui est ainsi illimitée. La vérité tient parfois aussi à une seule lettre de l’alphabet.

Au JT d’en face, à 19h30, le fantôme se glisse au détour d’une simple phrase, verbale cette fois. Le présentateur annonce le préavis de la CGSP par ces mots : « Une grève n’est pas encore terminée qu’une autre s’annonce, plus dure… ».

Le mardi 9 décembre, c’est sans surprise qu’on lira dans La Dernière Heure que la CGSP « laisse planer le spectre de la grève au finish ». Il y a du suivi entre le site web et le papier, même dans l’erreur. Mais la radio n’était pas en reste. Michel Meyer, président de la CGSP, est l’invité de Matin Première (RTBF). À 8h15, le journaliste l’interpelle sur « l’appel à la grève illimitée ». Michel Meyer répond aussitôt par une « mise au point » (ce sont ses termes) expliquant que ce n’est pas la grève, mais le préavis qui est illimité. En fin d’entretien, le journaliste remercie son invité, « président de la CGSP qui a donc déposé un préavis pour une grève illimitée ». L’auditeur stupéfait écrase un poing rageur sur son transistor ou passe sur Radio Alaska.

Nourrir le monstre

Quadruple symptôme, écrivions-nous. Dans le pipe-line où l’info coule à flot, celle qui fait les plus gros bouillons entraine les autres. Et le tout pollué finit par tourner en boucle. Pourquoi cette info là et pas l’autre, celle qui disait vrai ? Parce que la menace d’une grève au finish qui paralyserait longtemps le pays est autrement plus sexy et plus effrayante que l’inverse. Une belle menace, c’est toujours bon à prendre au moment où s’éloigne la hantise d’un manque d’électricité et d’une nouvelle grippe aviaire. La surenchère était d’autant plus tentante qu’elle rentre bien dans un moule du prêt à penser : ces salauds de grévistes vont oser frapper plus fort encore ; ce salopard de gouvernement va se prendre la raclée de sa vie. La lecture idéologique chez les journalistes n’est peut-être pas consciente, mais elle est tellement portée par les évènements eux-mêmes qu’elle en devient comme inévitable sur le non-évènement aussi. Et puisqu’il faut aller vite – impératif majeur sans autre fondement que lui-même – l’annonce d’une grève illimitée ne sera ni vérifiée ni analysée. Sa répétition suffit à nourrir le monstre médiatique si vorace.